Makishima faisait glisser son doigt sur les anciennes reliures de la bibliothèque. La collection de Joji Saiga était fort honorable mais au regret de l'albinos, ne contenait presque que des ouvrages avec lesquels il était déjà familier.

-Tu trouves ton bonheur? demanda Kogami depuis le canapé, où il sirotait un café brûlant.

-Pas vraiment, je le crains.

Quittant la compagnie des livres, Shogo s'accouda à la fenêtre et contempla au-dehors.

-Il fait beau, dirait-on.

Shinya leva un sourcil en réponse.

-Je sors, déclara l'albinos et sans attendre l'avis de son gardien, se dirigea vers la porte.

Ce dernier ne le retint pas mais lorsqu'il ouvrit la porte, le prisonnier sentit son ombre se lever et s'engager derrière lui. Au fond, il se demandait si Kogami refusait simplement d'accorder la moindre confiance à son pourtant si loyal captif, ou si il tentait en fait de maintenir quelque sorte d'apparence. À la vérité, l'ex-policier n'en avait lui-même aucune idée.

Une brise fraîche soufflait au-dehors, s'infiltrant sous les vêtements trop fins de l'ex-criminel et le faisant agréablement frissonner. Il se retourna et, contemplant la demeure de Joji Saiga, constata que le professeur avait de meilleurs goûts en matière de littérature que d'architecture. Au moins, le paysage compensait largement. La palette omniprésente, verdoyante, brune et bleuté était si différente de la grisaille métallique et plastifiée urbaine, si vivante, si... vrai. La musique ambiante provenait de petits êtres vivants à plumes, et non de microphones dissimulés, nul diffuseur d'arômes, ici, seulement des plantes odorantes. Enivré, Makishima se sentit prit d'une humeur joueuse. Sans prévenir, il se mit soudain à courir en direction des arbres, entraînant Shinya à ses trousses.

-Qu'est-ce que tu fous? Reviens, espèce de...!

-Hahaha! Rattrape-moi si tu peux!

Ayant atteint les arbres, le fuyard se hissa en quelques mouvements agiles au sommet de l'un d'eux et nargua le poursuivant de sa branche.

-Et maintenant, Shinya?

-Tu perds rien pour attendre, Shogo!

À ces mots, le brun entrepris d'escalader l'arbre mais, à mis-chemin du haut il entendit un gloussement en-dessous de lui. Se retournant, il s'aperçut que son prisonnier était descendu de sa branche, et l'observait avec un grand sourire.

-Quel temps fait-il, en-haut? demanda-t-il.

Mais Shinya, souriant soudain, se jeta sur sa proie et le plaqua fermement au sol.

-Je t'ai eu! Alors, comme ça on veut rire, hein? Eh bien tu vas rire!

Aussitôt, il se mit à chatouiller sa victime qui, riant sans pouvoir s'arrêter, ne pouvait se débattre correctement.

-Hahaha! A-arrête! Hehehe!

Le brun finit par le relâcher et l'albinos tenta immédiatement de contre-attaquer de la même façon. Cependant ses assauts se révélèrent infructueux comme il ne possédait pas le talent de l'ex-détective.

-Attends, je te montre, dit ce dernier en lui prenant la main dans la sienne et lui indiquant aimablement comment faire.

Sa main est si chaude, songea Shogo. Et il est si tendre avec moi quand personne ne l'a jamais été...

Shogo sentit son cœur s'emballer alors qu'une douce chaleur l'envahissait et que ses joues s'empourpraient. Finalement, il parvint à son tour à chatouiller Shinya qui se mit à se tordre de rire.

-Hahaha! Bravo!

Il le relâcha quelques instants plus tard et tous deux s'allongèrent dans l'herbe en reprenant leur souffle.

-Pffiouh... ça fait bien longtemps que je ne m'étais pas autant amusé. La dernière fois, ça devait être avec Kagari...

Une ombre passa dans le regard du brun quand il prononça ce nom.

-Kagari... répéta l'albinos. Le roux?

-Tu sais ce qui lui est arrivé?

-En effet. Il a découvert la vérité sur Sibyl dans les tréfonds de la tour NONA et a été réduit au silence sur-le-champ. Désolé.

Shinya inspira profondément. Non, Kagari ne s'était pas enfuit. L'ex-policier s'en doutait depuis longtemps mais... à présent il ne pouvait plus se permettre de douter... ou d'espérer.

-Le réconfort n'est certainement pas la plus grande de mes qualités, s'excusa l'ex-criminel. Mais dis-toi qu'au moins, tu as des amis auxquels tu t'es suffisamment attaché pour ressentir de la peine à leur départ, et que eux te regretteront également.

-Oh... Il n'y a personne dont la mort t'attristerait?

-Quand j'ai découvert ce qui était advenu de mon principal associé, Choe Gu Song, cela m'a... dérangé, mais je ne crois pas avoir ressenti de la tristesse. Cela dit, si tu... partais... je... je ne voudrais pas que ça arrive.

Cela m'arracherait le cœur que tu viens de faire pousser dans mes entrailles.

Shinya était... qu'était-il, au juste? Makishima estimait et respectait l'ex-policier comme personne, au point d'avoir fait de lui une quasi-raison de vivre... et même de mourir. Et à présent qu'il n'essayait plus de le tuer et se montrait au contraire plein d'attention et de pitié, Shogo n'avait jamais ressenti autant de plaisir qu'en voyant un sourire illuminer son visage.

C'est donc cela, l'empathie?

Une question lui traversa l'esprit et s'échappa de ses lèvres.

-Dis, Shinya, est-ce que tu me déteste?

-«Car qui veut garder la justice, il faut haïr distinctement non la personne, mais le vice.»

-«Dieu préfère toujours la clémence à la justice.»

-«La clémence est la vertu des rois.» Serais-je si royal?

-Oui, tu es mon souverain. Alors nous ne sommes plus ennemis, sommes-nous amis?

-«Rien n'est plus dangereux qu'un ignorant ami; mieux vaudrait un sage ennemi.» À vrai dire, tu n'es ni ignorant, ni mon ennemi, alors je n'en sais rien.

-Et si... Makishima hésita un instant, mais la tentation était trop forte. Et si nous étions alliés?

Kogami demeura interdit. Il savait où le criminel voulait en venir.

-Nous avons commis un grand nombre d'erreurs tout comme d'échec, mais en apprenant du passé, à nous deux, on pourrait...

-Ta gueule.

-Oh... tu es encore fidèle à Sibyl, après ce qu'ils ont fait?

-Je suis encore fidèle aux personnes que je protège...

-«En protégeant quelqu'un qui vous est connu, songez au tort que vous faite à un homme de mérite que vous ne connaissez pas.» Cita l'albinos en se levant.

-Sibyl, quoi que ce soit, agis pour le bonheur des individus. Va dans la rue, et tu ne verras que des sourires sur tous les visages.

-Dans la rue, ils sourient, mais quelle expression crois-tu qu'ils aient, une fois seuls?

-...

Le poing de Shinya se serra.

-Tu sais fort bien de quoi je parle. Aucune société humaine ne peut atteindre la perfection total, tout ce que le Système Sibyl est parvenu à accomplir à coup d'hologrammes, c'est l'illusion de cette perfection, en dessous, il n'y a que...

Sa phrase fut coupé part un violent choc dans sa mâchoire. Il se senti perdre l'équilibre, puis un nouveau coup, au plexus cette fois, lui coupa le souffle et le fit s'écraser sur le sol.

Shinya m'a... frappé? Shogo sentit des mains se poser sur son cou. Était-ce les mêmes qui, quelque temps plus tôt, tenaient les siennes avec tant de douceur? Des pouces s'enfonçaient dans sa trachée, alors qu'un frisson de panique lui parcourut l'échine. L'asphyxie lui engourdissait déjà les bras, l'empêchant de se débattre. Aucun son ne pût s'échapper de ses lèvres lorsqu'il voulut supplier. Dans les yeux glacés de son bourreau, ne se reflétaient plus ni haine ni pitié. Des étoiles... commencèrent à... inonder son champ de vision... la tête... lui... tournait...

Non... non... pitié... Shinya...

La pression sur sa gorge disparut soudain, et l'air s'engouffra à flot dans les poumons avides de Shogo. Avalant goulûment l'oxygène, chacune de ses respirations produisait un sifflement aigu. Il aperçut l'ex-policier qui, avant de le quitter lâcha:

-Reparle une seule fois de ça, et je te tue.

Quelque temps plus tard...

Shinya claqua furieusement la porte derrière lui. Contre qui l'était-il le plus entre Makishima et lui-même, il ne le savait pas exactement. À vrai dire, il ne pouvait pas vraiment en vouloir au criminel puisque l'ex-policier se doutait pertinemment qu'en le gardant prisonnier, l'albinos tenterait de le rallier à sa cause. Mais... Kogami se tenait au bord du gouffre, et il suffirait d'une infime poussée pour que tout ce pour quoi il s'était jusque-là battu soit réduit à néant. Il s'alluma une cigarette. Cela dit... avait-il eu raisons de se montrer si brutal? Le message avait été, pour sûr, passé mais...

Ah... évidemment...

Shinya regrettait que le moment d'insouciance qu'ils avaient eu en jouant dans l'herbe ai dut être brisé. Et en y repensant, il ne désirait qu'une chose: recommencer.

Mais le moment n'est plus à l'insouciance.

Le long soupir qu'il poussa se matérialisa sous forme de fumée puis s'effaça. Il lui vint soudain à l'esprit que l'albinos n'était toujours pas rentré depuis plusieurs minutes, et écrasa sa cigarette dans sa paume avant de sortir. Le vent s'était levé, couvrant le ciel de nuages et agitant les arbres mais nulles neiges n'indiquaient la présence de Shogo.

-Makishima! appela-t-il, sans réponse.

Où, mais où est-il? Il se mit à courir vers l'endroit où il l'avait... vu la dernière fois.

-Shogo!

Sa voix laissait l'inquiétude transparaître, mais la vision d'une tâche pâle sous un arbre le rassura. Le jeune homme était assis contre le tronc, ses bras serraient ses genoux contre lui dans lesquels il enfouissait son visage.

-Shogo...

Entendant son nom, ce dernier releva la tête, révélant des joues trempées de larmes et des yeux rougis. Sa mine était si misérable qu'elle en arracha le cœur de Shinya.

-Oh... je...murmura-t-il, accablé de culpabilité.

Il posa la main sur l'épaule de l'homme larmoyant et remarqua combien elle était gelée.

-Tu as froid? demanda-t-il.

Shogo se contenta de frissonner.

Soupirant, le brun ôta son manteau et le passa autour de son prisonnier.

-Menteur... lâcha soudain ce dernier en se relevant. Tu me hais.

Kogami demeura muet un instant puis sans prévenir, prit le jeune homme dans ses bras.

-Idiot... je ne te hais point mais... je ne pourrais pas supporter d'avoir fait tout ça pour rien. Désolé.

-... Je n'évoquerais plus le sujet.

-Merci. Il fait froid. On devrait rentrer.

Sur ce, Shinya, ne lâchant pas son protégé, souleva ce dernier dans ses bras.

-Ah! Shinya! Je... je peux marcher!

-Et moi je peux te porter.

-...

Ne pouvant trouver ses mots, Shogo se contenta de sourire et d'effleurer doucement la joue du brun de ses lèvres. Le visage de ce dernier devint cramoisi et il crût bien sentir sa température corporelle grimper de plusieurs degrés, mais il parvint à garder la face.

Protège-moi de moi et garde-toi de me faire souffrir, et je te ferais encore un millier de fois faire ton plus sincère sourire.