Buck gara le vélo derrière la maison et entra se préparer.

Eddie avait dit que le barbecue aurait lieu sur la plage afin que les enfants puissent profiter de l'océan. Il n'avait pas de short de bain mais il n'était pas sûr qu'il irait se baigner. Pas qu'il n'en avait pas envie mais il n'était pas assez à l'aise avec son corps pour le montrer à des inconnus et encore moins à Eddie.

Et puis, ça amènerait trop de questions.

Buck avait toujours été à l'aise avec son corps mais quelques années de vie commune avec un monstre lui avaient appris à faire attention à ce qu'il montrait de lui.

Mais il devait admettre qu'Eddie l'intriguait.

Pas à cause des attentions qu'il avait eues pour lui, si touchantes qu'elles fussent. Non, c'était plutôt à cause de son sourire empreint de tristesse, de l'expression de son visage lorsqu'il lui parlait de sa femme, et de la manière dont il s'occupait de son fils. Il ne pouvait pas camoufler cette solitude qui transparaissait dans sa personnalité, et il savait qu'en un sens, il partageait la même.

Buck comprenait à présent qu'il l'intéressait.

Il avait suffisamment vécu pour savoir interpréter les attitudes des personnes qui le trouvaient séduisant : la caissière du supermarché qui flirtait ouvertement, l'étranger qui tentait de lui offrir un verre, le serveur d'un restaurant qui venait un peu trop souvent voir si tout se passait bien à sa table.

Au fil du temps, il avait appris à faire comme si de rien n'était ; parfois, il affichait un mépris manifeste, car il ne savait que trop bien ce qui risquait de se passer dans le cas contraire.

Plus tard.

Une fois qu'ils rentreraient à la maison... et qu'ils seraient seuls.

Mais cette vie-là appartient au passé, se rappela Buck.

Il opta finalement pour un bermuda, un t-shirt qui couvrait ses épaules, et une paire de basket en toile.

La veille au soir, il avait partagé une bouteille de vin avec une amie et voilà qu'il se rendait à la plage avec Eddie, Christopher et toute leur famille.

Autant d'événements ordinaires dans une vie ordinaire.

L'idée même lui paraissait peu familière. Il avait l'impression qu'il apprenait les us et coutumes d'un autre pays, et curieusement, tout cela le transportait de joie, tout en aiguisant sa prudence.

Sitôt habillé, il courut dans la cuisine et prépara des légumes qu'il coupa en quartiers, avant de les enfiler sur des piques en bois, en alternant les couleurs pour que ça soit harmonieux.

Puis, il se pencha sur la confection de la sauce laquée. Depuis son arrivée, il commençait à se composer une jolie petite collection de condiments en tout genre, qu'il achetait petit à petit.

Il prit un mug et y mit de la moutarde, de l'huile, du sel, du piment, du sucre et un petit mélange d'épices parfumées. Il couvrit le mug de cellophane et le posa au centre du plat dans lequel il avait mis les brochettes avant de les couvrir également de cellophane.

Il vit la voiture d'Eddie s'approcher de la maison, vérifia qu'il n'avait rien oublié et sortit juste à temps pour voir le jeune homme poser un carton de bocaux sur le sol de son porche.

Il lui tendit également un plat qui devait contenir les fameuses enchiladas et Buck rougit jusqu'aux oreilles. Il entra rapidement pour les mettre au frais et récupéra son plat pour le rejoindre.

Buck prit une profonde inspiration.

C'est maintenant ou jamais, se dit-il en sortant sur la terrasse.

Eddie était déjà remonté dans sa voiture et Buck s'installa à ses côtés, son plat sur les genoux.

– Est-ce que... Tu viens de préparer ça ? s'enquit-il.

– On m'a appris à ne jamais arriver les mains vides, surtout à l'improviste.

– Je les ai prévenus, le rassura-t-il. Ils sont impatients de te rencontrer.

Buck mit sa ceinture en rougissant.

– Ça a l'air bon, lui sourit-il. Mais est-ce que... Tu manges de la viande ? Je veux dire c'est un barbecue et je ne veux pas que tu sois mal à l'aise et...

– Oh... Euh oui, je... Je mange de tout.

Rassuré, Eddie lui lança un regard, d'un air de lui dire : On y va ? Et Buck lui répondit avec un sourire plein de courage.

– Parfait, souffla-t-il en mettant le contact.

En moins d'une demi-heure, ils parvinrent tout près de la plage.

Eddie se gara dans un petit parking, adossé aux dunes. Buck descendit du véhicule et contempla l'océan en respirant à pleins poumons.

Christopher sorti à son tour et Eddie l'aida à s'extraire du véhicule.

– Je vais voir si Harry est arrivé, p'pa !

– Attends une minute, ok ?

Eddie s'affairait à décharger l'arrière de la voiture, il en sortit la glacière et retourna à l'assaut des sacs contenant leurs serviettes et affaires de bains. Buck passa le poids du plat sur un bras et récupéra la glacière dans l'autre.

– Je vais le faire, Buck, affirma Eddie.

Mais Buck garda la glacière fermement emprisonnée dans son poing et Eddie capitula. Il ferma la voiture et prit la main de Christopher pour s'avancer sur la plage.

Ils repérèrent immédiatement le petit groupe de personnes qui s'affairait un peu plus loin sur la plage assez loin pour que la marée ne les atteigne pas de la journée.

Bien qu'il y eût d'autres familles par-ci par-là, cette partie de la plage leur était quasiment réservée. Buck posa la glacière et retira ses chaussures qu'il posa dessus, avant de la reprendre et de rejoindre Eddie qui l'attendait. Il avait laissé Christopher rejoindre les autres membres de la famille.

Il récupéra la glacière et Buck céda avec un petit sourire timide.

– C'est beau, n'est-ce pas ?

Il se tourna vers lui au son de sa voix.

– J'aime l'océan, répondit-il franchement en écoutant le rythme régulier des vagues qui s'échouaient en douceur sur la grève. Ça me donne un immense sentiment de calme.

Buck vit deux enfants venir rejoindre Christopher en riant.

Eddie arborait ce regard fier et protecteur qu'il espérait toujours pouvoir avoir un jour lorsqu'il regarderait sa propre progéniture, même si ça resterait à jamais un rêve inaccessible.

– Est-ce que c'est difficile ? s'enquit-il. D'être père, je veux dire. D'élever un enfant tout seul ?

Eddie hésita avant de répondre.

– La plupart du temps, ce n'est pas si difficile. Au quotidien, on a plus ou moins notre routine. C'est quand on fait des activités qui sortent de l'ordinaire, comme aujourd'hui... On a besoin d'un petit peu plus de temps d'adaptation.

Il donna un coup de pied nerveux dans le sable et creusa un petit sillon.

– Lorsque ma femme et moi parlions d'avoir un deuxième enfant, elle tentait de me mettre en garde, en me rappelant que les besoins de Christopher comptaient pour deux et que d'avoir un second enfant signifierait passer de la défense « individuelle » à la défense « de zone ». Elle plaisantait avec cette métaphore footballistique pour me dire qu'elle ne me sentait pas tout à fait à la hauteur. Le pire c'est que c'était elle la fan de football, je suis fan de baseball. Et pourtant, me voilà à présent en « défense de zone » tous les jours... Désolé.

– De quoi ?

– J'ai l'impression que chaque fois qu'on discute, je finis par parler de ma femme.

Il s'arrêta et se tourna vers lui.

– Pourquoi n'en parlerais-tu pas ?

Eddie déplaçait de petits tas de sable avec son pied, toujours un peu nerveux.

– Parce que je ne veux pas que tu penses que je ne sais pas parler d'autre chose, que je passe mon temps à vivre dans le passé.

– Tu l'aimais beaucoup, n'est-ce pas ?

– Oui.

– Non seulement elle occupait une place capitale dans ta vie, mais elle était aussi la mère de ton fils, pas vrai ?

– Exact.

– Dans ce cas, il n'y a aucun mal à parler d'elle. C'est tout à fait normal. Elle fait partie de toi.

Eddie lui décocha un sourire empreint de gratitude, mais il ne sut quoi dire. Buck parut lire dans ses pensées.

– Comment vous êtes-vous rencontrés, tous les deux ? reprit-il d'une voix douce en recommençant à marcher.

– Dans un bar ! Elle était en sortie avec des copines pour fêter l'anniversaire de l'une d'elles. L'endroit était bondé et étouffant, la lumière tamisée et la musique assourdissante, et... cette fille se détachait du lot. Je veux dire... toutes ses amies étaient plus ou moins déchaînées, et c'est clair qu'elles passaient un bon moment, mais elle était juste... calme.

– Je parie qu'elle était jolie aussi.

– Évidemment... Alors, je me suis approché et j'ai usé de tout mon charme.

Comme il s'interrompait, il nota le petit sourire au coin des lèvres du jeune homme.

– Et après ? demanda-t-il en ralentissant le pas pour faire durer leur moment.

– Il m'a bien fallu trois heures pour obtenir son nom et son numéro de téléphone !

Il éclata de rire.

– Et... Laisse-moi deviner. Tu l'as appelée le lendemain, c'est ça ? En l'invitant quelque part ?

– Comment tu le sais ? s'offusqua-t-il.

– Tu as l'air d'être ce genre de gars.

– J'ai comme l'impression qu'on t'a fait le coup plus d'une fois !

Il haussa les épaules, lui laissant le soin d'interpréter son silence à sa guise.

– Et ensuite ?

– Pourquoi veux-tu savoir tout ça ?

– Je ne sais pas trop. Mais ça m'intéresse...

Il le regarda attentivement, puis reprit.

– Ok... Alors, comme tu l'as bizarrement deviné... Je l'ai invitée à déjeuner et on a passé le reste de l'après-midi à discuter. Au cours du week-end qui a suivi, je lui ai dit que, tous les deux, on se marierait un jour.

– Sans blague ?

– Je sais, ça paraît dingue. Crois-moi, elle non plus n'en est pas revenue. Mais j'étais... sûr de moi. C'était une fille intelligente, agréable. On avait des tas de points communs et on attendait les mêmes choses dans la vie. Elle riait beaucoup et me faisait rire également... Sincèrement, de nous deux, c'était moi le plus chanceux !

Les vagues s'avançaient sur le rivage et Buck aimait cette mélodie lancinante.

– Elle-même devait se dire qu'elle avait de la chance, le rassura-t-il.

– Uniquement parce que j'en faisais des tonnes.

– Je n'en doute pas, rit-il.

– Parce que j'en fais des tonnes en ce moment aussi, c'est ça ?

Il éclata de nouveau de rire et vit que le groupe dont ils s'approchaient commençait à leur jeter des regards curieux. Buck réaffirma sa prise sur son plat de brochettes pour s'ancrer et se donner du courage.

– Je ne trouve pas, le rassura-t-il.

– Tu dis ça parce qu'on est amis.

– Tu penses qu'on l'est ?

– Ouais..., répliqua Eddie en soutenant son regard. Pas toi ?

Buck était surpris de l'aveu mais il en était aussi heureux.

Eddie lui donnait l'impression qu'il était important, qu'il avait le droit de vivre, d'exister et ça faisait si longtemps qu'on ne l'avait pas traité comme un vrai être humain.

Ça faisait tellement de bien.

Ils étaient assez proche du groupe pour qu'ils puissent voir qu'ils étaient le centre de leur attention et Buck fit de son mieux pour ne pas se tendre.

– Ça va aller Buck, souffla Eddie. Je suis là, il ne t'arrivera rien. Est-ce que tu es prêt ?

– Ouais, souffla-t-il.

– Alors allons-y.