8. Les galeries de l'angoisse.
Il n'était plus question de faire demi-tour, le pont s'était écroulé sous leurs pas. Clarke avait retrouvé son sang-froid alors que Lexa perdait pied. Elle avait atteint le bord de la corniche à temps pour ne pas être emporté par l'éboulement en emportant Lexa avec elle.
Elle l'avait vu se déconnecter de la réalité, elle l'avait vu se perdre dans un enfer de souvenirs, elle l'avait appelé, elle l'avait supplié de revenir auprès d'elle, elle avait tout fait pour la ramener à la raison mais Lexa avait continué de murmurer, de sombrer et de pleurer silencieusement toutes les larmes de son corps. Clarke ne savait pas quoi faire, elle resta recroquevillée, le long de la paroi avec Lexa blottit contre elle. Elle laissa passer les minutes qui lui semblaient être des heures, elle laissa son corps se remettre du choc et sa respiration reprendre son rythme. Elle berçait doucement Lexa, toujours prostrée, qui finit par perdre connaissance.
Clarke allait s'endormir, elle luttait, mais le choc et l'émotion passé, elle sentait ses forces l'abandonner. Elle était impuissante. Sans Lexa, elle ne s'avait par où continuer, sans elle, elle se perdrait inévitablement et ne ressortirait jamais vivante de cette montagne. Alors elle restait là, avec Lexa dans ses bras. Ses yeux se fermaient de temps à autre, son corps se reposait, le dos appuyé sur la roche, sa tête dodelinait et finit par se poser sur celle de Lexa, blottit sur son épaule, inconsciente.
Elles avaient dormi comme ça pendant un long moment, l'une contre l'autre, ne se souciant pas du temps qui passe. Clarke confortablement blottis dans un rêve où le soleil se levait à l'horizon, au-delà de la lisière du massif de montagne, au-delà des terres gelées. Elle aurait été incapable de dire quel jour ou quelle heure il était. Elle avait gardé la notion du temps jusqu'à leur arrivée dans la grotte aux bains de bulles mais depuis son réveil dans les bras du Commandant, elle n'aurait su dire la hauteur du soleil dans le ciel. Elle s'était perdue corps et âme dans ces cavernes, elle s'était abandonnée entièrement à la Montagne.
La Montagne. Allait-elle les tuer après les avoir vu survivre à ces nuits gelées ? Allait-elle prendre leurs vies à l'aube d'une nouvelle nuit ? Elles étaient l'incarnation du courage, elles étaient allées plus loin que quiconque, elles avaient mené leur peuple dans le noir et elles avaient survécu à tous les dangers, les pièges et les catastrophes possibles. Elles étaient des leaders, des Commandants, des forces de la nature, elles étaient vouées à accomplir de grandes choses mais elles étaient toutes les deux à bout de force. Arrivées jusque-là, Clarke ne voulait pas abandonner mais si Lexa ne reprenait pas conscience, elles seraient perdues.
Et puis les vapeurs, les fantômes et les rêves s'estompèrent. Lexa repris peu à peu conscience. Elle avait mal à la tête, elle était confuse, elle avait oublié les derniers moments avant de perdre conscience, elle devina qu'elle avait passé le pont, mais elle ne savait pas comment. Elle secoua la tête et sentit Clarke s'éveiller doucement à ses côtés. Elle ouvrit plus grand les yeux et découvrit le vide à la place du Pont.
Le passage au-dessus du Gouffre était écroulé. Son cœur sursauta et elle attrapa Clarke, qui se réveilla en sursaut. Elle constata qu'elle allait bien, qu'elle était bien vivante et la panique passa rapidement. Ses souvenirs étaient pourtant encore flous mais une fois la surprise passée, Lexa se leva et fit quelques pas pour plonger son regard en contre-bas, vers la rivière et les énormes pierres qui gisaient plus bas, créant de nouveaux obstacles, tel un barrage qui dérangeait le courant.
Clarke se releva et après l'avoir rejoint, elle lui prit le bras et la fit reculer lentement, juste par sécurité. Le regard de Lexa se vidait, encore, et Clarke pris les devants, la forçant à la fixer et à réagir.
_ Lexa, parle-moi ! qu'est ce qui t'es arrivée ? qu'est ce qui s'est passé ?
_ Je ne sais pas, j'avançais et puis… et puis j'ai vu…
_ Qu'est-ce que tu as vu ?
_ Loïs.
_ Oui. Tu as répété ce nom pendant longtemps avant de t'évanouir. Tu étais comme dans un état second.
_ Je suis désolé, Clarke, je … tu nous as sauvé la vie ? le pont ?
_ C'était moins une, tu es resté bloqué sur place, comme tétanisée.
_ Je m'en veux, Clarke, je n'aurais jamais dû t'emmener ici, je n'aurais jamais dû revenir ici.
_ Lexa, arrête, tu as une très bonne raison d'être venue jusqu'ici, tu cherches un allié, tu cherches une armée, l'avenir de Polis et de la Coalition, l'avenir de tout le monde est en jeu.
Lexa se tut un instant, elle la regardait, droit dans les yeux. Elle cherchait la faille, elle cherchait le mensonge dans ses paroles mais il n'y en avait pas. Clarke avait raison, il fallait qu'elle se reprenne, ses fantômes ne devaient pas l'empêcher d'avancer. Même si elle risquait d'en croiser d'autres. Il fallait qu'elle se libère, il fallait qu'elle délit les chaines et les boulets qu'elle trainait depuis toujours derrière elle. Il était temps.
Clarke la dévisageait, tentant de capter ses émotions et ses intentions, tentant de la cerner, encore et encore, tentant de comprendre ses démons qui la hantaient et l'empêchaient d'avancer. Tentant d'élucider ce doux et dangereux mystère qu'elle incarnait, tentant de percer ses murailles infranchissables qu'elle avait dressé entre elle et le reste du Monde pour mieux le gouverner vu d'en haut.
_ Lexa, parle-moi, tu peux tout me dire. Tu connais ces montagnes. Tu connais ce chemin, personnellement, n'est-ce pas ?
_ Oui. Répond-elle fébrilement.
_ Tu es déjà passé par ici ?
_ Oui, plusieurs fois, il y a longtemps…
Clarke lui prit la main, sentant que les mots pourraient cette fois-ci venir. Lexa plongea son regard dans ses yeux bleus pour y trouver la force de continuer, elle lui devait bien ça. Elle l'aimait depuis le premier jour, elle avait bien failli la perdre, plus d'une fois, mais elle était là au bout du monde avec elle alors il était temps de parler.
_ Clarke, je ne suis pas une Trikru. Je suis né ici, au sein du clan des Montagnes Enneigées. Personne ne le sait, hormis Titus et … Anya…
_ Anya était ton mentor, j'en ai déduit que tu étais née dans ses forêts.
_ Comme tout le monde mais ce n'est pas le cas. Il ne reste plus personne de vivant, plus personne de l'époque où Anya m'entrainait, et déjà à cette époque, peu de gens connaissaient la vérité sur mes origines.
_ Quelle vérité ? Lexa, de quoi as-tu peur ? tu étais déterminé à trouver à un allié en partant de Polis et plus on approche du but, plus je te sens angoissé et réticente …
_ Je me suis surestimée, je crois. Je pensais pouvoir revenir sans que ma conscience ne me tiraille. Clarke… j'ai peur… je suis parti depuis si longtemps, j'ai causé tant de malheurs, je crois que ce voyage ne se terminera pas bien.
_ Arrête ça tout de suite. Je crois en toi, tu as accompli tant de chose pour ton peuple. Tu as réuni les clans, tu as instauré la paix, tu crois en de meilleurs jours pour les survivants… Tu es la seule Heda, depuis des générations, à avoir fait autant…
_ Quoi ? pour mon Peuple ? pour la Coalition ? pour qu'il me trahissent… Regarde comme tout ceci est fragile, regarde comme tout ceci est sur le point de s'effondrer.
_ Pas tant que toi et moi on sera en vie ! pas tant que l'on se battra… je te le promets.
Clarke serait la main de Lexa très fort et son regard était sans détour. Son instinct de survie reprenait le dessus, elle s'était tant battue, elle avait tant donné depuis sa chute avec les 100, qu'elle avait cru pendant un moment, devoir abandonner et laisser le hasard décider de sa vie ou de sa mort, mais voir Lexa s'écrouler, lui donnait l'envie de se surpasser et de la relever.
Lexa ne pouvait plus détourner son regard de ses grands yeux bleus, elle se voyait enfin comme Clarke la voyait, forte, puissante, belle et déterminée mais aussi douce et même fragile parfois. Elle se sentait aimer pour ce qu'elle était, comme jamais on le l'avait fait, pas juste pour l'image qu'elle renvoyait et le pouvoir qu'elle incarnait.
Lexa ferma un instant les yeux, pour mieux y voir clair dans la mêlée de ses pensées. Mais rien n'y fit, même pleinement éveillée, elle revue le visage de Loïs, par-dessus l'épaule de Clarke. Son regard se perdait dans le vide et ses lèvres prononçaient son nom.
_ Loïs.
_ Lexa, qui est Loïs ? Demanda tout doucement Clarke sans vouloir la brusquer.
Lexa secoua la tête, elle chassa ce visage de son esprit et se laissa guider par la voix de Clarke pour ne pas sombrer de nouveau dans les méandres de sa pénible folie.
_ C'était mon petit frère. Dit-elle difficilement.
Clarke se tut, elle la laissa prendre le temps qu'il fallait pour articuler ces mots douloureux.
_ Quand j'étais petite…les enfants des Haut-villages de notre citée allaient souvent aux bains à bulles - il y a plusieurs cavernes comme celles où l'on a passé la nuit. On était une sacrée bande à y aller même si c'était interdit de se balader dans ces tunnels et …Loïs, il voulait toujours venir avec nous…
Clarke remarqua que prononcer son prénom était toujours terrible, sa voix tremblait à chaque fois, elle sentait même tout son corps se raidir et faire son maximum pour retenir ses sanglots.
_ … mais il n'avait que 5ans, et, à chaque fois, je lui répétais qu'il était encore trop petit, à chaque fois, je lui ordonnais de rester à la maison et puis un jour, il m'a suivi…
Clarke ressentait sa peine, ses mains qui tenaient les siennes devenaient moites et tremblantes, et une boule dans sa gorge se nouait d'avoir voulu entendre ses mots.
_ … je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite, la bande avançait bien, on connaissait ses tunnels par cœur, on savait éviter les patrouilles et les dangers, on était des enfants des Haut-villages, des enfants pauvres, on travaillait dur et ces jeux étaient notre seule récréation, on était des enfants, des petits vauriens c'est vrai, mais on était pas méchants… Et puis arrivée de l'autre côté du pont, j'ai… j'ai entendu crier mon nom.
_ C'était Loïs ?
_ Oui, il m'avait suivi jusque-là, d'habitude il n'était pas discret et je le remarquais vite et lui faisais faire demi-tour mais ce jour-là, je ne l'ai pas vu… Il avait dérapé sur une roche humide et il se tenait à une pierre, le corps et les pieds dans le vide… la rivière monstrueuse et ses remous terrifiants en contre bas. J'ai couru tant que j'ai pu pour l'atteindre…
Ses sanglots s'emballaient, elle avait du mal à les retenir. Elle reprit son souffle mais laissa échapper quelques larmes pour pouvoir continuer.
_ Je me suis jeté à terre, tout au bord du précipice… j'ai tendu mon bras dans le vide, j'ai resserré mes doigts sur la manche de son veston trop grand pour lui et … les coutures ont craqué, je l'ai senti tombé… j'ai vu son visage se décomposer, j'ai vu la peur panique dans ses yeux, je l'ai entendu hurler pendant sa chute… avant de le voir disparaitre dans l'eau. Après ça, tout est flou, j'étais à moitié suspendue dans le vide, les garçons m'ont rattrapé puis ils m'ont ramené à la Cité.
Clarke laissa échapper quelques larmes à son tour puis elle la prit dans ses bras, en la serrant aussi fort qu'elle le pouvait. Lexa montra une certaine résistance mais en quelques secondes, elle se laissa faire et accueilli volontiers ce geste de réconfort, dont elle avait en réalité toujours eu besoin.
_ C'était un accident, Lexa, ce n'était pas ta faute… Tenta de dire tout doucement Clarke.
_ N'essaie pas de m'en convaincre, s'il te plait ! J'ai déjà payé pour ça ! Reprit Lexa un peu sèchement.
Clarke ne comprit pas mais devant l'ombre de colère soudaine de Lexa, elle se tut.
_ Excuse-moi. Je n'aurais pas dû te parler comme ça … Je suis épuisé… désolé mais … On a assez tardé, il faut continuer. S'excusa timidement Lexa.
_ Tu es sur ? Tu ne veux pas te reposer encore un moment ?
_ Non, je vais bien, il faut avancer et puis, le Pont est détruit… pas de demi-tour possible et … Loïs ne me hantera plus maintenant, enfin je crois…
Elle fit un pas en arrière pour se séparer de l'étreinte de Clarke. Elle mit un temps à se décider, elles se regardèrent comme elles avaient l'habitude de le faire, en se promettant de remettre les choses à plus tard. Lexa reprit son sac et sa torche puis elle jeta un dernier coup d'œil au gouffre avant de pénétrer dans un nouveau tunnel sombre.
Clarke était sous le choc, cette histoire avait de tout évidence traumatisé Lexa et elle ne se pardonnait toujours pas, malgré ses propos et la démolition du pont, Clarke sentait la peine de Lexa la submerger encore alors qu'elle tentait de faire de son mieux pour faire face. Le silence entre elles se réinstalla et ses échos résonnaient dans les longs tunnels de pierre dans lesquels elles s'engouffraient.
Au travers de la roche, on entendait encore le grondement du torrent, Lexa semblait suivre le bruit pour progresser dans les galeries. Elle allait mieux à chaque pas qui l'éloignait du gouffre mais elle restait fragilisée par ce souvenir qui était remonté à la surface, elle était perturbée, et Clarke le voyait nettement à présent.
Elle sentait son angoisse l'atteindre, elle sentait la peur l'envahir, elle pouvait désormais voire, même en pleine obscurité, le trouble chez Lexa. Elle comprenait que ce voyage était bien plus qu'une quête pour la survie de la Coalition, c'était un retour dans le passé, un retour aux sources, c'était une voie vers la rédemption, vers le pardon.
Elle se trompait, Lexa ne cherchait aucunement le pardon, elle redoutait seulement de faire face à ses vieux démons, elle était profondément convaincue que rien ne pouvait être pardonné, elle avait accepté le fait que tout avait été sa faute, elle avait accepté la punition et son destin, mais pour elle, tout avait débuté avec la mort de Loïs.
_ Lexa, ça fait des heures qu'on marche, et… les parois… j'ai l'impression que les parois se rapprochent, le couloir rétrécit … et j'ai du mal à respirer…
Clarke avait ralenti le pas, elle avait eu du mal à finir sa phrase et Lexa se retourna sur elle-même. Les parois du tunnel s'étaient resserrées et il fallait progresser en file indienne, les sacs à dos à la main, tellement le passage devenait étroit. L'air chaud devenait glacial, l'oxygène se faisait rare, même le feu de la torche tremblait et faiblissait. Clarke étouffait, elle était sur le point de paniquer à cause du manque d'air, elle était épuisée, elle sentait la fatigue de son corps l'emporter et ses nerfs allaient lâcher.
_ Clarke, regarde-moi, on y est presque, je sais on a l'impression de s'enterrer sous terre, mais crois-moi, l'air libre est au bout de ce tunnel, la sortie n'est pas loin, avance avec moi, avance… Tentait de convaincre Lexa, qui reprenait le dessus alors qu'à son tour Clarke faiblissait.
_ Je ne peux pas Lexa… je…
Lexa lui pris son sac de provision avant qu'elle ne le lâche et l'aida à se maintenir debout.
_ Clarke, je t'en supplie, on est vraiment plus très loin… il y a une vallée et un refuge…
_ La citée ?
_ Non pas encore, mais…
_ Lexa, tu m'as …conduit… au bout du monde… mais…
Clarke respirait fort, son cœur s'emballait, sa respiration était chaotique, ses muscles se tétanisaient presque. Lexa lâcha les sacs et la torche, qui continua de flamber sur le sol de sable et de pierre en crépitant de douleur. Les ombres sur les parois vacillaient dans un combat de chaque seconde, les flammes luttaient pour rester en vie autant que Lexa luttait pour qu'elle se ressaisisse.
Elle prit le visage de Clarke entre ses mains et captura son regard. Elle n'allait pas la laisser abandonner maintenant, elle n'allait pas la laisser craquer, pas ici, pas comme ça. Ses yeux verts étaient flamboyants, les flammes vacillaient mais pas sa détermination, son courage inné resurgissait et transmettait toute sa volonté de vivre à Clarke.
_ Clarke, encore un petit effort. Tu disais qu'on se battrait tant qu'on serait en vie ! Alors bats-toi Clarke, bats-toi !
Lexa avait hurler, l'écho de sa voix dans les couloirs étroits se répétait et se dispersait peu à peu. Clarke était restée stupéfaite, elle avait perçu un tremblement terrible dans sa voix, qui s'était cassé par la peur de la perdre. Elle réalisa que plus jamais l'une n'abandonnerait l'autre, ou que ce soit et pour quelques raisons que ce soit. Elle comprit qu'elle pouvait laisser partir cette affreuse rancœur, cette affreuse sensation qu'un jour, elle choisira encore son peuple au lieu d'elle. Sournoisement, cette sensation l'avait toujours poursuivi, aujourd'hui, s'il elle devait abandonner une partie d'elle-même dans cette galerie sous-terraine au fin fond du Nord, ce serait celle-là.
Elle retrouva son souffle, elle chassa le flou devant ses yeux et cette idée d'ancienne trahison. Elle regardait Lexa sans sourciller, comme convaincue d'une idée nouvelle, comme happée par une vérité dont elle prenait lentement conscience. Elle sentit enfin la douceur de ses mains sur ses joues, elle sentait sa peur de la perdre et ses larmes qui montaient et qui auraient débordé d'un instant à l'autre si elle n'était pas sortie de sa crise de panique.
Elle ralentit encore sa respiration, elle retrouvait son calme, Lexa se détendit aussi, elle lui sourit.
_ Je te promets que ce tunnel prend bientôt fin… tu peux marcher ? ça va aller ?
Clarke hocha simplement la tête. Lexa allait se retourner et reprendre la torche avant que la flamme ne s'éteigne mais Clarke la rattrapa et se colla à elle, si près que leurs souffles se mêlèrent et que leurs yeux, déjà à demi clos, se dévoraient intensément. Un élan de passion animait Clarke, qui, il y a peine quelques minutes ne pouvait plus respirer, mais qui a présent débordait d'envie de retrouver ses lèvres. Elle l'embrassa fougueusement. Lexa l'accueillit avec tendresse et joie. Leurs cœurs à l'unisson s'emballaient et Clarke se recula, mettant fin à ce charmant baiser spontané, preuve qu'elle avait trouvé un second souffle pour continuer plus en avant.
Elle sourit timidement, elle rougit presque. Lexa rassembla leurs sacs et les porta sur une épaule, elle reprit la torche qui se raviva immédiatement après avoir quitté le sol de pierre. Elle ne dit pas un mot, elle jeta simplement un coup d'œil à Clarke qui hocha la tête pour lui dire d'avancer.
Lexa marchait doucement pour permettre à Clarke d'économiser ses forces. Elles ne pouvaient pas s'arrêter là, le tunnel était trop étroit, elles manquaient d'air mais Lexa savait, son esprit la revoyait courir avec ses amis dans ses galeries, elle savait que la sortie n'était plus très loin.
Soudain, la torche vacilla et se gonfla de joie, Lexa respira à plein poumons, elle sentit l'air glacial s'engouffrer en elle et la faire frissonner mais aussi revivre. Clarke l'imita et elle sentit l'espoir dans ses bouffées gelées. Clarke se pressa contre elle et récupéra son sac pour lui permettre d'avancer plus aisément. Lexa obtempéra et accéléra le pas, jusqu'à ce qu'une sombre clarté attire leur attention au fond de ce tunnel. Le soulagement souleva le cœur de Clarke quand, derrière Lexa, elle découvrit la couleur du ciel et le mordant du vent froid.
Lexa emprunta une allée de roche qui formait un escalier naturel pour descendre droit dans la vallée mais Clarke resta sur place quelques instant, trop heureuse de quitter ces grottes et ces galeries, trop heureuse d'être à l'air libre, et de revoir le ciel et ses étoiles.
_ Clarke vient avec moi !
Clarke prit une dernière grande bouffée d'air et baissa la tête pour porter son regard vers Lexa au pied de l'escalier qui dominait une vallée d'arbres blancs. C'était étourdissant, c'était splendide et morbide à la fois, c'était une vallée oubliée. Au creux du massif de montagnes, entouré de gigantesque pics rocheux, un val mort, blanc, où l'on devinait un restant de forêt et de bosquet recouvert par la neige. Au beau milieu d'une paroi de roche, la rivière sous-terraine se jetait dans le vide en une cascade gigantesque. L'eau chaude réchauffé par le cœur de la montagne se déversait dans la vallée gelée en un torrent de vapeurs qui se cristallisait au contact de l'air pour former une plaque de glace à la surface, puis tout le long de la rivière.
Clarke prit son manteau de fourrure pour le mettre sur ses épaules. Le choc de température qu'elle éprouvait lui fouettait les sens et elle eut l'impression de sortir d'un long et douloureux cauchemar. Elle tentait de rejoindre Lexa mais celle-ci, progressait rapidement entre les vieux arbres et les hauts rochers enneigés, alors elle suivait ses traces de pas dans la neige fraiche qui craquait sous ses pieds.
Quand elle la rejoignit enfin dans le labyrinthe de branches sèches et recouvert de neige, Lexa était en prise avec un arbuste gelé qu'elle tentait de déloger d'entre deux rochers monstrueux. Quand elle y parvint, Clarke comprit son acharnement, derrière se cachait une petite porte en bois mal ajustée directement cloué au flanc de la montagne. Un refuge.
_ Une grotte ? encore ? T'es sérieuse ? Ne put s'empêcher de lâcher Clarke en toute franchise.
Lexa se retenu de rire, comme toujours elle restait Heda, mais pour Clarke ce sourire valait la peine de se plaindre. Elle ria à son tour et l'air frais bondissant dans ses poumons lui fit un bien fou.
Lexa pénétra la première dans la cavité, elle et sa troche disparaissaient à la vue de Clarke mais aux reflets des flammes, elle devina la grandeur de la grotte. Elle passa à son tour par la petite porte en bois artisanal et un peu bancal, comme l'aurait été la porte d'une cabane d'enfant. Elle la referma doucement derrière elle et se retourna.
Lexa laissa Clarke examiner son refuge, qu'elle avait laissé derrière elle avec tout le reste de sa vie, il y a plus de dix ans. Elle plaça la torche dans une tige d'acier clouée à la paroi prévue à cet effet et déposa les sacs et les armes dans un coin.
Clarke resta sans voix, planté là, elle s'adossa à la porte, elle restait muette, les yeux écarquillés et la bouche ouverte. Au bout du Monde, perdue dans les Montagnes du Nord, dans une petite grotte au fond d'une vallée, elle ne s'attendait pas à ça. A l'intérieur, tout était aménagé, c'est un petit refuge, accueillant et confortable aux allures de cabane d'enfants mais dont le principal but était la survie et non l'amusement. Il y avait une caisse en bois retournée en guise de table, des grosses males superposées, des casiers empilés qui formait une sorte de bibliothèque asymétrique où étaient entreposés des bocaux de verres, des vivres et des coffres en tout genre il y avait une cheminé creusé dans la pierre, un soupirail et un clapet en fer et dans un recoin, face à la cheminée, il y avait aussi des matelas défoncés et empilés les uns sur les autres, des vieux coussins et des couvertures mitées. Sur les parois, il y avait des inscriptions à demi effacées par le temps, des dessins d'enfants, des symboles, des esquisses de le Terre et de la Lune, des gravures, des souvenirs de mômes aussi touchantes qu'extraordinaire.
_ Clarke, tu connais les symboles des clans ?
_ Oui bien sûr.
_ Tu peux ajouter celui-ci à ta liste. Fit Lexa en indiquant les gravures sur les murs, elle pointait du doigt, deux triangles de tailles différentes, superposés, symbolisant les pics des Montagnes du nord.
_ Je ne le connais pas.
_ Bien sûr que non, c'est celui du clan des Sommets enneigés. Tu le ne verra nulle part ailleurs dans le monde. Mais la Cité ne se considère pas comme un clan de toute façon… Dit-elle d'un ton amer.
_ A l'entrée de la grotte aux bains à bulles, à demi effacé par l'érosion, c'était le même symbole ?
_ Hm oui, je pensais que tu ne l'avais pas remarqué.
_ Si, et sur l'une des roches du pont aussi.
_ Exact.
_ Alors tu me mène bien quelque part ? je commençais à m'inquiéter, tu sais. Répondit Clarke avec un léger sourire pour la taquiner.
A son tour Lexa examina sa caverne, elle était comme elle l'avait laissé, à ceci près qu'elle était presque impeccable, comme si quelqu'un continuait de venir ici, de l'entretenir et l'approvisionner. La poussière ne s'entassait pas sur les meubles, les rations de vivres semblaient fraîches et s'entassaient à profusion et la lampe à huile, la pile de bouquin et la table de chevet près du lit, lui étaient inconnus. Clarke remarqua son étonnement alors qu'elle prenait à peine conscience de l'étrangeté de cette petite caverne.
_ Lexa ? Quelque chose ne va pas ? et où est-ce que l'on est exactement ?
_ Notre refuge. C'était notre refuge, là où on se planquait pour échapper à nos parents ou aux gardes qui surveillaient les tunnels et l'entrée de la cité.
_ C'est adorable comme endroit… Répond Clarke émue de découvrir un petit morceau de son passé.
Lexa répondit par un sourire, elle sortit chercher du bois sans dire un mot, en laissant Clarke prendre ses aises et souffler un peu après ce long chemin qu'elles avaient encore parcouru. Lexa savait qu'elles n'étaient plus qu'à une demi-heure de la citée mais à en juger par la position des étoiles, on était en plein milieu de la nuit, elle préférait faire une halte ici, au calme, reprendre des forces et trouver le courage de se présenter aux portes de la Cité sous la Montagne demain matin.
Elle alluma un feu avec du bois mort mais qui avait échappé au gel, elle rassembla quelques rations de nourriture et les déposa sur la table. Elle jeta un coup d'œil à Clarke, qui s'était allongée sur le lit en fermant les yeux quelques instants pour se remettre de ses émotions.
La fille du Ciel n'aurait pas su dire depuis combien de temps elles étaient parties de Polis, elle recommençait à s'inquiéter pour son peuple, maintenant que sa crise de mort imminente était passée, elle retrouvait ses vieilles convictions, ses vieilles tactiques de survie, cette folle force de vie qui la portait depuis toujours, cet instinct inné qui lui permettait d'avancer envers et contre tout. Elle commençait à cogiter et se perdre dans un tas de supposition inutiles au stade où elle en était.
Elle se redressa de la couche, s'empara d'une ration et la dévora, pendant que Lexa attisait les braises et que le refuge commençait à se réchauffer, promettant encore une fois de survivre à cette nuit glacée.
