Quelque chose racla sous la porte quand Joji Saiga l'ouvrit. Baissant les yeux, il découvrit que plusieurs canettes jonchaient le plancher et, les relevant, il en découvrit l'origine. À même le sol se trouvait entremêlés deux jeunes hommes, évoquant par leurs couleurs un yin et yang humain.
Au sens propre comme au figuré, songea le professeur.
Celui qu'il présuma être Shogo Makishima commença à se réveiller et l'œil intrigué de Saiga nota que les habits de l'homme semblaient avoir été retirés puis remis à la va-vite.
-Oh... bonjour, fit-il. Vous êtes... Joji Saiga?
-C'est moi. Shogo Makishima, je présume?
L'albinos acquiesça lentement puis promena un regard hagard sur le professeur, puis sur les canettes éparpillées au sol, et enfin sur Kogami qui dormait toujours paisiblement à côté de lui. Au moment où il l'aperçu, Saiga remarqua de multiples changements dans l'attitude de l'homme, qui firent surgir un grand nombre d'interrogations sur les événements de la veille dans l'esprit du professeur.
-Ah, je... je vais nettoyer ça, balbutia le pâle jeune homme en commençant à ramasser les canettes.
Il tentait de le cacher, mais il était clairement en proie à une gêne extrême, et, d'une façon ou d'un autre, Kogami en était la raison. Ce dernier ne tarda d'ailleurs pas à se réveiller à son tour, et l'albinos l'observa attentivement en évitant toutefois de croiser son regard.
-Saiga... désolé. J'avais vraiment besoin de boire, hier soir.
-Et ce bien que tu sache combien les effets secondaires de l'alcool sont puissants sur toi, répliqua le professeur. Te souviens-tu seulement de ta soirée?
-Aucune idée. Demande à Shogo, il s'en rappelle peut-être mieux.
En entendant ces mots, le visage de ce dernier se couvrit de plus bel de cramoisi.
Joji Saiga réajusta ses lunettes.
Quelques minutes plus tard, Kogami se trouvait allongé sur le canapé, d'où il supportait douloureusement son mal de crâne. Il avait expliqué pour quelles raisons il avait préservé la vie de son ex-Némésis, et pourquoi il lui faisait désormais confiance.
Saiga, ayant emmené le criminel dans une pièce à part pour un entretien privé, le toisa en rajustant ses lunettes. Ce dernier avait le regard fuyant, ses joues toujours empourprées, et en se tenant à deux mètres de l'albinos, il eut suffi au professeur de tendre l'oreille pour être en mesure d'établir le cardiogramme du jeune homme.
-Kogami vous a accordé toute sa confiance, et il prétend que je peux faire de même.
-C'est exacte.
-Hum... cela étant, vous êtes le seul à ne pas ignorer ce qui s'est passé hier soir.
-...Est-il vraiment nécessaire que vous le sachiez?
-Voulez-vous que je vous fasse confiance?
-Bon... soit. Shinya et moi nous étions disputés dans l'après-midi, c'est pour cela qu'il a voulu boire. Sauf que... une fois saoul, il... s'est mis à agir étrangement et... et...
-Et?
-Il m'a demandé de me déshabiller. Après quoi il m'a... touché... d'une façon...
-Je... vois. Et quant à vous?
-P-pardon?
-Qu'avez-vous fait?
-Ah... je... j'ai... balbutia Makishima qui, ne pouvant continuer, posa un main tremblante sur sa bouche en déglutissant alors que des souvenirs affluaient dans sa mémoire.
-N'en dites pas plus. Ce n'est pas nécessaire.
-Vous savez tout ce que vous vouliez savoir? demanda l'albinos en continuant de fixer le sol.
-Presque. Vous avez aimé cela, n'est-ce-pas?
-Je vous demande pardon?!
-Vous aimez Shinya, n'est-ce-pas?
Shogo demeura muet un moment avant d'acquiescer.
-C'est tout ce que je voulais savoir, merci, fit le professeur en rajustant ses lunettes.
-Shinya vous a beaucoup parlé de moi, n'est-ce-pas?
-Et... comment le savez-vous? demanda le professeur, surpris sur son terrain.
-Vous m'adressez la parole comme si vous me connaissiez, bien que nous ne nous soyons jamais rencontré auparavant.
Cette entrevue avait à Saiga permis non seulement de déterminer quelle confiance il pouvait accorder au sociopathe mais aussi de commencer à étudier le cas pour le moins intriguant de cet homme dont Kogami lui avait tant parlé. Cependant, la matinée touchait à sa fin et le moment vint de déjeuner, réunissant à la même occasion trois des hommes les plus littéraires et assidu de philosophies à la même table. Pour le professeur et son élève, l'arrivant apporta de la nouveauté à leurs débat en proposant de nouveaux points de vues sur une vaste étendus de sujets. Quant à Shogo, il dut se pincer le bras en cachette afin de s'assurer qu'il ne faisait pas ce rêve où il trouvait les interlocuteurs parfaits, mais que ce rêve s'était bel et bien réalisé. Lors de cette conversation, le professeur se montra majoritairement hostile au criminel, qui pour sa part défendait activement les opinions de l'ex-policier, lequel tentait de ne pas trop montrer sa sympathie pour le discours de celui qui fut son ennemi. Plus tard dans l'après-midi, Saiga fit une partie d'échec contre Makishima, qui se conclut sur un nul suivit d'une victoire de l'albinos. Ce dernier se retira un moment plus tard sentant l'insistance silencieuse de Shinya exigeant une conversation
privée avec son professeur.
-Donc... que penses-tu de Shogo? demanda Kogami quand ce dernier fut sorti.
-Il est comme tu me l'a décrit; charismatique et intellectuel. Il a des opinions intéressantes et n'est pas totalement dépourvu de sens moral ou d'idéaux, sans pour autant leurs donner trop d'importance. Et, oui, tu as bien fait de l'épargner étant donné que tu peux lui faire parfaitement confiance.
Shinya lâcha un léger soupir soupir de soulagement.
-Et toi, demanda à son tour Joji. Quelle opinion as-tu de cet homme?
-Je dois avouer que tant qu'il met de côté la partie «sociopathe meurtrier», sa compagnie est vraiment agréable. Et puis... il l'air, d'une certaine façon, heureux d'être avec moi et de ne plus se sentir seul. Je crois que c'est ce qui le pousse à être... moins «sociopathe meurtrier» qu'avant. J'aurais bien aimé le rencontrer plus tôt, et je crois que c'est réciproque.
L'ex-policier se tut, songeur.
-Bizarrement... je n'arrive pas à le voir comme un ami. Je ne suis pas sûr de savoir comment le considérer.
Le professeur rajusta ses lunettes. Quelques minutes plus tard, alors qu'il observait les deux jeunes hommes en train de bavarder, il dut intérieurement reconnaître que, vu de cette perspective, ils étaient véritablement adorables. Mais ces pensées se virent soudainement interrompues par un bruit de pneus freinant sur la route.
-Merde! jura Kogami. Qui..?
-Des inspecteurs, répliqua Saiga en regardant par la fenêtre. Il est temps pour vous de fuir!
À ces mots, Shinya s'empressa d'attraper de la main droite le sac contenant ses affaires et de la gauche celle de Shogo.
-J'ai caché une moto pas loin. Avec l'obscurité on devrait pouvoir y arriver discrètement. Ah, et, Saiga... c'est peut-être la dernière fois qu'on se voit, alors... merci pour tout, et adieu.
L'albinos se retourna à son tour vers le professeur.
-Je crains de ne pas avoir pu vous connaître pour une plus longue durée, et c'est une chose que je regrette, mais sachez que ce fut un plaisir.
Joji Saiga hocha simplement la tête et rajusta ses lunettes. Quelque instants plus tard, les fugitifs se glissaient dans la nuit, là où la lune seule pouvait les voir.
