Des vagues d'or poussées par le vent ondulaient passivement sur les blés. De temps à autre la route présentait une imperfection, provoquant un soubresaut dans la moto. À l'avant se trouvait l'ex-policier la conduisant, Makishima se tenant derrière lui à ses épaules. Ils ne portaient pas de casques, aussi Shogo pouvait-il percevoir les effluves d'arômes émanant des cheveux de l'homme mais aussi une autre à la différence subtile venant du cou. Le plus discrètement possible, il se mit à comparer les deux parfums, délicieux bien que teinté de nicotine.

Avec un peu de chance, se dit Shogo, j'arriverai peut-être à convaincre Shinya de réduire sa consommation de cigarette.

Le fumeur en question freina soudainement puis désigna l'intersection se présentant à eux.

-Et maintenant, où pouvons-nous fuir?

Shogo lui répondit sans hésiter en indiquant un lieu situé sur la côte.

-Un bateau nous y attend, expliqua-t-il à la mine intriguée de son interlocuteur. Je l'avais prévu au cas où il serait nécessaire de s'exiler.

-Voilà une nouvelle qui tombe bien. Il y aura de la place pour deux, au moins?

-Oui, ne t'inquiète pas pour ça, je prévoyais l'éventualité d'être accompagné.

-Par un de tes associés?

-Non, en fait... plutôt par toi.

Shinya observa son interlocuteur avec stupéfaction.

-C'était dans l'éventualité où ton coefficient criminel dépasserait les trois-cent, expliqua Makishima. Ou qu'une quelconque raisons t'oblige à quitter le Japon. Je t'aurais... emmené, de gré ou de force, quelque part où ta vie ne serait pas menacée.

-Tu... m'aurais sauvé la vie? Mais j'essayais de te tuer!

-Oh, je t'en aurais empêché le temps du trajet.

-Ce n'est pas la question! s'écria Shinya. Tu ne me devais rien, et puisque tu m'as épargné autant de fois que moi, c'est toujours le cas! Je n'ai rien fais d'autres que de te mettre des bâtons dans les roues et contrecarrer tes plans! Et malgré cela, tu m'as épargné quand j'étais à ta merci, tu ne t'es pas servi de ton rasoir et tu as retenu tes coups la première fois pour m'affronter et te mettre à mon niveau, t'as voulu me mettre en garde contre Sibyl, et tu prévoyais même de me sauver la vie si je me venais à me retrouver en danger?

-...Oui.

-Pourquoi?

-Parce qu'à tes yeux, et à tes yeux seulement, je suis un simple être humain. Pas une erreur informatique ou un remplacement agréable à la solitude. Pas le moyen de commettre tous les crimes qu'on veut ou un génie inégalable à admirer de loin. Pas un cerveau de plus à une collection. Rien qu'un pauvre être humain devant être jugé en tant que tel, avec justice et pitié. Grâce à toi, j'ai commencé à éprouver de l'empathie et de l'am... enfin, ce qui constitue l'âme. À présent, je ne désire rien de plus que de rester avec toi et de laisser pousser le cœur que tu as fait germer en moi, et quand à cette vie de tueur froid que j'ai eu jusque-là... je m'en débarrasse avec plaisir pour enfin vivre vraiment. Quelqu'un d'autre s'occupera de détruire Sibyl, je laisse ma place à qui le veux. Merci, merci, merci Shinya pour ta pitié.

Ce dernier sentit une boule se former dans sa gorge alors que ses yeux s'embuait. Ne voulant montrer cette expression à Shogo, il se tint dos à lui pour répondre mais sa voix lassait transparaître ses émotions.

-Je... je te remercie aussi pour ta gratitude. J'avoue que je n'y était pas habitué jusqu'à présent.

Le pâle ne manqua pas d'entendre l'intonation dans la voix du brun et le prit par l'épaule pour lui faire face. Ils pleuraient. Tous les deux. Ils contemplèrent les torrents muet qui se déversaient sur leurs joues, puis Shinya quitta la moto en essuyant ses larmes, suivit par Shogo. Pour la première fois depuis qu'ils avaient quitté l'innocence de l'enfance, ces deux hommes se laissaient rattraper par leurs faiblesses, leurs peurs et leurs émotions, laissant de côté l'apparence insensible et inébranlable qu'ils maintenaient jusqu'alors et depuis si longtemps que l'océan qu'ils avaient retenu et qui se déversait à présent en les submergeant. L'albinos osa attraper la main du brun qui, cédant à son tours, le pris dans ses bras, avide qu'il était de contacte rassurant. Ils sentaient leurs cœurs battre à l'unisson, la chaleur de leurs corps les envelopper. Shogo desserra légèrement l'étreinte pour placer son visage face à celui de l'ex-policier.

Si proche...

Il lui eut suffi d'avancer de quelques centimètres pour...

J'aimerais... je n'y arrive pas...si seulement je savais ce que tu penses, Shinya... si seulement...

Son cœur s'emballait dans sa poitrine, et son attitude commençait à intriguer l'autre homme.

Shinya... pardonne-moi au moins ça, c'est tout ce que je te demande... c'est quelque chose que je ne veux pas regretter.

Shogo, avec la sensation de se jeter d'une falaise, franchit les quelque centimètres qui le séparait de l'homme qu'il aimait. Il effleura délicatement les lèvres de Shinya des siennes et, bien que cela ne durât qu'un instant, une éternité sembla s'écouler. Les lèvres de l'albinos s'envolèrent aussi légèrement qu'elles s'étaient posées, laissant le brun totalement abasourdi.

Shogo... il...alors... c'était ça..? Ah...merde, qu'est-ce que je fais..? Qu'est-ce que... je... ressens..?

Le pâle eu l'air de réaliser ce qu'il venait de faire et détourna le regard en se mordant la lèvre, des larmes coulant de plus bel sur ses joues empourprées.

Oh... il est vraiment adorable...

À son tour, Shinya franchit l'espace qui le séparait de l'autre homme. Ce baiser s'éternisa le temps que chacun réalisent ce qui était en train de se passer. Leurs visages se séparèrent encore, et Shogo observa d'abord son amant avec stupéfaction, avant que son expression s'adoucisse et qu'un sourire noyé dans les larmes apparaisse. Confus, il resserra l'étreinte et posa sa tête sur l'épaule de l'autre homme.

-Je t'aime, Shinya.

Une chose que je ne regretterai pas.

-Moi aussi, Shogo.

Merci de me prouver que ma décision était la bonne.

Ils s'embrassèrent de nouveau, et cette fois la langue du brun osa pénétrer la bouche de l'albinos pour en caresser l'intérieur. Ce dernier ne put s'empêcher de gémir à cette sensation, puis il sentit un genou glisser dans son entre-jambe alors que des mains brûlantes passaient sous ses vêtements.

-Ah... attend! murmura ce dernier. Je n'ai... aah... "fait" ça avec personne...

-Heh. Ça tombe bien, moi non plus.

-Sérieusement? Comment...

-Je ne t'avais pas rencontré avant.

-Hum... beau parleur... Et la vérité?

-C'est la vérité. Tout jeune, je comptais sur Sibyl pour me trouver quelqu'un, en vain, et quand je suis devenu exécuteur j'ai laissé de côté ce genre de chose. Et toi?

-Je considérais que ce genre de vie n'était pas pour moi. Qui plus est, personne avant toi ne m'avais vraiment considéré comme un être humain.

-La même chose, en fait.

Ils se mirent à rirent de leurs confessions. C'était la première fois pour l'un comme pour l'autre qu'ils se permettaient autant d'honnêteté sur leurs faiblesses et leur humanité. Et c'était la première fois que quelqu'un était prêt à les prendre dans ses bras et à les rassurer sans montrer un certain malaise. Soudain, un bruit de voiture dans le lointain les tira de leur rêverie.

-Il faut y aller, dit Kogami en remontant sur la moto. On... reprendra ça une fois arrivés, d'accord?

-Mmh... susurra l'albinos en grimpant derrière son amant et lui posant la tête sur l'épaule. J'ai hâte.