7. Le fantôme du Pont.
Dans la grotte qui abritait la cascade et le large court d'eau, la lueur des torches vacillait, elle faiblissait mais ne s'éteindrait pas avant des dizaines d'heures. Dans un renfoncement de roche moins humide, sur une épaisse couche faite de plusieurs peaux de bête, Clarke et Lexa dormaient à poings fermés, l'une contre l'autre.
Le bruit de la cascade avait couvert leurs émois et bercé leur nuit. Clarke dormait profondément, son corps était lourd comme une pierre, son esprit inconscient était calme et serein, et un léger sourire fixe et béat s'étendait sur ses lèvres.
Lexa, elle espérait un sommeil serein depuis des années, car depuis son conclave, depuis sa victoire et son couronnement, depuis ses seize ans, elle était régulièrement hantée de cauchemars, tous plus vivaces et réalistes, et tous plus terrifiants et sombre les uns que les autres. Elle avait appris auprès d'un maitre zen à réduire son angoisse et à combler le manque de sommeil par la méditation. Elle avait appris à rester calme et ne plus se réveiller en hurlant. Et pour la première fois depuis longtemps, son sommeil était paisible et reposant pendant plusieurs heures d'affilés.
Elle était détendue, son corps ne souffrait de moins de tension, son esprit était libéré de ses doutes, ou tout du moins, d'un doute en particulier, celui qui concernait la profondeur des sentiments de Clarke à son égard. Sur ce point, elle était comblée, sur ce point, elle ne s'était pas trompée, Clarke lui avait prouver qu'elle avait cessé de la haïr pour ses erreurs. Elle lui avait fait comprendre à demi-mot pendant leur étreinte charnelle que désormais rien ne pouvait plus les empêcher de s'avouer ce qui était flagrant quand leurs regards se croisaient, et quand les sourires s'esquissaient discrètement.
Cette nuit, blottis dans un cocon de roche, avait été la plus douce et la plus extraordinaire aventure qu'elles avaient connu, loin sans danger, loin sans prise de risque émotionnelle, elles s'étaient aimées pour la première fois et pour le reste de leur vie, qu'elle soit longue ou bien brève, elles s'en souviendraient et chériraient cet instant. A tout jamais, elles seraient liées, car cette nuit entre ardeur et douceur, elles s'étaient avouées combien elles s'aimaient, et cela resterait le secret de cette grotte.
Le sommeil du Commandant était profond et bienfaisant mais le moindre bruit suspect, le moindre changement d'atmosphère, la moindre sensation étrange pourrait la réveiller et la mettre en alerte pour aussitôt qu'elle attrape ses poignards dissimulés près de leur couche de fortune. Donc elle dormait, confiante et sereine jusqu'à ce qu'elle sente un mouvement près d'elle et ce ne pouvait pas être Clarke qui était blottit dans son dos. Son instinct la réveilla en un instant et elle ouvrit les yeux en posant la main sur son arme.
Dans la faible lueur des torches, entre les douces vapeurs d'eau chaudes, Lexa ouvrit ses grands yeux verts et sursauta. En face d'elle, à moins de cinquante centimètres de son visage, était assise une enfant, d'environ cinq ans, qui la regardait fixement.
Lexa lâcha son poignard, surprise et étonnée de cette intrusion, mais face à une enfant son arme était inutile. Elle ne se releva pas plus, réalisant qu'elle était nue sous les couvertures. L'enfant la fixait de ses grands yeux gris, son visage était dénué d'émotions, ses traits doux et enfantin étaient pourtant froids et distants. Lexa fut parcouru d'un sinistre frisson comme si un vieux cauchemar venait la hanter de nouveau.
_ Lexa, il faut te dépêcher. Toi et ta compagne vous devriez vous réveiller.
Le flot incessant du torrent rendait ses paroles murmurées presque inaudibles, pourtant la voix de l'enfant résonna mécaniquement entre les parois de la caverne et Lexa comprit à demi-mot. Elle semblait être encore engourdi, ses réflexes étaient lents, ses membres lourds et elle n'arrivait pas à se lever. Elle voulait questionner l'enfant mais ses mots ne sortaient pas.
_ Il faut te réveiller. Maintenant. Ordonna la jeune enfant.
Lexa ne comprit toujours pas, elle cligna des yeux et l'instant d'après la fillette n'était plus là.
Elle se réveilla en sursaut et en sueur.
Elle prit conscience qu'elle rêvait, elle retenue les images avant qu'elles ne s'effacent.
C'était un rêve inhabituel, un rêve étrange elle qui était toujours hanté des mêmes cauchemars, elle s'interrogeait sur celui-là. Elle avait les mains moites, son pouls était rapide et tout était un peu flou. Elle remit de l'ordre dans ses pensées, la chevauché, l'escalade, la bataille, les morts et les taches de sang dans les flocons délicats. Elle repensa à cette nuit et à Clarke. Elle sentit son bras et son corps tout contre elle. Cela n'était pas un rêve, elle soupira de soulagement, tout cela était bien réel.
Elle prit le temps de regarder Clarke, endormie, câline et paisible. Elle détailla les traits de son visage qu'elle connaissait déjà par cœur, elle inscrit ses moments dans sa mémoire et déposa un baiser sur son front.
Elle sortit délicatement des couvertures et s'habilla en vitesse, avant de remettre de l'ordre dans ses besaces. Elle s'approcha de la rivière et se passa de l'eau sur le visage. Le lit du torrent était profond et l'eau était glacial au contraire des bains de bulles qui bouillonnaient et qui réchauffaient la pierre. Le contraste était saisissant, pourtant elle semblait encore éteinte et endormie. Tout autour d'elle était flou, sa conscience aussi.
Dans la caverne, les vapeurs d'eau s'envolaient et dansaient dans les courant d'air. Lexa entrevit l'autre rive, les vapeurs s'écartaient lentement et elle aperçut une silhouette qui se dessinait dans la pénombre.
Elle se figea d'effrois, la silhouette devint net, tout autour d'elle devint net et il lui sembla être emporté au-dessus de la rivière où enfin elle put voir le visage de l'enfant qui la regardait fixement.
_ Lexa réveille-toi ! Dit la fillette sans bouger les lèvres comme si elle hurlait dans sa tête.
Et Lexa se réveilla en sursaut.
Pour de bon cette fois-ci. Elle était lucide, et le flou qui l'entourait avant avait totalement disparu. Dans l'élan de son réveil, elle avait secoué Clarke qui grogna en ouvrant fébrilement les yeux. Elle enroula son bras autour de Lexa et la ramena vers elle alors que cette dernière tentait de s'échapper des couvertures.
Lexa aurait pu résister, elle était encore en proie aux souvenirs de ce rêve étrange, mais elle se laissa emporter et se blottit contre Clarke, encore fatigué qui aurait volontiers dormi quelques heures de plus, même dans cette caverne embuée du flot omniprésent de la cascade. Lexa ferma les yeux et respira la douceur de sa peau. Elle s'apaisa immédiatement. Elle oublia ce visage enfantin et ce rêve troublant.
Clarke resserra son étreinte, plutôt timidement et devina un sourire s'épanouir sur le visage de Lexa. Elle respira profondément son parfum, ses lèvres étaient à portées de baiser et son envie devenait irrépressible alors elle intima un simple mouvement et Lexa ouvrit les yeux avant de les refermer et d'accueillir son baisé. Un instant fragile et intense, un instant où toutes les émotions foudroyantes de la nuit resurgissaient, un instant rassurant, un instant qui prouvait qu'elles n'avaient fait aucune erreur. Ce doux baisé allait s'envenimer mais Lexa sursauta de nouveau. Dans son esprit, le souvenir de ce rêve, de ce visage d'enfant et de ses paroles, la rappela à l'ordre. Elles n'avaient pas le temps de s'éterniser. Elle avait échappé au gel, elles avaient repris de forces et dormi maintenant il fallait manger et repartir au plus vite.
Lexa caressa sa joue et mis doucement fin à leur étreinte. Elle la regarda droit dans les yeux, sans plus aucun détour. Quelque chose avait changé dans leur façon de se regarder, quelque chose d'infime et d'apaisant, comme si maintenant ni l'une ni l'autre ne détournerait le regard. Le doute avait disparu. Clarke compris qu'il fallait mettre un terme à leur escapade. Elle s'extirpa la première de la couche de peaux de bêtes et récupéra son sac et ses vêtements, en savourant le regard de Lexa posé irrémédiablement sur son corps.
Lexa soupira en douce et se releva aussi. Elle tentait d'oublier ce rêve plus que troublant et tellement réaliste qui lui revenait sans cesse à l'esprit alors qu'elle préférait se concentrer sur les courbes de Clarke.
Quelques instants plus tard, elle se tenait debout et regardait l'autre rive avec attention pendant que Clarke mangeait quelques rations de vivres qui leur restaient car les guerriers avaient chassé pendant la première partie de leur voyage. Clarke avait si faim qu'elle prenait goût à ses rations immondes, elle était assise près d'un bain où les bulles ne cessaient d'éclater à la surface. Elle avait les yeux plongés dans l'eau, le regard perdu dans l'obscurité, elle pensait à ses instants chargés de charme et de plaisir qu'elle avait partagé cette nuit avec son Commandant. Elle sentit le rouge lui monter aux joues, elle sentit son cœur s'accélérer à cette seule pensée alors elle se releva en finissant sa bouchée.
Perdu dans les siennes, Lexa ne lâchait pas le rivage des yeux, elle tentait de discerner quelque chose dans les vapeurs qui flottaient au-dessus de la rivière souterraine. Elle tentait d'apercevoir l'autre rivage. Elle n'entendit pas Clarke s'approcher d'elle et sursauta légérement dans la pénombre quand elle lui proposa une part de ration, ayant vu qu'elle n'avait rien n'avaler depuis leur réveil. Clarke sentait ce nouveau trouble et ce silence incertain depuis leur réveil. Elle se mit un instant en tête qu'elle était le problème ou pire que leur nuit ensemble était le problème.
_ Tu ne manges pas ? Demanda Clarke en lui tendant sa part.
Lexa esquissa un sourire et ravisa son visage angoissé pour laisser apparaitre un léger sourire. Elle prit le morceau de viande séché et mordit dedans à pleine dent. Clarke sourit plus largement et se réconforta.
_ Il va falloir traverser cette rivière ?
_ Oui… Ne t'inquiète pas, je connais un passage sûr, à l'abri du courant.
Clarke avait alors des dizaines de questions qui lui brûlaient les lèvres mais elle n'en demanda pas plus voyant Lexa reporter son regard dans le vide, vers l'autre rive.
Un peu plus tard, Lexa et Clarke parcouraient les couloirs souterrains de la Montagne. Lexa avait rallumé une torche et en tête, elle menait Clarke encore plus profond au cœur de la pierre. L'obscurité était totale, il n'y avait que les flammes de la torche pour éclairer les parois tout autour d'elles. Le silence devenait pesant, au travers des roches le bruit du torrent avait cessé peu à peu de les atteindre, mais elles n'avaient pas encore traversé la rivière, et Clarke se demandait toujours où était le bout du chemin et ce qu'elle y trouverait, même si de toute évidence, Lexa, elle, le savait et avait l'air de le redouter.
Clarke n'osait pas lui parler, elle n'osait pas lui en demander plus, elle n'avait que toutes ses suppositions plus délirantes les unes que les autres, qui se mêlaient aux souvenirs de cette nuit embrasée passée dans ses bras. Elle la suivait, un peu comme une automate, l'esprit perturbé et envahit de questions sans réponses. Elle ouvrait souvent la bouche, puis se mordait les lèvres et se finalement se taisait.
Lexa, elle, avançait en tête, silencieuse et concentré sur le chemin à prendre. Les couloirs et les tunnels se croisaient les uns avec les autres et s'engouffraient dans le noir le plus total, au plus profond de la montagne. Elle gardait le silence pourtant l'envie lui brulait les lèvres de se confier, plus elle avançait, plus les souvenirs et les réminiscences de son passé l'assaillaient, plus elle ressentait le besoin de faire sortir ses démons qui revenaient la hanter, même éveillée.
Elle était perdue dans un dédale de brumes où se mêlaient les visages de tous ces fantômes qui jamais ne l'avaient jamais véritablement quitté. Elle avançait le long de la pierre, une main effleurant la paroi, sa mémoire guidant ses pas, comme un automatisme, comme un chemin longtemps emprunté, mais depuis longtemps oublié qui revenait comme par réflexe, comme sorti d'une mémoire héritée d'une personne qu'elle avait été autrefois.
Elle sentait Clarke la suivre de près, elle mourrait d'envie de lui avouer où elle la menait. Elle allait ouvrir la bouche quand le bruit de la rivière et de son torrent étourdissant leur revint aux oreilles. Clarke avait entendu aussi et ensemble, elles prirent le tunnel en direction du bruit. Très vite, le grondement du torrent et des cascades couvrait leurs voix et le silence avait complément disparu. Elles débouchèrent sous une immense voute de pierre où la rivière se déversait en contre-bas dans un fracas infernal. Des vapeurs et des gouttelettes d'eau jaillissaient des bas-fonds et un pont de pierre s'élevait dans le vide au-dessus du courant.
Clarke se stoppa devant le spectacle, le travail de la nature, l'immensité de la grotte, son plafond sculpté de stalactites torturées et cette fosse immense où s'engouffrait l'eau tourmentée de la rivière. L'écho était assourdissant, elle vit Lexa lui hurler quelque chose mais elle ne l'entendait pas. Elle comprit ses paroles quand Lexa l'encorda avec elle. Elle comprit que le chemin passait par ce pont gigantesque, creusé dans la roche, dont certains piliers étaient écroulés depuis les années par la force du torrent qui court en dessous, même les vieux échafaudages de rondins de bois qui solidifiaient la structure semblaient supporter difficilement la charge de poids, même les cordages et les filins de sécurité étaient cassé et poussiéreux. Visiblement personne ne passait plus par là depuis longtemps.
Elle respira profondément et lui fit signe qu'elle était prête. Elle ne renoncerait pas maintenant. Elle ne renoncerait jamais. Bizarrement, en se réveillant, elle avait trouvé un second souffle. Elle avait compris que le voyage était dangereux mais ce pacte avec la mort qu'elle avait scellé seule sous la neige était un moment d'égarement face à la nature féroce qui aurait bien pu avoir sa peau.
Elle s'était sentit renoncer à la vie, elle avait accepté que ce voyage soit le dernier mais à l'aube de ce nouveau jour aveugle dans cette grotte obscure, après ce réveil au bout du monde, elle avait trouvé un nouvel espoir, une envie nouvelle de vivre alors elle ne renoncerait pas maintenant.
Encordées et à bonne distance l'une à l'autre, elles progressaient lentement. La base semblait stable mais certaines pierres bougeaient sous leur poids. Lexa sentit un mouvement de recul de la part de Clarke. Il n'y avait pas de rambardes, ni de rampes, ni rien qui ne soit solidement fixées, il n'y avait pas de parapets et toutes les cordes étaient effilochées et déliées il n'y avait que la voute de pierre, vielle de centaines d'années, puis le vide et la rivière, meurtrière si l'on tombait dedans de cette hauteur - et même si l'on survivait à la chute, emporté par les remous incessants du courant, l'on aurait aucune chance. Lexa en était plus que consciente et à cet instant une pierre de la structure tomba à l'eau et le bruit de sa chute, comme une éclaboussure gigantesque, lui rappela le visage de celui qu'elle avait vu tomber ici même et mourir, engloutit par les flots.
Elle sentit Clarke se crisper dans son dos quand les pierres se mirent à tomber, la chute semblait plus haute et plus mortelle encore à ses yeux. Elle chercha sa main et la cramponna. Elle chercha son regard, elles ne céderaient pas à la panique, ni l'une ni l'autre, elles affrontaient cette peur du vide qui s'invitait en elles. Puis quelque chose changea dans le regard du Commandant et Clarke prit peur.
Elles étaient à mi-chemin, pourtant l'étroit couloir de pierre semblait s'allonger à n'en plus finir, l'autre rivage semblait presque inaccessible, les vapeurs d'eau s'élevaient sur leur chemin et semblaient leur barrer la route, comme un cauchemar où elles seraient figées sur place alors que tout s'écroulerait autour d'elles. Dans les vapeurs et les fumées se dessinaient les fantômes du passé du Commandant qui paraissait geler sur place d'effroi alors que la grotte était brûlante et humide. Elle n'avançait plus d'un centimètre alors que la voûte semblait peiner à les supporter. Clarke sentit l'émotion et la peur de Lexa la figer. Elle passa doucement à ses côtés, longeant avec précaution les bords de la voute en pierre suspendue dans le vide. Elle lui prit la torche des mains avant qu'elle ne lui échappe. Elle lui passa devant en prenant soin de faire suivre la corde solidement attachée à leurs hanches. Elle fit un pas en avant et une autre roche céda et plongea dans le torrent.
Clarke enjamba le trou laissé par la roche malchanceuse et Lexa la suivit comme un pantin articulé de ficèle pour la guider. Elle ne semblait pas terrorisée par le vide ou le pont qui se mettait à chanceler. Elle semblait absente, éteinte, comme happée par des forces étranges. Elle résistait à avancer pourtant c'était elle qui les avait menés ici, c'était elle qui avait pris ce risque en entrant dans la montagne, le risque de se retrouver confronté à des démons oubliés, le risque de perdre l'esprit avant même d'atteindre le cœur de la Montagne et de se confronter au Roi, et au peuple qui vivait là-bas.
Clarke tenta d'avancer plus avant mais Lexa la stoppa dans son élan. Clarke se retourna en l'implorant d'avancer. Une autre roche céda derrière Lexa mais elle ne bougea pas. Elle avait besoin de lui dire, elle avait besoin d'expier ses fautes avant de poursuivre plus loin. Comme si une main sur son épaule la retenait. La détresse naissait dans son regard, son regard pâlissait, une vague de larme lui montait aux bords des yeux. Clarke était désemparé, désarmée. Elles devaient avancer mais le poids sur les épaules du Commandant semblait bien trop lourd pour l'envisager.
_ Lexa, on ne peut pas rester là ! Cria Clarke alors que Lexa ne réagissait toujours pas.
Les mots étaient là, au bord de ses lèvres mais les larmes et les regrets les étouffaient. Elle restait muette. Elle savait qu'il n'y avait plus rien à faire, les morts étaient morts mais sa conscience pleurait toujours ce jour tragique où par sa faute, son petit frère était mort.
_ Lexa, reste avec moi ! Il faut qu'on avance ! Hurlait Clarke en tentant de la secouer et de la ramener à la raison.
Lexa la regarda comme si elle ne la connaissait pas, comme si elle n'était plus là, comme si ce n'était plus Clarke qu'elle avait en face d'elle, c'était lui qu'elle voyait devant elle, ce petit garçon adorable, aux yeux clairs et aux taches de rousseurs sur les joues. Ce petit garçon qui n'était pas censé sortir de la maison, qui n'était pas censé la suivre jusque-là, jusqu'au pont suspendue, le Pont du Gouffre, jusqu'au chemin interdit qui mène hors de la Montagne, il n'était pas censé la suivre…
Clarke la secoua, ses yeux étaient vides, son teint livide, elle était tétanisée sur place.
_ Lexa ! Hurla Clarke à deux doigts de la gifler pour lui faire reprendre ses esprits.
_ Loïs… Murmura Lexa difficilement alors que quelques larmes forçaient le barrage et coulaient sur ses joues sans qu'elle puisse les retenir.
_ Lexa, je t'en prie, il faut avancer…
_ Loïs, je suis désolé, je n'aurais jamais dû …
_ Lexa ! Clarke la chope par les épaules et l'emporte avec elle.
Elle la força à avancer sur les pierres qui chancelaient et Lexa suivit malgré tout, elle ne cessa de répéter le prénom de Loïs et ses sanglots l'emportaient sur sa raison qu'elle semblait déjà avoir perdue. Le pont trembla, et derrière leurs pas, les pierres chutaient les unes après les autres. Clarke accéléra sa fuite et bientôt elles atteignirent l'autre rivage, elle poussa Lexa de toute ses forces en avant pour elle qu'elles parviennent à atteindre la corniche avant que tout le pont de cède sous elles. Le bruit des pierres résonnait et éclaboussait l'immense caverne et un trou béant condamnait désormais le passage par le Pont du Gouffre.
Clarke se releva et sentit le vide l'attirer. Elle regarda en arrière, elle reprit difficilement sa respiration, elles avaient échappé de peu à la chute, son cœur ne cessait de battre à tout rompre. Elle alla aider Lexa à se révéler mais elle semblait toujours perdue dans ses cauchemars.
Elle lui fit face, elle chercha son regard, elle chercha son attention sans y parvenir.
Clarke n'avait plus aucun doute, Lexa était un jour passé par là, elle connaissait ces montagnes. Elle la pensait originaire des forêts Trikru car Anya avait été son mentor, mais finalement ce n'était qu'une supposition. Jamais Lexa ne s'était vraiment confié sur son passé et encore moins sur son enfance, si tenté qu'on puisse parler d'enfance dans ce monde rude et dévasté.
Lexa murmura, ses mots étaient engloutis par sa peine et le raffut de la rivière. Clarke se sentit désarmée, elle aimerait l'aider, elle voudrait la ramener, elle voudrait la débarrasser de ses fantômes, elle voudrait tant ne pas voir cette peine terrible sur son visage que jamais elle n'avait vu auparavant.
Elle la tenait serré contre elle pendant qu'elle ne cessait de murmurer ces mots :
_ Loïs… pardonne moi… Loïs…
