Chapitre 29 : Explications croisées

Dans les jours qui suivirent, je reçus d'Harry quelques hiboux pour m'enjoindre puis me répéter de garder le silence sur notre lien familial. En plein assaut de diplomatie avec lui, je le lui garantis par retour de hibou, sans même souligner que vu que je gardais le secret depuis plus de trente ans il y avait peu de chance que la fuite vienne de moi, et sans ajouter non plus que ce secret serait d'autant mieux gardé qu'il éviterait lui-même d'aller s'en prendre à tous les portraits de Dumbeldore qu'il croiserait. Sur ce que je devais dire ou pas à Albus, pas un mot. Je me débrouillais donc avec le gamin comme me l'avait recommandé Harry.

Je laissai donc Albus passer quand il le souhaitait un petit moment dans mon bureau, souvent en fin d'après-midi après les cours. Par petites touches, je lui racontais son histoire en lui racontant notre vie à Lily et moi et ce que je savais de celle d'Harry jusqu'à la bataille de Poudlard, toute cette partie de sa vie dont il ne parlait quasiment pas à ses enfants. Il arrivait avec des barrières mentales parfaitement verrouillées, m'écoutait sans jamais rien dire, puis repartait dans sa salle commune sans avoir fait de commentaires. Impossible de savoir ce qu'il en pensait, mais le fait est qu'il y revenait jour après jour.

Ce n'est que le samedi matin lorsqu'il vint pour sa première retenue qui consisterait dans le nettoyage du laboratoire attenant à mon bureau qu'il me reposa enfin la question :

« Mon père, pourquoi ne jamais lui avoir dit qu'il est votre fils ? Je veux dire, quand c'est devenu possible, après la chute de Voldemort. »

Je sortis d'un coup de baguette tous les ingrédients de ma réserve, histoire de profiter du nettoyage pour les trier et les reclasser, et puis je fis apparaître une liste pour vérifier ce qui pourrait manquer.

« J'ai toujours pensé qu'il n'aurait vraiment aucune envie de se découvrir mon fils sur le tard. » avançais-je après un moment de silence « Tout d'abord, il avait beaucoup de griefs à mon encontre, par rapport à la façon dont je m'étais comporté avec lui pendant ses années à Poudlard. Mais ce n'était même pas là le principal obstacle. »

J'attendis qu'il ait fini de nettoyer la réserve à grands coups de Recurvite pour poursuivre :

« Pour comprendre le reste, il faut que tu réalises la manière dont ton père était perçu à ton âge dans le monde sorcier. Il était Le-Garçon-Qui-a-Survécu. Tout le monde l'adorait ou le détestait pour ça. Ensuite quand Voldemort est revenu, il est devenu celui qui devait pouvoir détruire définitivement Vous-Savez-Qui. Mais au fond personne ne s'occupait réellement de ce qu'il était, de ce qu'il voulait. Je crois qu'il a détesté cela. Pendant toutes ces années, le seul moment où on le reconnaissait pour quelque chose qui lui plaisait, c'est quand il jouait au quidditch. Il était alors le génial Attrapeur de Gryffondor comme son père, celui qu'il croyait être son père, James Potter, l'avait été avant lui. C'était la partie la plus positive de sa vie et je n'avais aucune place dans tout ça. Si une fois la guerre terminée, ton père était revenu vers moi pour que je lui parle de Lily, puisqu'il avait enfin appris que je la connaissais bien. Peut-être qu'alors nous aurions pu nouer une autre relation. Et peut-être que j'aurais fini par lui parler. Mais ça n'a jamais été le cas. »

« Mon frère James est rentré dans l'équipe de Gryffondor, comme Poursuiveur, cette année. » fit remarquer Albus « Mais je sais que l'année prochaine, il veut repasser les sélections pour devenir Attrapeur comme son père et son grand-père. »

« C'est normal Albus. C'est son histoire ou tout du moins ce qu'il considère comme son histoire. » expliquai-je

« Peut-être, mais ça n'est pas la mienne. » souligna-t-il d'un ton sec avant de se mettre à inventorier les pots d'ingrédient que j'avais sortis de la réserve.

Je soupirai intérieurement. La solution à l'énigme de Firenze n'avait rien d'évidente. A supposer même qu'elle existe.

L'après-midi du même jour, j'avais demandé à Lucius de passer me voir pour le thé. Plus exactement, je lui avais proposé d'aller le prendre à Pré-au-Lard et, comme d'habitude, il avait trouvé un prétexte pour ne pas se montrer en public. Je l'attendais donc dans mes quartiers, bien décidé à faire quelques mises au point avec lui. Mais au lieu de se sentir gêner, c'est avec un grand sourire qu'il s'installa avec son élégance habituelle sur le fauteuil en face de moi avant de demander :

« Alors ? Tu me racontes ? »

« Que je te raconte ! » m'insurgeai-je « J'attends surtout que tu m'expliques comment tu as pu te permettre de procurer à Albus un test de lignage sans même m'en informer ! »

« Arrête de râler, je t'ai fait gagner du temps. » ricana-t-il « Tu avais envie de lui en parler et tu n'osais pas. Lui avait compris et attendait juste que tu le lui confirmes. En fait, tu devrais plutôt me remercier. »

« Te remercier ! J'aimerais bien savoir de quoi. De tous les problèmes que j'ai à gérer à cause de ton initiative, peut-être ? » grondai-je « Je te rappelle qu'Albus et moi ne sommes pas les seuls à être concernés par cette nouvelle. »

« Tu veux parler d'Harry, j'imagine. Est-ce qu'il admet le fait qu'il est ton fils ? Qu'est-ce qui a changé entre vous depuis qu'il est au courant ? » m'interrogea-t-il curieux

« Ce qui a changé, c'est qu'il n'arrête pas de m'engueuler et qu'il ne croit même plus nécessaire d'être gêné après ! » constatai-je

« Si j'en juge par mon expérience avec Drago, c'est très bon signe. Il te considère bel et bien comme son père. » railla-t-il

« Si, au lieu de dire des stupidités, tu m'expliquais comment toi tu as compris. » demandai-je

« A Noël, tu n'étais pas au manoir Malefoy depuis deux heures que je le soupçonnais déjà. » m'expliqua-t-il « Je te rappelle quand même que les Malefoy ont toujours été des spécialistes de la filiation. Mon père ne s'intéressait qu'à cela et il m'a obligé à lire plein de bouquins sur cette question quand j'étais jeune. Dès qu'Albus est arrivé, son allure m'a surpris, et quand tu es arrivé à ton tour, j'ai compris pourquoi. Comme enfant, il ressemble à Evans comme l'a remarqué Narcissa, mais en grandissant il te ressemblera de plus en plus. Après cela, j'ai rassemblé mes souvenirs pour essayer de comprendre ce que je voyais. Je me suis souvenu des rumeurs qui couraient sur toi et la gryffondor, jusqu'au jour où vous vous êtes disputés. Je me suis dit que si vous aviez fait semblant de vous disputer, juste pour qu'on vous laisse tranquille dans vos Maisons respectives, alors Harry Potter pouvait très bien être ton fils … »

J'acquiesçai.

« N'empêche qu'il a fallu une sacrée magie pour transformer un héritier des Prince en parfait Potter. » remarqua-t-il

« Dumbeldore » indiquai-je simplement

« Sous ses allures de vieux lion respectable se cachait donc un vrai serpent. » murmura-t-il presque admiratif avant d'ajouter « Quant à toi, j'avoue être impressionné que tu ais réussi à duper ainsi le Seigneur des Ténèbres pendant toutes ces années. »

« Comme quoi il n'était pas le Legilimens qu'il croyait ou j'étais un meilleur Occlumens qu'il n'imaginait. » soulignai-je

« Heureusement pour toi ! » reprit-il « Si le secret avait été révélé, tous les mangemorts se seraient lancés à tes trousses et à celles de ton fils pour vous tuer. »

« Y compris toi ! » affirmai-je d'un ton acerbe

« Très probablement. » admit Lucius avec désinvolture « Note bien que je l'aurais regretté. »

« Je n'en doute pas un instant, vu le nombre d'entre vous que j'aurais tué avant de succomber moi-même. » ironisai-je

Après quelques instants de silence, il reprit d'un ton faussement léger :

« Ainsi, c'est parce que tu n'as jamais été fidèle au Seigneur des Ténèbres que tu as pu reprendre une vie normale après sa chute. »

Il avait réussi à m'énerver :

« Une vie normale ! J'aimerais bien savoir ce que tu appelles une vie normale. Une vie normale ne consiste pas seulement à pouvoir se promener à Pré-au-Lard sans qu'on murmure sur ton passage. Je me permets de te rappeler qu'âge de vingt-deux ans, j'avais déjà perdu et ma femme qui était morte et mon fils qui n'était plus mon fils ! »

Sans m'en rendre compte, je m'étais levé. Je poursuivis en marchant de long en large dans le salon :

« J'ai l'impression à l'inverse que s'il y en a un qui s'est bien sorti de toute cette histoire, c'est toi. Certes, tu as crevé de trouille pour ta famille quand ce taré s'est installé chez toi avec sa clique de malades – n'essaye pas de me dire le contraire, je te rappelle que j'y passais parfois. Certes, tu as perdu toute ton influence ensuite. Il n'empêche qu'en dépit de tous tes méfaits, tu as conservé ta liberté, tu as gardé Narcissa et Drago, et tu as même eu l'héritier que tu voulais avec Scorpius. »

Lucius médita mes paroles un instant avant d'articuler lentement :

« Toi aussi tu as un héritier maintenant avec Albus. »

Non, mes crétins d'ancêtres avaient l'héritier qu'ils ne méritaient pas avec Albus. Moi j'avais un petit-fils.

Il poursuivit :

« Et tu sais quoi ? Je suis content pour toi. »

Il n'était même pas exclu qu'il soit tout à fait sincère.