3. la Forêt Blanche tachée de sang.
Heda fit stopper sa garde à un kilomètre de la frontière de la Forêt Blanche. On la distinguait à peine, le jour déclinait, les nuages s'entassaient au-dessus d'eux, l'air était tellement glacial que sur leurs visages et leurs vêtements, les flocons de neige peinaient à fondre et s'entassaient avant de cristalliser. Le sol et l'air se confondaient dans la neige tombante. Aucun signe d'adversaire mais aucun signe non plus de ses éclaireurs.
Elle attendait dans le vent et la neige, elle attendait dans la pénombre blanche qui s'installait sur les terres gelées. Elle ne bougeait pas d'un cil, même ses gardes commençaient à trembler mais pas elle. Toujours aucun signe de ses éclaireurs.
Tohro engagea sa monture de quelques pas en avant de son Commandant. Il osa la questionner du regard. Elle tiqua mais fit un signe de tête et la troupe avança lentement, en silence, le bruit des sabots étouffé par la neige qui s'entassait sur le sol gelé. Les chevaux se mettaient en formation et se collaient les uns aux autres. Celui de Clarke, poussé par un guerrier sur ses arrières, marchait sur les flancs du Grand Etalon noir de Lexa. Leurs jambes se frôlèrent, Lexa oublia une seconde de regarder l'horizon pour poser ses yeux sur Clarke. Elle remarqua les bouffées de fumée qu'elle dégageait en respirant alors elle tendit le bras et d'un geste doux, elle attrapa la lourde écharpe de Clarke. Elle lui monta jusque sur le nez puis réajusta son capuchon pour la couvrir au mieux. Clarke sourit derrière son écharpe et l'éclat de ses yeux dévoilait à Lexa son merci inaudible.
Tous les chevaux de la troupe étaient blancs afin de se fondre dans le paysage - tous, sauf celui de Heda, noir ébène, tous en formation autour d'elle, ils étaient invisibles dans le néant blanc. Ils se fondaient parfaitement dans la tempête de neige qui se levait avec la pleine Lune qui ne se montrait qu'entre deux lourds nuages. Ils atteignirent le bois, les arbres se fondaient dans l'environnement, les branches étaient gelées et blanches, les feuillages étaient morts depuis longtemps, ne restait plus que des cadavres d'arbres figés dans le temps, figés dans la glace. Les guerriers étaient en alerte, arc et flèches en position ou épées au poing et regards à l'affut.
Aucun mouvement, si ce n'était celui du vent, aucun bruit, si ce n'était le silence qui hurlait dans la plaine autour eux. L'endroit semblait abandonné, le bois semblait mort et hanté depuis des centaines d'années. Clarke frisonna alors que les chevaux pénétraient entre deux grands arbres gelés dans la Forêt Blanche.
Alors qu'ils progressaient lentement, surveillant leur environnement, le garde de tête fit halte et la troupe se fixa. Au loin on entendit des bruits de sabots au galop qui se rapprochaient dangereusement, et des hennissements terrifiants qui brisaient le silence absolu. Et puis soudain, les chevaux blancs des guerriers partis en reconnaissance galopaient à leur encontre, sans cavalier, et maculés de tâches de sang. Ils les contournèrent et quittèrent la forêt pour repartir vers la plaine.
Dylon, cavalier émérite et grand chasseur, manœuvra pour les poursuivre et les ramener, mais Heda l'en empêcha. Inutile de se fatiguer, inutile d'avoir des chevaux en plus. Elle savait déjà que ses hommes étaient morts et n'auront plus besoin de leurs montures, autant laisser les chevaux rentrer seuls, ils sauront retrouver leur chemin.
Au travers des arbres morts, elle fit avancer la horde qui hésitait. Ils progressèrent lentement, au détour d'un rocher, dans une petite clairière, des traces de sang frais dans la neige les alertèrent. Lexa sortit son épée et soudain un hurlement résonna dans la nuit.
Tous étaient absorbés par les traces rouges et vives sur le sol blanc, seule Clarke avait levé la tête et elle seule avait vu les deux corps pendus à un arbre. Battus, poignardés, morts, pendants au bout d'une corde attachée à la branche d'un arbre tout aussi mort qu'eux.
Atikus et Koman, leurs combats étaient terminés.
Lexa, observa la scène. Ils n'étaient pas seuls dans la Forêt Blanche. Sans même prononcer un mot, les gardes brandissaient leurs armes et tenaient les brides de leurs montures bien serrées. Il fallait avancer sans attendre. Il fallait se méfier du moindre bruit ou du moindre coup de vent, les hommes des Glaces, étaient dans leur élément ici, ils étaient furtifs et violents. Ils étaient terrifiants et barbares.
En rang serré et d'un mouvement coordonné, la troupe avançait entre les arbres morts recouvert de neige gelée. Tant de beauté et tant de violence à la fois, Clarke comprit alors que, où qu'elle aille sur cette Terre, elle ne pourrait pas échapper ni à l'un ni à l'autre, et que l'un ne va plus sans l'autre.
Les sabots des chevaux s'enfonçaient dans la neige en un craquement qui les trahissait presque. La tempête s'était vite calmée, la lune était pleine et elle les éclairait, les nuages et la neige s'étaient dissipés et les milliards d'étoiles illuminaient le ciel noir. Clarke, qui pourtant a vécu parmi elles, semblait les voir sous un jour nouveau, sous un angle nouveau, d'une façon qui lui était presque douloureuse. Elle était au Nord d'un monde en ruine qui avait depuis longtemps cessé d'exister, et la vue était magnifique, les étoiles semblaient se donner rendez-vous ici comme nul par ailleurs sur Terre. Elle ne put s'empêcher de les admirer alors que la troupe était en alerte. Elle seule semblait déconnecté du danger présent pendant un instant seulement.
Et puis un craquement non loin, la sortit de ses pensées. Elle sentit Lexa se rapprocher d'elle comme pour la protéger. Elle sentit son sang ne faire qu'un tour sous la menace, elle sentit les guerriers autour d'elle se remplir de nervosité autant que de courage. Le silence les entourait, le silence les angoissait presque et soudain, comme sorti de nul par, un homme semblable à une bête, camouflé de fourrures enneigées s'élança sur le garde de tête, Shenti. D'un bond, il sauta d'un rocher et le fit tomber de sa monture. Le cheval se cabra et prit fuite, le barbare entraîna le garde avec lui et ils s'évanouissaient dans la forêt en quelques secondes. Des hurlements résonnaient et glaçait le sang de Clarke plus qu'il ne l'était déjà. Le garde de tête était mort.
Sous l'ordre de Lexa, le reste de la troupe lança les chevaux au plus vite entre les arbres morts. Elle prit les rênes de la monture de Clarke pour la guider. Sur leurs flancs elle vit ses hommes galoper et elle fit signe à Wagar de prendre la tête et d'assurer leur fuite hors de la Forêt Blanche.
Soudain, venu de nulle part, un homme des glaces surgit du haut d'une branche. Il aurait sans mal atterri sur le dos de Clarke si l'une des flèches d'Obari ne l'avait traversé de part en part et stoppé son élan de plein fouet. Clarke étouffa un cri. L'homme tomba lourdement dans la neige molle mais déjà Lexa emportait Clarke au loin.
Les voilà qui galopait presque, slalomant entre les arbres morts, ils s'éloignaient les uns des autres pour mieux se faufiler à travers les branches et les troncs. Lexa avait chopé la bride du cheval de Clark et c'est elle qui guidait sa monture. Elle pouvait perdre de vue ses guerriers, elle savait qu'ils étaient là et près à se défendre mais elle ne pouvait pas perdre Clarke dans cette forêt maudite. Sur le chemin qu'elle empruntait, des larges flaques de sang guidaient ses pas, Wagar avait terrassé plusieurs hommes des glaces sur son passage. Lexa garda le cap et entrevit la frontière de la forêt. Clarke, guidé par son Commandant, ne put que remarquer les corps sans vie des barbares, comme des masses uniformes, que l'on prendrait aisément pour des carcasses d'animaux, avec leurs lourdes fourrures et leurs masques terrifiants fait avec de véritables crânes, humains ou animaux, elle n'aurait pu le dire sans les examiner de plus près et elle n'y tenait pas du tout. Ils étaient horriblement terrifiants, même inanimés et morts.
Des hurlements, des cris d'agonies résonnaient encore au loin dans la forêt blanche et l'on imaginait aisément le sang chaud d'un garde couler sur la neige fraîche jusqu'à la faire fondre. La forêt blanche se voyait teinté d'innombrables souillures rouge vif ou sombre, les barbares comme des artistes de la mort peignant de leurs sabres tranchants des auréoles de sang dans le blanc immaculé et pure de la neige. Le garde mourut seul sous la lame d'un barbare. Son dernier souhait était pour Heda, il ne se pardonnait pas de mourir et de faillir à son devoir de la protéger jusqu'au bout du monde mais son combat était terminé.
Clarke et Lexa entendaient les cris et redoublaient d'efforts pour avancer. Elles galopaient jusqu'à atteindre enfin l'orée de la Forêt. Elles se stoppèrent à la limite et Clarke Observa l'immensité blanche devant elle qui s'étendait jusqu'aux montagnes. Wagar était là. Tohro et les autres sortaient à leur tour de la Forêt maudite et les rejoignaient. Lexa fit le compte de ses guerriers. Les cris de terreur, c'était Silas. Lexa enragea, elle avait perdu quatre hommes dans cette foutue Forêt Blanche.
Atikus, Koman, Shenti et Silas, leurs combats étaient terminés. Lexa pria pour leurs prochaines vies.
Il ne fallait pas perdre de temps, les hommes de la Nation des Glaces était encore dans la forêt. Wagar en avait assassiné plusieurs et les traces de sang sur Dylon témoignaient que lui aussi avait fait face de près à l'un des barbares. Ils étaient plus nombreux, il fallait continuer d'avancer. Lexa fit partir la horde, elle espérait qu'ils ne les suivraient pas jusqu'à la montagne mais ils étaient encore à porter des tirs de flèches. Elle galopa en tête avec Clarke sur ses talons dans l'immensité vide et blanche de cette grande plaine gelée sous un ciel d'étoiles grandiose. Une aurore boréale se dessinait fébrilement au loin, au-dessus du massif de montagne à peine visible dans l'horizon entre le ciel et la terre.
Le temps ne s'écoulait plus, seul le galop des bêtes rythmait leur course. Clarke ne pensait plus à rien, son esprit se perdrait dans les souvenirs encore frais des guerriers morts, son regard se perdait dans la vallée blanche. Puis la horde ralentit naturellement. Les chevaux étaient à bout de souffle, les guerriers à bout de nerfs. Lexa fit stopper la troupe à hauteur des premiers amoncellements de pierres et de roches au pied de la montagne. Ils y étaient enfin.
Elle savait, elle se souvenait, il y avait un passage praticable jusqu'aux confins des montagnes, jusqu'aux Ruines de l'Ancien Monde, qui menait aux Sommets et au clan qui y vivait.
Ils se cachèrent, ils passeront le reste de la nuit ici. Les chevaux, dans un enclos de fortune fait d'une corde, mis un peu à l'écart avec deux gardes, sont couvert de peau pour la nuit et nourrit. Lexa et Clarke entourées des autres guerriers, étaient accroupit dans la neige, entre les hauts rocher qui les coupait un peu du vent et des flocons, avec de lourdes fourrures sur eux et se ravitaillaient. Impossible de faire un feu ce soir, trop de danger. En lisière de montagne, le clan des glaces faisait peut-être encore des rondes bien que le gros des troupes devait être engagé vers Polis.
Heda avait conscience que cela était risqué mais ses hommes étaient robustes et capables de survivre à de telles conditions, mais elle pensait à Clarke. Elle mit de côté son statut de Commandant, elle savait que ses guerriers ne penseraient rien de mal car ici et partout sur cette Terre, seule la survie compte, alors elle s'assit derrière Clarke, ouvrit les bras et l'enlaça. Elle l'enroba de sa peau de bête et de son propre corps. Clarke hésita et regarda les guerriers dans la nuit. Ils étaient têtes baissées, ils étaient collés les uns aux autres, ici on survivait, on ne pensait à rien d'autre.
Clarke se laissa faire et immédiatement elle sentit la chaleur de Lexa réconforter son corps frigorifié et terrifié. Elle sentit sa présence et son souffle dans ses cheveux, tout près de son oreille, elle ferma les yeux, elle sentit ses mains replacer les fourrures sur elles et puis ses bras la serrer un peu plus. Elle sentit son cœur se gonfler d'une énergie nouvelle. Elle sentit cette sensation grandir en elle, cette sensation à laquelle elle tentait toujours d'échapper mais qui la rattrapait à chaque fois qu'elle était près d'elle. Cette sensation qui était née une veille de bataille truquée, dans la tente de commandement de Heda, dans les forêts Trikru. Cette sensation que Lexa avait fait naître en elle et qui la poursuivait où qu'elle aille. Cette sensation c'était le souvenir du goût de ses lèvres, qu'elle n'avait jamais pu oublier.
Clarke s'endormit quelques heures dans ses bras et relativement plus au chaud que prévu. Le temps de son court sommeil, elle oublia tout, elle ne fit pas de rêves, elle entendit juste les battements d'un cœur qui n'était pas le sien. La chaleur de Lexa, elle-même très perturbé par cette proximité mais ne montrant absolument aucune émotion, l'avait enrobé et elle reprenait des forces à son contact.
Seule la nuit étoilée et quelques rochers semblaient leur servir d'abri. Seule la présence de l'autre semblait permettre de vivre. Dans l'immensité gelée des terres du Nord, leur mission devenait dangereuse, des hommes étaient morts, le froid grandissait et la montagne face à eux semblait être infranchissable et monstrueuse.
4. L'ascension des barbares.
L'Aube laissait glisser ses premiers rayons sur la terre gelée jusqu'à leur forteresse de fortune fait de pierre et de roche mais ils n'étaient déjà plus là. Les Hommes des Glaces arrivaient trop tard, Lexa et sa troupe avaient pris le chemin des Montagnes avant que le jour ne se lève.
Heda envoya Dylon et les chevaux se cacher dans les rochers plus à l'ouest vers le No Man's Land et les voilà aux pieds du massif rocheux. Heda restait pourtant immobile face à la montagne, le regard vers les pics rocheux et les nuages qui semblaient se fendre dedans, elle semblait figée sur place, comme si la glace l'avait capturé et qu'il lui était impossible de faire le moindre mouvement.
Un silence angoissant s'installa. Sur son visage on pouvait presque lire un conflit intérieur s'engager. Elle semblait soudain en proie à un terrible dilemme, comme une peur enfantine, qui resurgirait juste à l'instant de s'élancer et qui la paralyserait. Comme si la route empruntée jusque-là, ouvrait de vieilles blessures et la faisait saigner, comme si le chemin devant elle, lui était familier, comme si elle le connaissait mais le redoutait en même temps, il était l'heure de tenter de l'apprivoiser, mais c'était bien difficile après tant années d'absence.
La blessure semblait profonde, le courage semblait lui manquer car elle n'avançait pas d'un seul centimètre pourtant le temps pressait. Pour sa troupe, elle semblait seulement réfléchir, anticiper et se prépare à l'escalade de la Grande Montage du Nord. Eux aussi, rassemblaient leurs esprits et leurs courages.
Pourtant Clarke ne voyait pas cela sur le visage de Heda, elle comprenait alors que son silence lui permettait de mieux la connaître, sans le savoir ce silence pesant avait laisser à Clarke le temps de la comprendre vraiment. Elle avait souvenir de quelques moments rares passés en tête avec elle dans les forêts Trikru avant qu'elle ne l'abandonne au pied du Mont Weather, des moments où elle s'était confiée, des moments où elle s'était permise de laisser apparaître des sentiments. Ici elle voyait une autre Lexa, non pas une Heda confuse de remord de sauver son peuple et de laisser Clarke sauver le sien par un génocide qui la hantait toujours. Ici elle voyait une femme terrorisée, le fond de ses yeux ne mentait pas, ses mâchoires serrées étaient signe d'un sévère conflit intérieur. Elle semblait presque retenir ses larmes.
Elle semblait terrorisée par la montagne, mais Clarke savait que ce n'était pas la montagne, c'était au-delà de la montagne, ce n'était pas le chemin improbable au travers de ses contrées sauvages et gelées, c'était autre chose. Clarke comprit son silence depuis sa décision de partir vers le nord. Elle comprit le réel danger qu'ils encouraient en chercher à rejoindre le peuple des Sommets Enneigés.
Elle posa sa main gantée sur le bras de Lexa, sans qu'aucun guerrier ne le remarque. Lexa sentit la pression de sa main et tourna légérement la tête pour trouver son regard. La peur luisait dans ses grands yeux vert émeraude qui se déclinaient en saphir, et sous le ciel qui se couvrait de nuages, quelques perles de larmes se transformaient en délicat flocons qui lui collait à la joue dans l'air gelé. Lexa rencontra un infini soutien dans le bleu profond et orageux du regard de Clarke. Clarke était bouleversée de voir Lexa dans un tel état, tenant à tout prix à garder la face, mais elle ne montra pas une seule seconde son émoi, elle serra sa main sur son bras et lui insuffla toute la force et le courage qui lui restait.
_ Les escaliers venteux… Murmura Lexa avant de poser sa main sur la sienne et de prendre, ensemble, l'élan nécessaire pour le premier pas, sur la première roche qui mènerait au sommet du pic.
Lexa reprit conscience et avança, de nouveau déterminée. Elle mit Figaro et Witon en fin de horde pour surveiller leurs arrières car les Hommes des Glaces étaient peut-être à leur poursuite et elle prit elle-même la tête du convoi. Clarke au plus près d'elle et deux gardes sur leurs flancs qui les protégeaient, Tohro et Wagar, les plus robustes de cette troupe d'élite.
Il n'y avait pas de sentier, ni de chemin, ni un quelconque passage qui se détaillait dans l'amas de roche. Il n'y avait que de la pierre brut et froide, recouverte de neige, et quelques arbres blancs aux branches cassés et aux racines mortes ; il n'y avait que la Montagne qui s'élevait devant eux, mais Lexa connaissait une voie dérobée au travers des pierres, il lui suffisait de se rappeler du chemin, et des choses qu'elle avait tout fait pour oublier.
Elle était Heda. Elle est le Commandant des Natifs dans ce monde chaotique, élu par les Esprits des Anciens Commandants, elle est la réincarnation de ceux qui ont gouvernés avant elle, elle est forte et puissante, elle n'a aucune peur qu'elle ne puisse surmonter, ni aucune faiblesse, ou du moins elle n'en avait plus, jusqu'à ce qu'elle rencontre la Fille du Ciel ou qu'elle prenne cette décision de voyager vers le Nord et de retrouver le Peuple des Montagnes. Heda changeait subtilement et lentement au contact de Clarke, et justifier ses choix, partager ses pensées, et remettre en question les choses, étaient des choses que Lexa ne s'accordait plus depuis longtemps, jusqu'à que cette fille tombe du ciel.
Heda tentait de cacher son angoisse, le Clan auquel elle veut rendre visite et solliciter l'aide, est un clan reclus de tout, n'ayant prêté allégeance à aucun autre clan et ayant refusé la Coalition aussi bien que l'alliance du Nord orchestré par le Père de Nia, il y a des années.
Au plus haut des sommets jusqu'au creux de la pierre, vit un Clan autonome, un clan férocement fier, éduqué, juste et bon mais aussi redoutable. Ils vivent dans les restes d'une civilisation oublié, perdue dans les montagnes, où jamais personne ne vient. Coupé du monde en ruine qu'est celui de Lexa et de son Peuple, le Clan des Sommets est particulier et leur Chef est très imprévisible. Lexa espère juste lui rappeler son bon souvenir. Pourtant elle sait que le seul souvenir qu'elle évoquera à ce chef, est un mauvais souvenir. Pourtant elle prend le risque de ce dernier espoir, pour garder la coalition intacte, pour garder son peuple en vie, pour ne pas l'abandonner aux mains des barbares.
Elle grimpait en tête, la pente était encore douce mais elle forçait sur ses muscles engourdis par le froid, et par ses journées de chevauchée intense. Elle expulsait l'air brûlant de ses poumons et des vapes de fumée s'échappaient dans les airs. La neige craquait sous leurs poids, personne ne passait jamais par là et pourtant, au fur et à mesure, les roches semblaient dessiner un escalier maladroit qui montait tout droit vers les premiers pics rocheux.
Les pics recouverts de neige étaient hostiles et semblaient s'élever contre eux comme des géants de pierre figé dans le temps et la glace. Le danger était là, à chaque nouveau pas. La pente s'accentuait, Clarke tenait bien le rythme, elle talonnait Lexa, l'excitation, le danger, la quête, tout lui insufflait de l'énergie malgré les douleurs dans ses muscles et l'air glacial qui envahissait ses poumons et la brûlait presque. Les monstrueux gardes derrières elles, faisaient barrage de leurs corps en cas de chute, le terrain était glissant et inconnu, même eux qui sont entrainés à tout affronter, progressaient avec difficulté.
Elle n'aurait pu l'expliquer mais elle se sentait vivante, comme le jour où elle avait posé le pied sur Terre. Elle se sentait libérée d'un poids invisible mais pénible à porter. Comme si toutes les fois, où enfermée sur l'Arche, elle avait rêvé de voyager et de découvrir autre chose que ces étroits couloirs gris et sinistre, était enfin réalité. Bien sûr, son arrivé avec les 100 sur Terre était le point d'orgue de ces fantasmes, sans même le savoir, elle avait atterri avec les autres et avait pris goût à la liberté et aux grands espaces, une fois le premier danger de l'air toxique passé. Elle avait l'impression de prendre sa revanche, l'impression de vivre ce qu'aucun autre individu de son peuple ne pourrait jamais vivre. Aussi loin de toute humanité, et aussi proche du Bout du Monde, elle se sentait réellement vivante, elle se sentait unique, elle ne sentait plus le poids de la ruche qui bourdonnait autour d'elle et qui comptait sur elle, pour finir par lui en vouloir pour des décisions que personne, à part elle, n'aurait osé prendre. Elle se sent libre comme jamais alors que le danger les talonne dans le vent glacé.
Dylon, le plus jeune des guerriers de cette troupe, était à la garde des chevaux, il avait suivi un moment la troupe du regard mais maintenant ils avaient disparu de sa vue. Ils s'étaient évanouis derrière les larges rochers enneigés et pics tranchants et lui, avait trouvé une grotte pour mettre les chevaux à l'abri. Avant la tombée de la nuit, il surveilla le chemin qu'ils avaient emprunter et il vit les Hommes de Glaces, armés jusqu'aux dents et brandissant des torches enflammées à bout de bras. Ils avaient suivi la piste de la troupe de Lexa car la tempête s'était calmée et leurs traces n'avaient pas été effacées. Ils les poursuivaient et allaient les rattraper dans la montée. En guerrier fidèle et combatif, il ne pouvait pas laisser faire ça, il laissa les chevaux à l'abri dans la grotte mais dénoua leur lien pour qu'ils puissent s'enfuir si nécessaire et se mis à la poursuite des barbares.
Peu de temps après, il perdit de vue les torches dans les sillons des montagnes. Il poursuivit dans la nuit qui s'installait d'une profondeur incroyable et cherchait leurs traces de pas dans la neige. Il se rapprochait, il sentait le danger au plus près de lui. Il sentait son courage monter. Il les rattrapait. Il voulait les tuer avant qu'ils ne rejoignent son Commandant, l'Ambassadeur et ses frères d'armes.
Les barbares avaient tué les flammes de leurs torches dans la neige et une épaisse fumée s'échappa derrière une colonne de rochers. Dylon les repéra et accéléra le pas. Witon, son véritable frère de sang, placé en fin de troupe ne repéra pas la fumée, hors de sa vue dans les virages et les détours de ce chemin caché dans la pierre. La troupe de barbares se rapprochait sans qu'il le sache. Les murmures des vents cachant les sinistres bruits de leur arrivée.
Dylon grimpait à toutes vitesse entre les grosses roches et les pics tranchants, sur un sol de pierre instable recouvert de neige. Il emprunte le chemin des pas de ses ennemis avant que cette fine neige incessante ne les recouvre. Il courrait et grimpait comme jamais il ne l'avait fait, il forçait sur ses muscles pour les rejoindre à temps, ses poumons brûlaient dans sa cage thoracique, son sang bouillonnait et il serait déjà le poing sur son arme, près à la brandir. Dans son esprit ne résonnait que les paroles d'allégeance qu'il avait prononcé devant Heda. Dans son cœur, il pensait et chérissait son clan, son frère, son peuple et son Commandant.
Les voilà, ils n'étaient plus qu'à quelques pas, mais eux, n'étaient qu'à quelques pas de la troupe du Commandant. Witon sur les arrières n'avait rien vu venir. Le sens du vent avantageait les ennemis, les bourrasques de vent mêlé de neige les cachait en amont dans la nuit noir. Dylon n'avait pas le choix, dans moins de trente seconde son frère allait se prendre un coup de machette dans le dos. Alors il siffla le code d'alerte qu'eux seuls connaissent depuis leur enfance, quitte à se faire repérer. Il n'hésita pas, il était prêt pour le combat.
Witon reconnu le sifflement de Dylon en une fraction de seconde. Il se retourna dans la nuit noire, il monta sa garde, il vit une étincelle, comme un reflet sur une lame tranchante, il plia les genoux et évita de justesse le coup de lame que lui portait son agresseur fantôme. Déstabilisé par l'esquive, l'homme des Glaces fut emporté vers l'avant et Witon lui planta son épée dans le dos. Le corps sans vie gisait à ses pieds et une trace de sang s'élargit sur les roches enneigées.
En quelques secondes la troupe était alertée. Figaro passa devant Witon et se chargea du deuxième barbare qui se jetait sur eux. Dylon les prit à contrepied et attaqua l'arrière de leur escouade. Pris en étau, le sang chaud des barbares de la Nation des Glaces gicla sur la neige fraîche. Des traces rouges s'éparpillaient sur les rochers enneigés pendant que trois guerriers du Commandant luttaient de toute leur force pour leur barrer le passage.
L'un des barbares hurle de douleur, l'écho de sa voix retentit, puis elle faiblit et s'éloigne, il tombe dans un précipice. Ils se sentent menacés, aucun d'eux n'avaient repéré Dylon sur leurs talons et ils furent pris à leur propre piège. Aucun repli possible, il fallait combattre jusqu'au dernier. L'un des hommes des Glaces de Nia, armé d'un arc trouva refuge sur le haut d'un rocher, caché dernière un pic, il attendait le moment d'abattre un guerrier de la Coalition. Ils semblaient mués d'une force meurtrière terrifiante, rien ne pourrait les arrêter dans leur mission, rien, aucun discours, ni la raison, ni la démonstration de force.
Wagnar connaissait bien la cruauté des Hommes des Glaces, il savait que les affronter ici, sur une voie escarpée et étroite en pleine montagne, était terriblement dangereux, il savait qu'il faudrait les achever tous, pour permettre à son Commandant de s'en sortir.
Il hurla au Commandant de courir pour s'échapper mais ce n'était pas la peine, elle avait déjà attrapé Clarke par la main et l'entraînait de plus en plus en haut. La horde se s'éparait, Wagar fait demi-tour par le couloir escarpé pour prendre part au combat quand une flèche l'atteignit à l'épaule. Il grogna de douleur, il cassa la flèche logée dans sa chair d'un geste assuré et repartit au combat.
Il brandit son épée au-dessus de sa tête et elle fendit l'air jusqu'au craquement des dos d'un barbare qui rencontrait sa route. Une giclé de sang lui barra le poitrail et le visage sans qu'il n'y prête attention et relança l'assaut de son épée contre un autre ennemi qui cavalait vers lui, machettes en avant. Il esquiva en tournant sur lui-même, un genou à terre, il relança son attaque et semblait être porté par le vent, les armes s'entrechoquaient, il attaquait habilement et rapidement, la lame de son épée rencontra l'armure de poitrail de son ennemi puis enfin la faille, il l'entendit hurler et les gouttes de sang s'envolèrent dans le vent, se mêlant aux flocons de neige dans les airs.
Thoro et Obari descendaient en renfort. Ils sautaient de rochers en rochers pour les atteindre et frapper de grands coups d'épée ou de hache. Les hommes des glaces cachés dans les bourrasques de neige semblaient nombreux. Thoros du haut de ses deux mètres de muscle, frappa de son poing de fer et le crâne d'un barbare se brisa sur les rochers de la montagne. Une empreinte rouge coula le long de la pierre gelée.
Obari, désarmé de ses poignards, esquivait plusieurs coups mais se retrouva acculé entre un rocher et le vide, son agresseur, recouvert de peaux et de carcasses de bêtes ne semblait pas être humain. Dans la tourmente de la tempête et la neige qui vole dans le vent, il semblait soudain serein de faire face à la mort, il savait qu'il ne lui échappera pas cette fois, il savait qu'il a déjà bien trop souvent survécu dans ce monde où l'on meurt si vite et si jeune. Mais il ne partira pas seul, il ne partira pas sans continuer de se battre, dans un dernier élan de courage, il se jeta sur son agresseur, celui-ci lui planta ses lames au plus profond de la chair. Il perdit l'équilibre, il sentit le bord de la falaise sous ses pieds, son poids l'emporta vers le vide mais il ne hurla même pas, il agrippa l'homme des glaces le plus fort qu'il put et bascula dans le ravin en l'emportant avec lui.
Mettre de la distance entre le danger et elles, ce n'était pas une habitude mais leurs vies en dépendaient. Lexa enrageait mais elle ne pouvait pas prendre part au combat, pas ici, pas dans ces conditions. Elle savait que bientôt, il n'y aurait plus que de grosses traces de sang rouge qui imbiberons la couche épaisse de neige blanche. Elle savait que tous ses guerriers ne reviendraient pas. Elle savait que les survivants la retrouveraient au petit jour, s'il y en avait. Elle savait que la seule chose à faire dans l'instant était de fuir le plus vite possible.
Le chemin était escarpé, la voie était cachée par cette neige épaisse couchée là depuis si longtemps qu'elle s'était figée en glace sur la roche. Personne n'avait emprunté ce chemin depuis bien longtemps, personne depuis des années et des années. C'était peut-être même elle, la dernière, à être passée par là.
Lexa ne lâchait pas la main de Clarke. Elle ne desserrait pas son emprise sur elle par peur de la perdre dans le dédale de roches, de pics et de stalactites gris, blanc et bleu pâle étincelant, pointus comme des lances et des flèches. Comme guidée par son instinct et sa mémoire, Lexa mettait habilement le pied sur des roches stables pour gravir encore plus haut la falaise escarpée devant elle, et leurs crampons noués aux chaussures leur permettaient de ne pas déraper là où la glace s'était trop installée.
Lexa et Clarke prenaient de la hauteur. Elles n'entendaient plus que quelques bruits de lames qui s'entrechoquaient dans le vent et dans l'écho. Elles n'entendaient plus que quelques râles d'agonie aussi lugubre que les hurlements d'une bête en pleine nuit.
Les battements de leurs cœurs se chevauchaient et s'entraînaient dans un rythme insoutenable. Le péril de l'exercice allié à la peur soudaine de périr en secret sous la lame des barbares, poussait Clarke à se surpasser. Lexa n'avait nul besoin de l'aider par la force, juste à la guider car elle la suivait comme jamais elle n'avait suivi personne. Habitué à être en tête de meute, Clarke reconnaissait qu'ici, elle n'était pas chez elle, en terrain conquis, si toutefois elle avait déjà eu un chez-elle.
Pendant leur fuite, un homme des glaces les rattrapa après avoir échappé à la mêlée des combats. Dans les escaliers cachés, il était sur leur talons, il était à quelques pas du Commandant et de son Ambassadeur, sans même se douter de l'importance de qui celles qu'il poursuivait. Il était né pour tuer, il était conditionné pour exécuter les ordres, il était à deux doigts de les avoir. En pleine course, il s'empara de la jambe de Clarke qui s'effondra tête la première sur les rochers enneigés.
Lexa se retourna dans la seconde sentant la main de Clarke lui échapper. Elle fondit sur le barbare, le désarma rapidement, elle lui porta un coup de pied au visage, il chuta en contre bas, elle le suivit, elle descendit quelques marches lentement, le regard noir de haine, les mâchoires serrées, et l'envie de voir couler son sang sur la roche, l'envie de le tuer sans plus attendre. Il tenta de reculer, assis dans la neige, mais il trouva un large rocher sur sa route, elle planta la lame de son épée dans son cœur, déchirant l'armure d'ossements et d'acier qu'il portait.
Elle repartit au plus vite près de Clarke qui se relevait péniblement en se tenant la tête. Des petites gouttes de sang marquaient le sol, et sur son front et sa joue, une longue trainé rouge se mêlait aux flocons de givre accrochés dans ses cheveux et les poils de son capuchon en fourrure. Elle porta un linge sur la plaie et comprima le saignement, Lexa la soutenait pour continuer d'avancer contre le vent, toujours plus loin, toujours plus haut.
Puis dans la nuit, après avoir gravit le flanc de la Montagne, plus un seul bruit si ce n'est celui du vent qui s'engouffrait entre les pics et les cavités rocheuses. La tempête se calmait. Le silence était immense et glaçant. Plus un cri, plus un bruit. Dans un dernier effort, elles atteignaient le haut du premier obstacle, le haut du premier grand pic qui mène au cœur de la montagne, cette chaine de montagne extraordinaire qui se dressait alors de toute son immensité devant elles.
L'altitude tourna légèrement la tête de la blonde, qui la pencha en arrière pour respirer et soudain elle s'émerveilla. Elle toucherait presque les nuages qui s'éparpillent au-dessus d'elle elle lève la main comme pour les chasser elle a l'impression que les étoiles l'entourent, l'impression d'être au bout du monde le plus haut possible en ayant à la fois les pieds sur Terre et la tête littéralement dans les étoiles.
La peur d'avoir des ennemis à leurs trousses est ancré dans leurs peaux, mais le besoin de reprendre son souffle était plus fort et surtout indispensable et au passage, admirer ce spectacle grandiose d'un ciel infini d'étoiles brillantes dans le noir du néant absolu, leur donne l'impression d'une faille dans l'espace-temps. Ce moment était unique et exaltant. Comme happées par l'univers au-dessus d'elles, elles se blottissaient l'une contre l'autre, têtes en l'air, mains toujours jointes et regards dans la même direction. Les couleurs flamboyantes de l'aurore boréale s'esquissaient au Nord, la Montagne semblait ne plus finir, vu d'ici, la Montagne semblait les appeler.
Lexa n'osa jeter un coup d'œil en arrière par peur de ne voir aucun de ses hommes revenir. Elle préféra laisser le doute planer en elle. Elle contemplait la vallée d'étoiles qui les encerclait puis elle porta son regard sur Clarke, totalement fascinée par la vue. Totalement envoûté par ses étoiles qu'elle connaissait pourtant si bien, mais jamais elle ne les avait vu de ce point de vu là, au plus loin dans le Nord, au plus haut dans la montagne.
Un soupir se transformant en large fumée s'échappa d'elle devant le spectacle. Lexa ne regardait plus les étoiles, elle la regardait elle comme si tout l'univers se trouvait dans ses yeux bleus, ou bien n'était-ce que le simple reflet des étoiles dans son regard. Alors que Lexa allait intimer l'ordre à Clarke de poursuivre leur route, Clarke pressa son étreinte contre Lexa et planta son regard sur elle. Elle lui fit lever les yeux au ciel au moment où une nuée d'étoiles filantes zébrait la nuit par leur folle course stellaire.
Perdues dans l'infinité étoilée, une part d'elles-mêmes se consumait avec les astres filants et brûlants dans l'atmosphère, une part d'elles-mêmes pourrait cesser de vivre à cet instant sans vouloir demander plus à la vie. Une part d'elles-mêmes souhaitait quitter ce monde dévasté et voyager vers cette ailleurs inconnu et infini. Ensemble, rien qu'un instant, en silence, elles émettaient le même vœu. S 'il fallait en finir avec cette vie, il faudrait en finir ensemble.
