Note de l'autrice : Oui oui je sais, j'ai disparu un an et demi, mais j'ai une très bonne excuse cette fois ! Pour faire court, je suis maman d'une petite fille maintenant. Du coup, le chapitre que je poste aujourd'hui a été écrit il y a longtemps (vu que j'écris toujours un chapitre à l'avance pour pouvoir mettre un teaser), et certains morceaux trouvent maintenant une toute nouvelle résonance en moi… Bref, comme vous vous en doutez j'ai peu de temps libre en ce moment, mais je n'ai toujours aucune intention d'abandonner cette fanfiction. Ça me prendra le temps qu'il faudra, mais je continue à écrire !

Précédemment : Les recherches pour trouver le Colt se poursuivent, sans succès. Ébranlé par ce qu'avait dit Gabriel, Sam partage ses doutes à Castiel, lui avouant qu'il se demande si tout ce qu'ils font n'est pas au fond voué à l'échec. Appelé par Ellen et Jo qui sont assiégées par des démons, Castiel leur porte secours. Lorsqu'il revient à l'hôtel, Sam et Dean ne sont plus là et Dean lui apprend par téléphone qu'ils se sont rendus quelque part, sans vouloir dire où, et qu'ils seront de retour très vite.

Ce chapitre se passe dans l'épisode 10 de la saison 5.

Bonne lecture !

oOo


Travail d'équipe

« Donc, si je comprends bien... Vous étiez dans un rassemblement de disciples de l'Évangile Winchester ?

Le soupir que pousse Dean égale presque en exaspération son roulement d'yeux.

- De tout ce que je viens de te raconter, c'est ça que tu retiens ? On s'en fout de ces guignols cosplayés, Cas' ! L'important, c'est qu'on a enfin une piste solide sur le Colt !

Il y a encore une multitude de questions que j'aimerais poser sur l'émergence de ces fidèles d'un genre nouveau et sur leurs surprenantes pratiques d'adoration. Je ne connaissais pas le concept de cosplay et j'ai beau tenter d'imaginer ces adeptes portant des vêtements similaires à ceux de Sam et Dean dans le but de les incarner, j'ai le plus grand mal à comprendre ce qui peut les pousser à agir ainsi. Les prières et sacrifices, je comprends, mais ça ?

Je ne peux m'empêcher de ressentir une pointe de ressentiment. J'aurais aimé que Sam et Dean me permettent d'être là pour assister à la naissance de ce mouvement. Observer ces nouveaux fidèles et échanger avec eux aurait été une expérience inestimable pour moi.

Mais soit. Dean n'a pas tort sur un point, je devrais avant tout me concentrer sur notre mission prioritaire qui est d'empêcher l'Apocalypse. J'aurai tout le loisir d'observer les croyants une fois l'Humanité sauvée, si toutefois nous y parvenons.

- La solution se trouvait donc depuis le début dans les saintes écritures du Prophète du Seigneur, dis-je en me frottant songeusement le menton comme j'ai souvent vu Sam le faire. Je n'ai pas eu l'occasion de lire l'Évangile Winchester depuis que j'ai été banni du Paradis. C'est une leçon d'humilité et de foi que ces fidèles croyants vous ont inculquée. Si nous avions étudié l'Évangile Winchester aussi assidûment qu'eux, cela nous aurait épargné bien des peines et fait gagner un temps précieux.

La même grimace s'étale sur le visage de Sam et Dean qui échangent un regard, assis tous les deux sur le lit.

- Quoi qu'il en soit, dit Sam en se raclant la gorge, nous avons maintenant la confirmation que c'est bien Crowley qui détient le Colt. Supernatural décrit très précisément dans le chapitre 33 du tome 17 à quoi ressemble le pauvre gars qu'il possède et où il conclut ses pactes en tant que démon des croisements.

- Où ?

À ma question, Sam déplie une carte routière et l'étale sur le lit avant de pointer du doigt un cercle tracé en rouge.

- Ici. Milwaukee, Wisconsin.

La carte détaille un entrelacement de routes qui se croisent et se superposent. Un emplacement qui fait parfaitement sens pour un démon des croisements.

- Le Wisconsin... dis-je en fronçant les sourcils. Combien de temps cela prendrait pour y aller en voiture d'ici ?

Dean se racle la gorge tandis que Sam replie la carte.

- Justement, à ce propos... On en a discuté avec Bobby pendant le trajet de retour, et on s'est dit que le mieux, c'est que toi t'y ailles tout seul pendant que nous on retourne dans le Dakota du Sud pour préparer notre stratégie. Tu seras plus rapide, discret et efficace que nous pour repérer un démon sous ces ponts.

Je relève vivement les yeux pour croiser ceux de mon protégé.

- Non. Je ne me sépare pas de vous deux. Avec Lucifer et Michael qui vous cherchent, c'est trop dangereux de vous laisser sans protection.

- Réfléchis, Cas', intervient Sam. Les sceaux de protection que t'as installés chez Bobby nous protégeront, et jamais il ne laisserait un seul démon approcher sa maison, tu le connais. On sera plus en sécurité là-bas, on pourra chercher des infos sur Lucifer de notre côté, et dès qu'Ellen et Jo nous auront rejoint et que tu auras trouvé Crowley, on pourra enfin passer à l'action.

- Oh allez, Cas', tire pas cette gueule.

À ma surprise, Dean brise sa propre règle de distanciation d'un mètre et glisse son bras sur mes épaules en m'adressant un sourire qui illumine son visage comme mille soleils et instille une plaisante onde à travers ma Grâce. Son flanc contre le mien irradie de chaleur et son odeur de cuir et de lessive m'enveloppe.

- T'as pas à t'inquiéter pour nous, ok ? On s'appellera tous les jours pour se tenir au courant. Et dès que t'auras trouvé Crowley, on se retrouvera et on boira un coup pour fêter ça.

C'est à contrecœur que j'acquiesce avant de glisser un regard à Sam qui s'affaire à ranger ses affaires dans son sac.

- Sans moi, Lucifer envahira à nouveau les rêves de Sam...

Sam croise mon regard et hausse les épaules avec un pâle sourire tout en pliant une chemise à carreaux.

- Rien de ce que pourra dire Lucifer ne me fera céder, ne t'inquiète pas pour ça. Et de toute façon, j'ai l'habitude des cauchemars, j'en fais depuis plus de cinq ans, quasiment chaque nuit.

- Très bien alors, dis-je en déployant mes ailes avec réticence. Je vais y aller maintenant. Éloigne-toi, Dean, ou je risquerais de t'emporter avec moi. »

Sa main presse une dernière fois mon épaule puis il ôte son bras et recule d'un pas. En un battement d'aile, la chambre d'hôtel et mes deux protégés disparaissent pour laisser place à un tout autre décor. Dans un bourdonnement continu de milliers de pneus roulant sur l'asphalte, je lève les yeux sur le ciel nuageux strié de routes soutenues par des piliers de béton.

L'air est plus froid ici. Plus humide aussi. La pluie ne saurait tarder.

oOo

« Hey, Cas'. »

La voix rauque à mon oreille se mêle au grondement du tonnerre et au chuintement entêté de l'averse.

- Bonjour, Dean. Tu as l'air fatigué.

Un rire étouffé me répond, suivi d'un bruit sourd que je ne parviens pas à identifier.

« Ça s'entend tant que ça ? Ouais, j'ai dû dormir dans une sale position dans la bagnole, j'ai le dos en vrac et la nuque bloquée. Je deviens trop vieux pour ces conneries je crois. On vient d'arriver chez Bobby, au fait. Et toi, comment ça se passe de ton côté ? »

Plongeant ma main libre dans la poche de mon trench-coat, je m'adosse au pilier en contemplant l'étendue de terre boueuse hérissée de touffes d'herbe.

- Rien de nouveau. Aucun démon en vue pour l'instant.

Sous l'effet d'un camion passant sur la route au-dessus de moi, le pilier tremble et gronde. L'eau de pluie ruisselle jusqu'à mes chaussures, formant une flaque qui ne cesse de s'étendre.

« Ça va, tu t'ennuies pas trop ? »

La question est si étrange que je prends quelques secondes pour y réfléchir, mais elle me paraît toujours aussi absurde.

- Pourquoi est-ce que je m'ennuierais ?

Le son désormais familier d'une bière décapsulée se fait entendre à mon oreille.

« Ben, ça fait bien douze heures que t'es planté sous un pont à attendre que quelque chose se passe. À ta place, je me ferais chier comme un rat mort. »

Même en ayant observé l'espèce humaine depuis le début de son évolution, je peine toujours à concevoir que ces êtres à l'espérance de vie si limitée puissent trouver le temps de s'ennuyer.

- J'ai passé des millénaires en faction sans bouger ni parler, à observer et attendre des ordres. Et jamais de toute mon existence je me suis ennuyé. Douze heures, ce n'est rien.

« J'arrête pas d'oublier. » Dean laisse échapper un bref rire. « Mon meilleur ami est un putain d'ange. On dirait le titre d'une comédie romantique à la con. »

- Je suis ton meilleur ami ?

Un long silence accueille ma question et je décolle le téléphone de mon oreille une seconde afin de vérifier que la communication est toujours en cours, puis l'y presse plus fort en couvrant mon autre oreille afin d'atténuer le bruit de l'orage et de l'averse.

- Dean ?

« Ouais, Cas', je... » Raclement de gorge. « Ouais, je suppose qu'on peut dire que t'es mon meilleur ami. Maintenant que j'y pense, j'ai jamais vraiment eu d'ami qui soit au courant pour mon boulot, mon passé et tout le reste. Toi, tu sais tout de moi. Sammy compte pas, c'est mon petit frère, c'est pas pareil, j'ai quasiment élevé ce gosse moi-même. »

Meilleur ami… Est-ce que que nous sommes l'un pour l'autre ? J'ai longtemps considéré Uriel comme étant mon ami le plus proche. Lui aussi savait tout de moi et nous partagions autrefois une complicité que j'ai rarement expérimentée avec d'autres, si ce n'est peut-être Balthazar. Si l'amitié est, comme semble le définir Dean, d'être accepté pour son passé, alors je ne peux guère considérer Dean comme mon ami. Il est loin de connaître tout de ma vie, il ignore tous les actes que j'ai commis il n'y a pas si longtemps. Il ne m'a pas vu donner ces ordres meurtriers. Il ne m'a pas vu, impassible, regarder mourir des enfants.

Dean n'est pas un Ange. Il ne pourrait jamais comprendre, ni même concevoir dans son esprit de mortel tout ce que j'ai vécu.

Non, Dean n'est pas mon ami comme Uriel ou Balthazar l'ont été pour moi. Il n'en serait pas capable de par sa nature humaine.

- Je ne te vois pas comme un ami, Dean. Nous sommes trop différents pour cela.

« Wow. Brutal. T'es sérieux, là ? »

- Très.

Je me détache du pilier et lève les yeux vers les morceaux de ciel nuageux qui se découpent entre les routes en hauteur.

- Un ami, c'est avant tout un frère d'armes. Un soldat qui a servi sous les mêmes ordres que moi. Je n'ai plus d'amis depuis la mort d'Uriel et la trahison de Balthazar.

« On a pas la même définition de l'amitié, mon pote. »

- Précisément. Tu n'es pas un ami, Dean, tu es…

Un éclair illumine les nuages et l'averse redouble de force. Ce n'est pas la première fois que je tente de placer un mot sur ce lien qu'il y a entre Dean et moi. Rien ne semble tout à fait convenir. Et plus j'y réfléchis, moins je parviens à trouver une définition acceptable.

« Je suis quoi ? »

- Je ne sais pas. Ce que je ressens pour toi transcende toute définition. Le lien qui nous unit est trop profond pour être réduit à un terme qui pourrait s'appliquer à d'autres.

« … Oh. » Raclement de gorge. « Euh. Merci, je suppose ? » Un froissement d'étoffe. Le bruit sourd d'un objet qui tombe, suivi d'un juron étouffé. « Ellen et Jo arrivent demain. Je dois te laisser, je dois aider Bobby à faire des trucs. Des préparatifs, tu vois ce que je veux dire. Faut installer les lits, faire des courses et tout le bordel. Bon, euh. Bye Cas'. »

- Bye, Dean. »

Mes mots se perdent dans la tonalité indiquant que Dean a déjà raccroché.

oOo

Les saintes écritures disaient vrai, il y a indéniablement une activité démoniaque dans toute cette zone. J'en ai la preuve sous les yeux et la puanteur de soufre anime ma Grâce de velléités de destruction purificatrice que je dois réprimer. Les démons ne doivent surtout pas s'apercevoir de ma présence ici, ou notre unique piste pour trouver Crowley pourrait être perdue à jamais.

Car ce démon aux yeux rouges qui au plus sombre de la nuit scelle son pacte d'un baiser avec sa victime, ce n'est pas Crowley. J'en suis certain. Il ne correspond pas au descriptif de l'Évangile Winchester.

Des paroles inaudibles sont échangées, et ce n'est qu'une fois le démon disparu que je glisse ma main dans la poche de mon trench-coat pour en sortir mon téléphone. Plaqué contre le pilier, je me penche jusque assez pour observer la jeune femme qui vient de conclure le pacte qui damnera son âme à jamais. Elle ne semble pas réaliser la gravité de ce qu'elle vient de faire, et c'est d'un pas léger qu'elle s'en retourne vers sa moto.

Je sélectionne le nom de Dean dans mes contacts et presse le bouton vert avant de coller l'appareil contre mon oreille. La familière tonalité, douce et entêtante, se mêle au rugissement de moteur qui s'éloigne dans la nuit.

« Cas' ? … Qu'est-ce qu'il y a ? »

Sa voix est rauque, un peu pâteuse.

- Bonjour, Dean. Je viens de voir un démon des croisements.

Un froissement d'étoffe.

« Tu veux dire, Crowley ? T'as trouvé où se planque ce salopard ? »

- Non, ce n'était pas lui.

Un grognement étouffé me répond, suivi d'un crépitement dû au soupir que pousse Dean.

« Pourquoi tu m'appelles à 3h du matin pour me dire ça, alors ? »

- Pour te tenir au courant de l'évolution de l'opération, bien sûr. Tu as dit toi-même qu'on devait s'appeler tous les jours pour se tenir au courant.

« Bordel, Cas', je t'aime mon pote mais va vraiment falloir que tu te fourres dans le crâne que nous, les humains, la nuit généralement on essaye de dormir ! Quand c'est pas urgent, ça peut attendre le matin ! »

- Oh. C'est vrai. Je tâcherai de m'en souvenir, la prochaine fois. Votre besoin de rester inconscient pendant des heures tous les jours n'est vraiment pas pratique.

« Pourquoi c'est toujours moi que tu réveilles, jamais Sam ou Bobby, hein ? T'as leur numéro aussi ! »

- Parce que c'est avec toi que j'aime le plus parler. J'apprécie nos conversations, Dean. Ta présence et ta voix me manquent.

Je n'obtiens qu'un silence pour toute réaction. Se pourrait-il qu'il se soit rendormi en pleine conversation ?

Si je n'étais pas assigné à ce croisement de routes, je me serais déjà envolé pour veiller sur son sommeil et me glisser dans ses rêves. Je n'ai plus eu l'occasion d'y retourner alors qu'il m'y a officiellement invité, et c'est quelque chose qu'il me tarde de recommencer.

- Tu dors ?

« Hein ? Non ! Je dors pas, c'est toi qui dors ! »

- Quoi ?

« Quoi quoi ? Quoi toi-même ! »

- C'est absurde, Dean. Tu sais très bien que les Anges ne dorment pas.

« C'est toi qu'es absurde ! Tu, euh, t'es, tu sais quoi ? Okay, bye. »

Je reste un long moment plongé dans un abîme de perplexité à fixer l'écran qui m'indique que Dean a raccroché.

oOo

Il y a quelque chose de lointain et nostalgique dans le grondement constant des voitures et le tremblement des piliers. Quelque chose qui éveille des réminiscences de mes premières années de vie. Cette contemplation solitaire, bercée par le roulis des vagues et le bruissement de la vie tout autour.

Le soleil voilé de nuages a disparu à l'horizon et le voilà déjà qui réapparaît pour chasser les ombres de la nuit. La pluie a cessé, le ciel s'est peint d'un gris uniforme mais lumineux.

Peut-être que je commence à m'habituer au silence vertigineux dans ma tête. L'absence des murmures de mes frères ne m'est plus aussi insupportable que dans les semaines qui ont suivi ma résurrection et mon exil. Ou peut-être que mon esprit a fini par se peupler d'autres voix, sous la forme des conversations entre Dean et moi que je me remémore, encore et encore.

Un ronronnement de moteur plus proche que les autres attire mon attention. Une voiture vient de s'engager hors des routes bétonnées avec le crissement caractéristique de la terre sous des pneus. Depuis mon arrivée sous ses routes entrelacées, c'est la première fois depuis la moto qu'un véhicule s'aventure hors des chemins tracés.

D'un battement d'ailes, je m'approche de la zone d'où provient le bruit et me place derrière un pilier pour observer, résorbant mon aura autant que possible. Un homme aux cheveux blancs et clairsemés vient de sortir d'une voiture, jetant des regards anxieux à la ronde.

Ce n'est que lorsque je le vois creuser dans la terre et y enterrer une boîte que je dégaine mon téléphone pour aussitôt appeler Dean. Car il n'y a aucun doute possible, un pacte avec un démon des croisements est sur le point d'avoir lieu.

Je n'ai même plus besoin de regarder l'écran de l'appareil, je sais à présent exactement sur quels boutons appuyer pour appeler Dean le plus rapidement. La tonalité retentit déjà lorsque je colle le téléphone à mon oreille en me penchant juste assez pour voir l'homme se redresser après avoir rebouché son trou.

« Hey, Cas', on allait justement t'appeler. Ellen et Jo viennent d'arriver, et maintenant Sam et moi on est de corvée pour aller acheter de quoi picoler. Jo insiste pour qu'on fasse une grosse beuverie tous ensemble. »

Pendant que la voix de Dean s'écoule, un démon vient d'apparaître derrière celui qui vient de l'invoquer. L'air s'est alourdi de sa présence maléfique et de sa puanteur de soufre.

- Dean.

Le ton urgent que j'ai utilisé pour murmurer son nom est suffisant pour l'alerter. Étrangement, je peux presque entendre dans son silence l'expression de son visage qui se durcit et ses épaules qui se raidissent.

« Qu'est-ce qu'il se passe, Cas' ? »

- Monsieur Pendleton, je suppose, s'élève la voix du démon des croisements. Mon nom est Crowley.

Crowley. Le démon vient de dire qu'il s'appelle Crowley, et la description du corps qu'il occupe correspond point pour point à celle de l'Évangile.

Un frisson d'anticipation traverse mes plumes, et c'est avec peine que je réprime la pulsion de me dévoiler pour le terrasser et l'interroger. Je dois rester discret. La mission est de le suivre sans se faire remarquer, pas de le neutraliser moi-même.

- Le démon Crowley est là, je murmure au téléphone. Je peux le voir, et il ne m'a pas repéré.

« Crowley ? Sérieux, tu as déjà trouvé Crowley ? »

Me décalant juste assez derrière le pilier pour observer le démon et sa proie, je constate qu'ils sont déjà en train de sceller le pacte d'un baiser. Ce qui signifie que je vais bientôt devoir me mettre en chasse.

Je n'ai pas l'intention de lâcher ce démon d'une semelle maintenant que je le tiens.

- Je l'ai trouvé, je confirme à voix basse. Le démon Crowley est en train de signer un pacte. Et en ce moment même il est en train de… conclure.

« … Conclure ? D'accord. Okay, Huggy Les Bons Tuyaux, surtout ne le perds pas de vue. »

- Je ne le perdrai pas de vue. »

Je presse le bouton pour raccrocher et glisse le téléphone dans la poche de mon trench-coat, les yeux rivés sur la silhouette de Crowley qui s'éloigne. Je me mets aussitôt en marche pour le suivre de loin, même si mes précautions s'avèrent inutiles. Le démon ne paraît nullement inquiet et semble ne même pas prêter attention à ce qui l'entoure.

Je sens son énergie se concentrer et m'empresse de déployer mes ailes en accélérant le pas, pour m'envoler à la seconde même où il disparaît, suivant à la trace la puanteur de soufre qu'il laisse sur son passage.

Le vol ne dure guère qu'une fraction de seconde – j'atterris à une centaine de mètres de lui, dissimulé derrière un muret. À l'autre bout de la rue, Crowley époussette son costume et ajuste sa cravate avec un rictus suffisant avant de d'entrer dans une demeure dont la porte s'ouvre automatiquement à son approche. Est-ce là son repaire ?

Mais alors que je me remets en marche pour le suivre, des sigles en énochien s'illuminent sur les murs, et chaque pas se fait plus laborieux, jusqu'à ce que je me trouve dans l'incapacité d'avancer ne serait-ce qu'un centimètre de plus. Un champ de force puissant et élaboré repousse la nature céleste de ma Grâce. Le même type de sceau démoniaque auquel j'avais été confronté en Enfer lorsque je recherchais l'âme de Dean.

Je ne peux pas aller plus loin. Je dois prévenir Dean.

À peine ai-je appuyé le bouton du téléphone pour l'appeler que sa voix s'élève sans même que la tonalité ait eu le temps de retentir :

« Cas' ! Alors ? »

- Je l'ai suivi. Ce n'est pas loin, mais… l'endroit est protégé par un champ de force énochien. Je ne peux pas entrer.

« C'est pas grave. Beau travail, on prend le relais. Reste là pour t'assurer qu'il ne sorte pas, on te rejoint. Où c'est exactement ? »

- Minneapolis. »

oOo

« Je n'aime pas ça.

Je peux presque sentir le regard d'Ellen se poser sur moi et me brûler la nuque. Par la fenêtre de la voiture, le mur couvert de sigles scintillants s'élève, rempart infranchissable derrière lequel Sam et Dean sont probablement en train d'affronter des démons en ce moment même.

- Parce que tu crois que j'aime ça, moi, laisser ma fille unique jouer l'appât dans ce nid à démons pendant que je reste assise sur mon cul ?

Le ton était acerbe, suivi du claquement métallique de cartouches insérées dans le fusil à pompe.

- C'était votre plan, je rétorque en lui glissant un regard en biais. Vous me l'avez imposé dès votre arrivée. Il aurait été plus judicieux de désactiver le champ anti-céleste comme je l'ai suggéré pour que je puisse m'occuper moi-même des démons.

Ellen pousse un profond soupir en calant le canon de son arme contre son épaule.

- Tu prêches une convertie, j'étais contre moi aussi. Mais tu sais comment sont ces gamins. Après presque trois jours de route, Jo voulait absolument participer à l'action, elle est plus têtue que son père. Et Sam et Dean pensent que votre démon va s'enfuir s'il se doute de quoi que ce soit.

Je tourne à nouveau la tête vers le portail qu'on aperçoit au loin. Cela fait près de trois minutes maintenant que Sam et Dean sont entrés en grimpant par-dessus le mur tandis que Jo faisait diversion en passant par l'entrée principale. Jamais le temps ne m'a paru si long, je n'aime pas me sentir inutile et mis en retrait d'une bataille.

- Si seulement ils m'avaient laissée les accompagner, grommelle Ellen en tapotant nerveusement son arme. Au lieu de ça je suis mise sur la touche.

Au moins Ellen semble-t-elle partager ma frustration.

- Jo a dit que c'était important que tu restes avec moi pour détruire les sigles au cas où les choses tourneraient mal et que mon intervention serait nécessaire.

- C'est censé me rassurer ? Je t'assure que si mon bébé meurt là-dedans, loin de moi, je débusquerai moi-même Lucifer et lui arracherai le cœur à mains nues. Crois-moi, je ne dis pas ça à la légère.

- Lucifer te désintégrerait d'une simple pensée avant même que tu ne puisses l'approcher, dis-je en tournant la tête pour croiser son regard. Moi-même, je ne suis que l'équivalent d'un moucheron à écraser pour lui. Lucifer est d'une puissance que tu ne peux pas concevoir, il a contribué à créer des galaxies aux côtés de Dieu il y a des milliards d'années. C'est justement pour cette raison que le Colt est notre seule chance.

Ellen soutient mon regard, ses yeux brillant d'une lueur farouche.

- Tu sous-estimes la colère d'une mère.

Il y a une telle assurance dans le ton de sa voix que j'aurais pu y croire si je n'avais pas de mes yeux vu Lucifer déchaîner ici-bas la destruction et anéantir des vies par millions. Aucune mère dont l'enfant a été carbonisé vif sous ses yeux n'a rien pu y faire.

Après ces milliers, millions d'années à observer l'intensité des émotions humaines, je ne saurais toujours pas dire avec certitude si c'est de l'admiration ou de la pitié que j'éprouve pour leur acharnement à vouloir vivre le plus longtemps possible sur cette terre de souffrances et de larmes. Peut-être est-ce stupide de ma part, mais c'est la mission que je me suis donnée, celle d'assurer la survie de leur espèce afin qu'ils puissent vivre ces quelques décennies à s'entre-déchirer et exercer leur libre-arbitre sans intervention du Ciel ni de l'Enfer.

La liberté est un concept que j'ai encore du mal à cerner, mais c'est ce que Dean désire et c'est donc ce que je veux lui offrir.

Le son caractéristique de coups de feu provenant de la demeure brise notre échange de regard, et un éclair de terreur traverse le visage d'Ellen. Empoignant son arme, elle ouvre la portière et se précipite dehors.

- Ça suffit, on intervient maintenant, qu'ils le veuillent ou non ! Indique-moi tes sceaux invisibles à détruire, et plus vite que ça !

Obéissant à l'ordre qu'elle a sifflé entre ses dents, je quitte d'un bref battement d'ailes le véhicule pour pointer du doigt au loin le sigle qui selon moi lie l'ensemble du champ de force. Aussitôt, Ellen détache une grenade de sa ceinture, la dégoupille et la jette de toutes ses forces dans la direction que j'ai indiquée.

La déflagration assourdissante détruit tout un pan du mur et projette sur le visage déterminé d'Ellen une aura rouge tandis que je sens l'emprise du champ de force s'effilocher. Elle n'attend même pas que les flammes s'éteignent pour s'avancer, me faisant signe de la suivre. Ensemble, nous enjambons les gravats et foulons la pelouse d'un pas vif. Tendant le bras, je pulvérise à distance la lourde porte d'entrée, l'arrachant de ses gonds afin de dégager notre passage.

- Ta fille est en vie, dis-je lorsque nous franchissons l'entrée en piétinant la porte brisée. Je peux sentir son âme. Par ici.

L'âme de Jo flamboie comme un phare dans la tempête, séparée de nous par quelques murs seulement. Ellen hoche la tête et me suit comme mon ombre tandis que je traverse les pièces et explose les portes sur notre passage, jusqu'à ce que nous débouchions dans une grande salle à manger au milieu de laquelle trône une longue table entourée de nombreuses chaises dont plusieurs sont renversées et brisées. Et là, se retournant vivement à notre irruption en brandissant sa lame tueuse de démons, se trouve Jo.

La terreur dans ses yeux est réelle et s'estompe lorsqu'elle nous reconnaît. Elle abaisse son arme en cillant d'un air hébété. Son visage et ses épaules sont constellés de gouttelettes de sang, et ses cheveux blonds sont en partie défaits, quelques mèches plaquées à son front luisant de sueur. Derrière elle, le corps inerte d'une jeune femme, ligotée et affalée sur une chaise, au centre d'un sceau conçu pour neutraliser un démon.

La puanteur de soufre est insoutenable.

- Castiel ? Maman ?

Son regard passant d'Ellen à moi, Jo fronce les sourcils en effaçant toute trace de peur de son visage pour prendre un air scandalisé.

- Qu'est-ce que vous faites là ? Vous étiez sensés rester dans la voiture ! C'était vous, tout ce vacarme ? Et la discrétion, alors ?!

Dans sa précipitation à rejoindre sa fille, Ellen me bouscule d'un coup d'épaule.

- Tu n'es pas blessée ? Pourquoi es-tu seule ? Je savais que je n'aurais pas dû te laisser y aller !

Repoussant la main de sa mère qui palpe son cou et ses cheveux poisseux de sueur à la recherche d'une blessure, Jo soupire d'un air agacé.

- Arrête ça maman, je n'ai rien, c'est même pas mon sang ! Tu ne pouvais pas t'empêcher d'intervenir, hein ? Je t'ai dit que j'en suis capable ! Je suis une vraie chasseuse, je sais me débrouiller sans toi, quoi que tu en penses ! Quand est-ce que tu vas enfin me faire confiance ?

Tandis que mère et fille se disputent, j'observe les traces de soufre au sol, le torse de la jeune femme ligotée qui se soulève – elle n'est semblerait-il qu'inconsciente – et ce n'est qu'alors que je réalise qu'il n'y a plus aucun démon présent dans la zone.

- Où sont Sam et Dean ? dis-je en m'avançant dans la salle pour jeter un coup d'œil au lustre suspendu au-dessus de nous.

Se détournant de sa mère, Jo essuie sa lame ensanglantée sur sa robe noire indiquant d'un geste de menton la jeune fille inconsciente sur la chaise.

- Un démon s'est retrouvé coincé dans un de mes pièges. Je voulais l'exorciser, alors j'ai dit à Sam et Dean d'aller trouver Crowley sans moi.

- Et ces deux imbéciles t'ont laissée seule avec un démon ? grommelle Ellen en plissant les yeux. Ils vont m'entendre !

- Je ne leur ai pas laissé le choix, maman ! Et eux, au moins, ils ne me traitent pas comme si j'étais une petite chose fragile ! J'ai réussi mon premier exorcisme seule, je suis fière de moi et je pensais que tu le serais aussi !

M'arrêtant près de la femme exorcisée, je frôle son cou – la jugulaire palpite à un rythme régulier, et il ne semble plus avoir de trace démoniaque dans son corps. Un travail efficace, étant donné que souvent les exorcismes tuent ou blessent grièvement la victime. Mais un travail inutile.

- Exorciser un démon en période d'Apocalypse est une perte de temps et d'énergie, dis-je en relevant les yeux pour croiser le regard outré de Jo. Les portes de l'Enfer sont ouvertes, tout démon que tu renverras en bas pourra revenir sur Terre immédiatement. Tuer le démon aurait été plus judicieux.

Jo roule ostensiblement des yeux.

- Wow. Merci pour le soutien, Castiel. T'es un vrai pote.

- De rien.

Jo se penche pour trancher les liens en nous jetant un regard noir à tous les deux.

- Donc pour vous, j'aurais dû la laisser mourir avec le démon ? En la voyant, je me suis dit que ça aurait très bien pu être moi, si j'avais pas eu des parents chasseurs. J'ai peut-être pas tué le démon, mais au moins le cauchemar est terminé pour cette fille. Je sais que c'est ce qu'aurait fait papa.

L'expression sur le visage d'Ellen s'adoucit, et elle place son fusil en lanière sur son épaule.

- Bien sûr que je suis fière de toi, ma chérie, mais je m'inquiéterai toujours et essayerai toujours de te protéger, même si tu devenais la meilleure chasseuse au monde. C'est mon job en tant que mère.

Des bruits étouffés de pas qui s'approchent m'alertent et je me tourne vers une porte à l'autre bout de la salle. Et avant même qu'elle ne s'ouvre, le soulagement m'envahit. N'ayant senti aucune présence, qu'elle soit humaine ou démoniaque, il ne peut s'agir que de Sam et Dean. Du fait du sceau que j'ai gravé sur leurs côtes, ils sont certainement les seuls êtres humains au monde à ne dégager aucune présence, impossible à localiser à moins de les voir face à face.

En effet, la porte s'ouvre sur les frères Winchester qui entrent dans la salle en fixant de grands yeux sur nous. Ils ne semblent pas blessés, ce qui achève de décrisper mes ailes.

- Bordel, mais qu'est-ce que vous ne comprenez pas dans les mots « discrétion » et « rester dans la voiture » ? lance Dean en levant bien haut les sourcils. Qu'est-ce qui vous a pris de défoncer le mur à la grenade ? Les flics vont pas tarder à débouler, avec vos conneries !

- Désolé, dis-je en marchant à sa rencontre. On a entendu des coups de feu, ça nous a inquiétés. Que s'est-il passé ? Où est Crowley ?

- On t'expliquera plus tard, mais en gros Crowley s'est barré. Mais c'est pas grave, parce que le plus important, c'est qu'on a le Colt. On a réussi, Cas' !

Sam exhibe alors un pistolet aux reflets métalliques, détournant mon attention du sourire radieux de Dean. Avec une exclamation de joie, Ellen et Jo lèvent chacune une main pour les claquer l'une contre l'autre.

- Bon travail, les garçons ! déclare Ellen en s'affairant à hisser sur ses épaules le bras inerte de l'exorcisée toujours inconsciente. Jo, aide-moi à la porter jusqu'à la voiture, on va la laisser devant l'hôpital le plus proche. Faut pas traîner si on ne veut pas se faire cueillir par la police !

Tandis que les deux chasseuses sortent avec leur fardeau de la salle, je m'approche pour scruter de plus près l'arme que Sam tient dans la main.

- Vous êtes sûrs que c'est le vrai ?

- Sûrs et certains, affirme-t-il. Mieux encore, on sait maintenant où trouver Lucifer.

La main de Dean se pose sur mon épaule, irradiant d'une agréable chaleur.

- Cas', mon pote, on va enfin le faire. On va buter le diable, ensemble ! »


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« J'ai commis des atrocités, Dean, que tu ne peux même pas imaginer. J'ai plus de sang sur les mains que bien des démons. J'ai tué et fait tuer des innocents. Des enfants. »