9. Le médaillon et l'enfant.
Elles étaient réchauffées, et s'étaient nourrit. Lexa avait fait bouillir de l'eau et préparé une boisson avec les herbes et les racines gardé dans les bocaux. Clarke avait hésité puis finalement elle s'était laissé charmer par le délicieux breuvage. Il l'avait même apaisée, il lui avait redonné des forces et l'avait reconciliée avec les petits bonheurs de la vie. Elles étaient en relative sécurité, abritées et réconfortées. Elle se sentaient mieux, l'une comme l'autre. Elles se remettaient doucement de leur traversée dans les galeries et de leurs angoisses respectives.
Clarke assise au coin du feu, Lexa étendu sur les matelas et les couvertures, elles restaient toute les deux silencieuse, en se regardant fixement. Le moment était intime et unique. Seules au bout du monde, dans un refuge où elles se seraient bien installées pour le restant de leurs jours, rien que toutes les deux. Elles passaient un moment au calme ensemble, mais elles savaient que cette envie d'ailleurs, cette idée d'être ensemble en oubliant tous leurs devoirs et tous les dangers, n'était qu'une douce illusion.
Le regard de Lexa s'intensifiait de seconde en seconde, elle n'avait pas les mots mais ses yeux exprimaient tous ses sentiments, elle la remerciait pour être venue avec elle, pour lui avoir sauvé la vie, pour être là, tout simplement, dans la traversée la plus difficile qu'elle est jamais eue à faire. Finalement pour elle, revenir au pays s'avérait tout aussi compliqué et douloureux que d'en partir.
Clarke sentait ce regard sur elle la dévorer et l'implorer de lui rester fidèle corps et âme. Elle sentait toute l'intensité qu'elle dégageait, elle sentait ses sentiments se transmettre dans la prunelle de ses yeux verts, elle ressentait cette attraction charnelle l'envahir, elle commençait même à rougir un peu. Elle esquissa un sourire, ses yeux bleus pétillaient et répondaient aux déclarations muettes de sa compagne de voyage.
Elle finit par détourner les yeux, sentant l'envie et la gêne se mêler dans une émotion qu'elle pouvait à peine contrôler. Un doute la traversa. Elle laissa son regard vagabonder dans la caverne et s'attarder sur de vieux outils ou de vieilles babioles entreposés de-ci delà. Une caisse remplie de marteau, scie, couteau, faucille, pics et broches un support d'arme avec quelques épées émoussées bien calé dans leur raque un vase fêlé posé sur une étagère avec un fleur qui avait fini par mourir et sécher sur place, et qui s'effriterait si on la touchait; un train miniature, un jouet d'enfant antique aux couleurs délavées et aux rouages cassés une horloge en bois finement sculptée, bloquée sur midi-dix dont le mécanisme avait rendu l'âme il y a des dizaines et des dizaines d'années. Elle observait toutes ces petites reliques comme des images inédites du monde qui fut autrefois, avec un brin de chagrin dans le cœur.
Lexa baissa les yeux pour cacher son sourire devant une Clarke presque gêné de ses avances inaudibles, puis elle suivit son regard et une vague de nostalgie l'emportait doucement en reposant les yeux sur ces vieux objets familiers entassés ici. Elle sentait la fatigue lui peser sur les épaules, les ferma les yeux quelques secondes et quand elle les rouvrit, elle remarqua Clarke, debout devant une étagère, regardant avec attention un petit coffre en bois décoré d'où dépassait un médaillon accroché à une ficelle en cuir.
Clarke demanda l'accord à Lexa avant d'examiner de plus près le contenu du coffret. Lexa hocha la tête tout en se demandant ce qu'il pouvait bien y avoir dedans car il lui était totalement inconnu.
Clarke attrapa l'objet du bout des doigts et le sortit lentement du coffret. Lexa ne pouvait toujours pas voir l'objet en question. Clarke le prit dans sa main, elle découvrit un médaillon en forme de lune, soigneusement forgé dans un métal sombre. Les reliefs et les défauts rendaient les cratères réalistes, le travail artisanal était beau et délicat. Elle ouvrit le coffret un peu plus et en sortit un autre, en forme d'arbre celui-ci, d'une finesse extraordinaire dans le détail de l'écorce, des branches et des feuilles. Elle en trouva un troisième, une cloche, fait d'une autre matière. L'acier gris anthracite était ici remplacé par de la roche volcanique, noire et solide mais irrégulière presque poreuse.
Clarke se retourna vers Lexa, avec les pendentifs dépassants de part et d'autre de ses mains. Lexa les observa et il lui suffit d'un instant pour que son regard se fige et que sa respiration se bloque totalement. Elle semblait de nouveau happée par un souvenir douloureux, elle semblait se perdre dans les méandres des abysses infernales de son passé, ses mains tremblaient, ses yeux s'embuaient de larmes mais un sourire, triste, s'esquissa sur ses lèvres et elle retrouva son souffle sans sombrer dans la folie.
Elle était trop choquée pour pouvoir encore bouger ou articuler un quelconque mot, car son passé resurgissait encore de façon brutale, comme une étourdissante vapeur de tristesse, comme un souvenir qui crépiterait comme la pellicule d'un vieux film en noir et blanc. Clarke semblait perdu face à Lexa qui se perdait de nouveau en elle-même.
Clarke ne bougeait plus d'un centimètre, Lexa revenait doucement à elle, son absence s'échappait, elle reporta son regard droit sur Clarke et trouva la force de se lever pour prendre les médaillons entre ses mains.
Elle serrait les pendentifs entre ses doigts pendant que Clarke en sortait d'autre de toutes formes différentes, attachés à des liens de cuir noir ou marron. Elle fixa son attention sur celui que tenait Clarke du bout des doigts. Elle le saisit et l'examina, elle le reconnaitrait parmi des milliers, c'était le sien, c'était son médaillon, celui en forme de hache à double lames, sculpté finement dans l'acier, semblable à une vraie hache, avec son manche entouré de bande de cuir clouté et ses lames fines et polies.
_ Qu'est-ce que c'est ? Osa enfin questionner Clarke.
Lexa mit un moment avant de répondre, les mots semblaient coincés dans le fond de sa gorge.
_ Ces médaillons… C'est moi qui les ai faits, c'était il y a si longtemps…
_ Ils sont magnifiques, Lexa ! D'une finesse incroyable et d'un réalisme fou !
_ Ne soit pas si étonnée !
_ Excuse-moi, mais Lexa, c'est splendide, vraiment…
_ Merci…
_ Tu avais quel âge quand tu as fait ça ?
_ Hm… je ne sais plus trop, sept ou huit ans peut-être. Mon père était forgeron… mais il détestait que je perde mon temps à sculpter ces trucs inutiles. Celui-ci, c'était le mien. Dit-elle en passant celui en forme de hache à double lames autour de son cou.
En le passant, Lexa avait le regard triste mais le sourire aux lèvres, comme si elle retrouvait une partie d'elle-même qu'elle avait laissé derrière elle et qu'elle avait presque oublié. Son cœur se gonflait d'une forte émotion, elle le sera dans sa main et elle semblait retrouver son courage, sa sérénité et sa rage de vivre. Au cours de ce voyage, elle retrouvait des parts d'elle-même qui lui avait visiblement manqué.
_ L'Arbre était à Flow, mon voisin dans les Haut-Villages, fils de l'Herboriste la Fleur des Neiges c'était à sa sœur, Xia. La Cloche en pierre de lave, c'était au fils du vacher, Peerri la Lune était à ma cousine Bia, celui en forme d'épée à Khalel, l'oiseau était à Katryn et … il y en avait un en forme de flamme, fait en pierre rouge de Rhodonite, il était à Loïs, pour ses cheveux couleur du feu et parce qu'il était chargé de la surveillance des braises à l'atelier de notre père… et … et la Couronne… c'était à… Costia…
Elle avait eu du mal à prononcer ses dernières paroles, elle avait chopé du bout des doigts le médaillon en question, celui en forme de couronne royale, le seul travaillé dans une roche claire et le seul à être incrusté d'une petite pierre précieuse jaune. La douleur était toujours là, planquée quelque part en elle et prête à resurgir à la moindre occasion. Elle déglutit difficilement, elle semblait ravaler son émotion en même temps, elle semblait lutter pour ne pas craquer de nouveau, elle semblait se méfier de l'approche d'un de ses autres fantômes du passé qui pourrait fort bien faire son apparition.
Clarke l'observait avec attention, elle gardait le silence, elle tentait de cacher son agacement soudain et inutile. Elle essayait tant bien que mal de chasser ce nom de sa tête. Lexa lui avait un jour confier que Costia avait été son plus grand amour, et qu'après sa mort, elle s'était refusée d'éprouver de nouveau ce sentiment. « L'amour est une faiblesse ». Clarke avait toujours gardé ses paroles en mémoire, à cet instant tragique où ils se recueillaient devant le bûcher, où ils faisaient leurs adieux à Finn, exécuté de ses propres mains, pour venger à la manière des Natifs les hommes et femmes qu'il avait assassinées. Maintenant elle savait que Costia venait aussi de la Cité des Montagnes, maintenant elle savait que ce lien été plus profond qu'elle ne l'avait pensé, et elle commençait à comprendre le détachement dans le comportement de Lexa.
Elle avait toujours redouté et repoussé ses propres sentiments naissants et contradictoires pour le Commandant Suprême de la Coalition, en parti parce qu'elle la pensait totalement inaccessible, voire insensible. Et puis il y eu ce jour, la veille d'une bataille, où Lexa avait été honnête face à elle, où elle avait laissé l'être sensible qu'elle était, s'exprimer en laissant son rôle de Commandant de côté. Elle s'était mise en danger ce jour, elle s'était confiée, en toute sincérité, en toute loyauté, et pourtant, l'élan de confiance que lui avait accordé Clarke, avait été balayé la nuit suivante. Elle avait effacé tout cela, elle avait pardonné, elle s'était alliée de nouveau, elle s'était inclinée devant elle, elle lui avait juré fidélité. Elle repoussait ce sentiment de jalousie inconvenant, elle baissa le regard pour que cette impression échappe à Lexa.
Lexa reprit le dessus sur ces vieux souvenirs.
_ Je ne sais pas comment ils sont arrivés là. Quand j'ai quitté la Citée, ils les avaient tous autour du cou… j'avais presque oublié, je crois que j'ai toujours pensé qu'ils les avaient gardés… mais faut croire que non. Dit-elle avec une pointe d'amertume dans la voix et un élan de colère qu'elle réfréna vite.
_ Ils sont là en tout cas, quelqu'un les a gardés. Dit-Clarke pour la réconforter.
_ Hm, tu as raison. Je me demande qui peut bien continuer de venir ici… tiens celui-ci était à Rio, le fils du … mais j'y pense, s'ils sont tous là…
Lexa eut comme une illumination soudaine, elle lâcha les médaillons qu'elle tenait dans les mains, y compris celui de Costia, et attrapa le coffret en bois où ils étaient tous réunis. Elle se précipita sur le lit pour y poser le coffret puis en sortir, et démêler au passage, tous les pendentifs qui y étaient enfermés.
Clarke resta le regard figé sur la couronne miniature qui jonchait le sol. Elle ne pouvait faire autrement que de redouter cet ancien amour perdu, elle ne pouvait plus raisonner correctement, Costia était morte, depuis longtemps, elle ne pouvait pas en avoir peur mais cette ombre planait toujours au-dessus d'elle, elle le savait et ça la rongeait. La fatigue rendait son raisonnement confus, elle revit cette nuit passé avec Lexa, dans cette grotte, puis ses autres nuits, tout près d'elle, dans le froid glacial, couverte de neige, ou dans cette tente, au fond de cette forêt foisonnante de vie. Ce qu'elle ressentait pour elle était totalement fou et ce rappel à ce premier amour, la faisait chavirer malgré elle dans une colère absurde. Mais voir ce médaillon qui lui avait appartenue joncher le sol et être oublié par Lexa, la réconfortait, elle y vit une chance de passer à autre chose.
Clarke sortit de sa torpeur quand Lexa cria victoire discrètement dans son coin. Elle avait trouvé ce qu'elle cherchait au fond du coffret et admirait le médaillon en question comme une enfant admire son premier bijou plastique sortit d'un distributeur de jouet. Celui-ci représentait un souvenir, ce n'était qu'une forme bizarre, une forme qui apparaissait dans le ciel, les nuits d'été. Ce médaillon, elle ne l'avait jamais offert, il n'appartenait à personne.
Elle se tourna vers Clarke et lui tendit. Cette dernière la rejoignit au plus vite, laissant derrière elle ses pensées dérangeantes et observa le bout de métal en prenant place auprès de Lexa sur le lit, laissant entre elles, le coffret qui débordait de médaillons. Elle reconnue cette forme tout de suite, elle l'aurait reconnu entre mille. C'était l'Arche. Son Arche. Ces douze stations spatiales assemblées pour survivre à l'anéantissement de la civilisation sur Terre. C'était elle, parfaitement représenté à échelle réduite, son tronc et son anneau, ses passerelles et ses reliefs. Le métal poli était remarquablement travaillé et Clarke resta sans voix, admirant avec fascination et étonnement l'objet que Lexa lui avait glissé entre les mains.
Elle regardait tour à tour, l'objet et l'artiste, en laissant son admiration déborder de ses yeux bleus pétillants. Elle n'en revenait toujours pas, elle était subjuguée et charmée à la fois. Ces doutes sur le lien qui les unissaient, ce doute inspiré par le vieux pendentif de Costia, s'envola en un instant, pour laisser place à une vague d'émotion et d'amour. Elle se sentait flattée, un peu confuse et son visage reflétait son parfait étonnement.
Lexa se mit à sourire, ravi du petit effet que sa vieille breloque forgée il y a plus de 10ans avait eu sur Clarke. Elle la laissa l'admirer un moment puis lui pris des mains pour le lui passer. Elle se plaça dans son dos, elle écarta ses cheveux blonds, et noua le lacet en cuir autour de son cou. En faisant cela, ses doigts avaient frôlé sa peau et Clarke frissonna. Lexa remit lentement ses cheveux en place, et le rouge lui montait aux joues en songeant qu'elle aurait aimé déposer un baiser sur cette nuque qui avait frissonné à son contact. Elle ravala son sourire, et se replaça face à Clarke.
_ C'est vraiment surprenant Lexa, c'est un bijou magnifique mais …
_ Il est pour toi.
_ Oh… non Lexa, je ne peux pas accepter…
_ Bien sûr que si. Il t'était destiné, je crois… mais je ne le savais pas jusqu'à aujourd'hui.
_Merci. Répondit Clarke en penchant la tête pour le prendre entre ses doigts et l'admirer une fois de plus.
_ Tu la reconnu ?
_ Bien évidemment, l'Arche… mais comment tu as pu … tu m'as dit que tu étais enfant quand…
_ Oui, quand j'étais enfant, il y avait une légende que tous les habitants de la Cité des Montagnes connaissaient. Cette légende disait que tout notre Monde avait été dévasté au-delà du Massif, que tout ce que l'on connaissait d'autrefois n'était plus qu'un tas de cendre, que tout ce qui avait survécu de bon était ici, à la Cité, dehors ce n'était plus que sauvagerie et cruauté. On disait qu'au-delà des murs de notre Montagne, le Monde était à feu et à sang…
Clarke l'écoutait avec attention, sans nulle intention de l'interrompre avec les questions qui lui passaient déjà par la tête. Elle se leva doucement, pour récupérer sa tasse de tisane encore bien chaude, sans lâcher des yeux Lexa et son récit. Elle se réinstalla plus confortablement sur la couche et Lexa s'approcha légérement d'elle en continuant son histoire.
_... On disait que rien de bon n'avait pu survivre au-delà de nos murs, mais nous, nous avions survécu, nous avions été épargnés par l'apocalypse nucléaire que l'ancienne civilisation avait laissé éclater. Notre citée était un vestige unique de cet âge d'or de la technologie, cette technologie qui les avaient dépassés et tous tués. Pendant toutes ces années, mon peuple a survécu en totale autarcie, sans aucune aide extérieure, simplement avec ce qu'il restait debout après les catastrophes. Notre peuple était debout, courageux et extrêmement doué pour survivre en milieu hostile, nos ancêtres ont reconstruit la cité pour que l'on survive. Nous étions la dernière cité libre de l'humanité, la dernière à se souvenir des erreurs du passé, la dernière à se surpasser au travail, à respecter l'ordre et la hiérarchie, au-delà c'était l'anarchie et la loi du plus fort et du plus cruel. Nous étions les enfants survivants de l'Ancien temps, nous étions les derniers, nous … et les Astronautes. Que les natifs appellent le Peuple du Ciel.
Clarke tiqua, étonné d'entendre le nom de son peuple dans le récit d'une légende d'enfance de son Commandant.
_ Le peuple du Ciel ?
_ Nous étions conscients de ne pas être les seuls « humains » à avoir survécus, j'entends par là, ceux à avoir gardé la mémoire du Monde qui fut le nôtre avant. Toutes les nuits d'été, dans le ciel immense, nous pouvions apercevoir la station spatiale survivante qui éclairait de ses petites lumières géométrique un ciel d'étoiles désordonnées. Vous étiez comme une nouvelle constellation sur la carte du ciel connu. Vous étiez comme une nouvelle étoile, auquel on avait jamais fait attention avant que la nuit des enfers ne s'abatte sur Terre. Vous étiez comme un espoir dans un ciel noir. Alors nous savions que nous n'étions pas seul, chaque nuit d'été, nous pouvions voir la station et l'on pensait à vous, seul là-haut, sans aucun moyen de savoir que nous étions là, si petit, si perdu dans la Montagne, à vous regarder dans le noir…
Clarke resta sans voix. Elle imagina grossièrement Lexa au sommet d'une Montagne fixant le ciel à la recherche d'une trace de l'Arche parmi les étoiles. Elle se souvient à son tour de ses heures passé au hublot dans la cabine-bureau de son père, ses heures à admirer la Terre et ses reliefs, à tenter de s'imaginer que quelque chose avait survécu, alors que tout le monde disait la Terre inhabitable pour encore des centaines d'années - ce qui ne les avaient pas empêché d'envoyer 100 jeunes condamnés à aller vérifier à leur place. Elle ne leur en voulait plus pour ça, sans ça, ils seraient tous morts là-haut sans ça, elle n'aurait pas vu toutes les merveilles que la Terre avait encore à offrir sans ça, elle ne l'aurait jamais rencontré elle. Elle prit conscience que depuis toutes ces années, elles se cherchaient, l'une et l'autre sans le savoir.
_ Lexa… vous aviez raison, nous étions bien là-haut, depuis toutes ces années.
_ Je le sais, Kane et Jaha m'ont donné un premier aperçut de qui vous étiez. Mais j'en ai pris conscience en te rencontrant pour la première fois. J'ai tout de suite su que tu venais d'ailleurs, ça se sentais, tu n'étais pas une native, tu étais bien plus que cela, tu étais la lumière de ma nuit noire, tu étais l'espoir dont mon peuple natal parlait depuis toujours et enfin tu venais de quitter le ciel pour rejoindre la Terre. Le peuple Trikru et tous les autres clans n'ont pas pu voir ce que moi, venu des Montagnes de Nord, je pouvais voir en toi. J'ai dû faire des choix et des sacrifices pour te garder à mes côtés contre l'avis de tous.
_ Je… je sais Lexa, et je n'ai pas rendu les choses faciles non plus. Dit Clarke en baissant les yeux.
_ Et je n'aurais jamais dû t'abandonner au Mont Weather…
_ Lexa on a déjà parlé de ça… n'en parlons plus jamais…
_ Très bien. Acquiesça Lexa plutôt soulagée par sa réponse.
_ Lexa… je dois t'avouer une chose…
_ Quoi ?
_ Quand j'étais petite, je passais mon temps au hublot, je passais mon temps à regarder les reliefs de la Terre, à la scruter pour y chercher une âme qui vive…
_ Tu crois qu'il est possible qu'un soir d'été, j'ai pu observer le ciel pendant que tu observais la Terre ?
_ J'aime à le croire en tout cas…
Clarke sourit timidement, Lexa l'imita. Une petite lueur de vie s'insinua dans leurs yeux, effaçant la tristesse, accompagnant les reflets des flammes dans l'âtre. Cette idée charmante leur gonflait le cœur d'espoir, comme si leurs deux vies leur paraissaient à présent inextricables. Un silence reposant et paisible les emportait dans une déclaration sans mot et sans regrets. La blonde se rapprocha de la brune et déposa un léger baiser sur ses lèvres avant de se blottir contre elle. Lexa l'accueillit volontiers dans ses bras et s'installa mieux contre les coussins.
Elles restèrent un long moment comme cela, simplement ensemble, simplement paisible et heureuse, savourant l'instant présent, comme si elles avaient attendu ce moment toute la journée, comme si elles ne se retenaient plus de se prouver leur affection.
Elles s'étaient toutes deux assoupis. La chaleur du feu, le réconfort du refuge et les bienfaits de la tisane avaient eu raison de leurs corps et de leur fatigue. Mais comme l'instinct ne se chassait pas avec le sommeil, Lexa se réveilla sentant les bûchettes et les brindilles n'être plus que des braises mourantes.
Elle se leva tout doucement, prenant soin de ne pas réveiller Clarke et rabattant les couvertures et les fourrures sur son corps endormi. Elle déposa une peau de bête sur ses épaules, pris une machette et sortit de la caverne en silence. Elle pesta contre le grincement de la porte et partit plus loin dans la vallée pour y découper du bois.
Elle déposa buches et branches à l'entrée de la grotte et partit en direction de la rivière gelée. Elle testa la glace et monta dessus avec précaution, elle traversa avec assurance, elle trouva un court d'eau entre deux blocks de glace le long de la rive et y rempli ses gourdes. Une fois fait, elle longea des pierres en formes de pics et escalada un monticule de rochers, de là, elle pouvait accéder à un couloir étroit le long des pans de montagne qui entouraient la vallée. En continuant un peu, elle atteignit un point culminant, d'où toute la petite vallée était visible : la grotte près de la cascade, qui menait aux galeries par lesquelles elles étaient arrivées le lit gelé de la rivière qui traversait tout le vallon jusqu'aux Chutes des Abysses Mortelles ; l'entrée du refuge bien caché dans les arbres morts, quand on ne sait pas où regarder, il est invisible, et enfin, le canyon.
Elle porta le regard vers le canyon, à l'autre bout du val. Malgré tout son courage, l'angoisse se lisait sur les traits de son visage. Il faisait sombre pratiquement toute la journée sur ces terres reculées du Nord, mais il faisait encore nuit, seul la Lune, lointaine et pâle, éclairait l'entrée du canyon, tout le reste était plongé dans le noir le plus profond. Elle respira profondément, elle extirpa tous les doutes, toute la peur et l'angoisse qui la rongeaient. Elle ne voulait pas y aller, si ça ne tenait qu'à elle, elle n'irait pas, mais elle était Heda, ce qu'elle faisait à présent c'était pour son peuple, pour la Coalition, pour la survie. Elle mit à profit avec difficulté les enseignements de ses Maitres, elle chercha en elle cette sérénité, ce calme parfait qui lui permettait de tout affronter, mais ce soir, ici, revenue en ces lieux, elle se perdait dans ses abstractions craintives, elle se perdait dans les recoins de ses cauchemars… quand elle aperçut une ombre courir entre les arbres morts de la vallée.
Elle revint à elle et tous ses sens se mirent en alerte. Elle rebroussa chemin, elle dégringola habilement des rochers comme si elle avait fait cela toute sa vie, elle atteignit le centre du val mais aucune trace de son ombre éphémère. Elle rejoignit son refuge en courant à perdre haleine, elle avait soudain peur pour Clarke, peur que la Garde de la Cité des Montagnes ne l'ait trouvé, peur que le refuge soit devenu un piège…
Elle franchit la porte et entra en trombe, complétement paniquée. Elle ne retint pas la porte qui claqua et qui réveilla Clarke, profondément endormie. La blonde sortit de son sommeil en sursaut et s'inquiéta de voir Lexa, sur le pas de la porte, essoufflée et désemparée.
_ Qu'est-ce qui se passe ?!
Lexa reprit contenance et referma la porte qui grande ouverte laissait entrer le froid glacial.
_ Rien, pardon, je… la porte… le vent. Balbutia Lexa comme elle put.
Elle se retourna et sortit chercher ses bûches pour les balancer dans l'âtre et refermer la porte en actionnant le loquet du verrou. Avec le tisonnier, elle plaça les bûches et les branches pour faire repartir le feu. Elle tamisa les lampes à huile et se replaça confortablement près de Clarke qui n'avait pas quitté la couche de vieux matelas empilés.
_ Est-ce que tout va bien ? Demanda Clarke d'une petite voix inquiète.
Lexa s'amusa tristement d'elle-même, désormais son air stoïque et légendaire n'aidait plus en rien à cacher ses sentiments aux yeux de Clarke. Désormais, elle savait qu'elle était un livre ouvert pour la fille du Ciel, et cela avait été son vœu le plus chère. Etre honnête, être d'une totale transparence envers elle, lui avouer les confins de ses pensées, lui raconter les abysses de ses cauchemars, lui être totalement dévouée, sans plus aucun coup bas, sans plus aucun mensonge, voilà la femme qu'elle voulait être.
_ Oui tout va bien, j'ai simplement ramené du bois, et pris l'air…
Clarke leva un sourcil sans dire un mot.
_ … et j'ai couru après une ombre invisible et j'ai cru que la Garde t'avait trouvé dans la grotte. Finit par avouer Lexa.
Clarke sourit et hocha simplement la tête, clairement satisfaite qu'elle se livre enfin, clairement rassurée qu'elle lui dise la vérité, même absurde clairement heureuse qu'elle ne se dérobe plus en réponse évasives et mystérieuses.
Lexa rougit dans la pénombre et s'enfonça un peu plus sous les couvertures.
_ Lexa ? Commença la blonde d'un ton sombre.
_ Oui, Clarke ?
_ Je peux te poser une question ?
_ Tu peux.
Clarke marqua une pause avant de continuer. Lexa eut le temps de supposer le pire sur ce qui pourrait suivre, son cœur s'emballa, sa gorge se noua et un pic de stress s'empara d'elle. Elle supposait que ce voyage et ses embuches commençaient à faire beaucoup pour elle, elle se disait que ce voyage sans fin était pour elle un calvaire vers une mort certaine, elle se disait qu'elle lui avait communiqué son angoisse, elle se disait qu'elle regrettait peut-être leur nuit dans la grotte aux bains de bulles. Elle s'en voulait et se morfondait pendant la seconde de silence interminable de Clarke.
_ Tu as grandi dans une cité dans la montagne. Ok, j'imprime, j'ai bien grandi dans une station spatiale ! Mais pourquoi n'en avoir jamais parlé, pourquoi laissé croire que tu étais Trikru ? Tu n'aurais pas pu participer au Conclave ?
_ Si, bien sûr que si, c'est le sang noir qui donne accès au Conclave, rien d'autre. C'est juste qu'Anya trouvait préférable de me faire passer pour une enfant Trikru pendant l'entrainement. A l'époque, il y avait beaucoup de guerre de clan, beaucoup de rébellion, des vendettas et beaucoup d'innocents morts, bien plus que maintenant, tu imagines. Anya voulait me protéger, elle m'a fait passer pour l'un des nombreux orphelins venant des terres les plus reculer de l'ouest.
_ Je ne l'ai pas connu très longtemps, on s'est échappées du Mont Wheather ensemble, je lui ai fait confiance… et puis elle m'a assommée et ligotée …
_ Clarke … Murmura Lexa, voyant très bien où elle voulait en venir.
_ Mais je lui en veux pas, moi non plus je ne faisais confiance à personne … comment j'aurais pu ? Tous ceux en qui j'avais eue confiance m'ont envoyé sur Terre vers une mort certaine et une fois-là, je me suis retrouvée face à une nouvelle génération d'humain sauvages !
Lexa tiqua au mot sauvage, puis elle sourit, elle comprenait bien cette sensation.
_ Pardon, mais c'était si exceptionnel de respirer de l'air pur dans cette immense forêt magnifique… c'était tout simplement merveilleux de se retrouver dans la nature, jusqu'à ce que certain se fasse embrocher par vos lances et vos flèches.
_ Les villages du coin vous ont pris pour des hommes du Mont Wheaver. Vous étiez armé comme eux et vous aviez la technologie …
_ Je sais… comme quand dans l'histoire de l'humanité les différentes civilisations se sont retrouvées face à face, cela a toujours été un choc et cela a toujours déclenché des guerres. Et c'était un choc, être vivant… et de ne pas être seul. Nous étions tous sous le choc et tout s'est enchainé si vite. Il y a eu tellement de mort… certains auraient pu être évité…
_ Il y aura toujours des morts. Rétorqua Lexa avec le poids de la fatalité qui résonnait entre ses mots.
_ Le sang appel le sang. Je sais, je connais vos lois et je suis contre. Il y a parfois d'autre solution.
_ Tu m'as appris cela, Clarke kom Skykru.
A l'énoncé de son titre avec son accent natif, Clarke se mit à rougir. Elle taquina Lexa du coude en cachant son sourire.
_ J'ai moi aussi certains fantômes qui me suivent où que j'aille. Mais ce qui t'es arrivée sur le Pont c'était terrifiant. Ta peine et ta peur étaient vivantes et elles te consumaient sans que je ne puisse rien faire contre.
_ Loïs. Murmura Lexa pendant que Clarke se blottissait un peu plus contre elle.
_ Lexa, j'aimerais savoir comment tu t'es retrouvé avec Anya et les jeunes Nightbloods si tu vivais dans ces Montagnes ?
_ Eh bien… humm... Quand Loïs est mort, on m'a chassé…
_ Quoi ?! non, Lexa…
_ Enfin, ce n'est pas tout à fait ça…
Clarke n'insista pas, elle ne dit plus un mot et la laissa se décider à poursuivre.
_ Enfin, si c'est presque ça. A l'époque les portes de la Cité n'étaient pas closes et il y avait trois voies d'accès dans la Montagne du Nord, notre armé nous protégeait et l'on accueillait les réfugiés … Le roi entretenait de bonne relation avec le Commandant Heda des terres Trikru mais cela restait simplement diplomatique…et le Père de la Reine Nia régnait en Tyran sur les terres gelées du Nord Est… Quelque temps avant la mort de Loïs, une troupe d'émissaires du Commandant était venu réclamer les jeunes Nightbloods pour les entrainer en vue du prochain Conclave… ils avaient fait aligner tous les jeunes enfants de la Cité côte à côte sur la grand place, et tour à tour, ils leur avaient entaillé le bras pour voir la couleur de leur sang… mais notre peuple, vivant dans la Cité depuis la fin de l'Ancien Monde, ne comptait pas beaucoup de descendant de Primeheda dans ses rangs… Anya et ses hommes étaient reparti sans aucun jeune enfant nightblood…
_ Comment ça ? et toi alors ?
_ Mon père savait depuis longtemps pour mon frère et moi. Notre mère était une réfugiée, elle n'était pas née dans les Montagnes et notre sang était noir. Quand j'ai commencé à travailler avec lui à la fonderie, je me suis coupé, j'étais très jeune et il a su que j'étais différente. Il m'a regardé longuement, j'ai cru qu'il était en colère, puis il m'a serré dans ses bras, la seule et unique fois. Quand on est rentré le soir, il y a pris une aiguille et il s'est penché au-dessus du berceau de Loïs, il l'a piqué dans sa chair dodue de nouveau-né et son sang aussi était noir.
Elle reprit son souffle un moment, dans son esprit elle revoyait la petite maison, perché sur les flancs de la montagne dans le quartier des Hauts-Villages, elle sentait la chaleur du feu dans la cheminé, et l'odeur de la soupe dans la marmite. Elle pouvait encore entendre le vent souffler entre les planches des baraquements suspendus aux échafaudages dressés le long des parois, des corniches et des pics de la Montagne. Elle pouvait encore sentir l'ambiance particulière qui régnait dans ses quartiers pauvres mais bien plus chaleureux que les couloirs glacials du Palais.
_ Alors quand Anya et sa troupe sont venus la première fois, mon père nous a caché. Le Roi le soupçonnait de lui cacher quelque chose, mais il découvrit simplement un autre secret et il a puni en conséquence son enfant qui trainait avec notre bande de voyous des Hauts-Villages sans permission.
Clarke comprit, l'enfant du Roi, un médaillon en forme de couronne, Costia était la fille du Roi mais Lexa ne l'avait pas nommé, volontairement ou non. Clarke s'adoucit, son sentiment à l'encontre de Costia s'estompait, elle se sentait stupide d'avoir ressenti cela et chassa de nouveau cette idée.
_ Il a pris des risques en nous cachant. Il nous aimait, je crois, à sa manière… mais quand Loïs est mort… ma mère s'est emmurée dans le chagrin et mon père est entré dans une rage folle, et les gardes m'ont apporté au Roi. Un message a été apporté aux émissaires de Heda et l'on m'a livré à Anya. J'avais dix ans à peine… enfin je crois.
_ Mon dieu… Lexa, c'est terrible… Murmura Clarke avec un sanglot dans la voix.
_ C'est loin tout ça. Répondit Lexa sans sourciller.
_ Mais … Clarke resta sans voix.
_ Ce jour-là, j'ai vu mon frère mourir, j'ai vu ma mère me tourner le dos sans le vouloir et j'ai vu mon père dans la plus grande des colères. J'ai tenté d'oublier mais rien n'y fait, on n'oublie jamais. Les gardes du Roi ont dû l'immobiliser. Il m'aurait tué de ses mains, mais c'est le Roi qui m'a « épargné » et exilé.
_ Et tu as survécu… à l'entrainement d'Anya dans un monde qui t'était inconnu ?
_ Oui.
_ Puis au Conclave…
_ Oui. Dit-elle plus péniblement.
_ Et te voilà la plus grande Heda que le Monde est jamais connu.
_ Je ne suis pas sûr de cela.
_ La Coalition c'est ton œuvre, ce début de paix c'est ton cadeau au monde. J'ai marché dans les rues de Polis avant la rébellion de Nia, tu es aimé Lexa, tu es un Commandant aimé et respecté.
Lexa se tut, elle rougit presque, son statut elle le devait à sa force, elle n'acceptait que rarement les compliments mais ce soir, ils lui faisaient chaud au cœur.
Clarke se blottit un peu plus contre elle, si tenté qu'elle puisse être encore plus près qu'elle ne l'était. Elle lui murmura à l'oreille qu'elles étaient faites pour en arriver là où elles étaient. Elle lui chuchota qu'il ne fallait plus avoir peur de ces fantômes.
_ Les fantômes n'existent pas. Mes Maitres m'ont enseigné que la Mort n'est pas la Fin…
_ La réincarnation …
_Oui… ces fantômes ne sont pas réels, ce n'était que mon esprit qui me jouait des tours.
Clarke acquiesça en silence. Elle lui murmura son amour dans un dernier baisé avant de s'endormir dans ses bras.
Lexa resta quelques instants les yeux dans le vague, à ressasser ses mots et ses sensations. Les portes de la Citée étaient accessibles, dans quelques heures il faudra se lever et y aller. Elle serra Clarke contre elle, respira le parfum de ses cheveux et s'endormit plus facilement que d'ordinaire, comme si les mots prononcés et le passé raconté, faisaient s'envoler la peine, comme si le poids de ses souvenirs s'était allégé. Dans un dernier soupir, elle ferma les yeux, s'apaisa puis s'endormit.
Leurs sommeils fut doux et paisible, bien au chaud, sur la couche la plus confortable qu'elles aient eut depuis des jours et des jours. Oui ce sommeil était récupérateur et bien faisant. L'une contre l'autre, elles s'étaient totalement abandonnées à Morphée, au contraire des précédentes nuits mouvementées, agitées, toujours sur le qui-vive, ne dormant que d'un œil ou bien cauchemardant même éveiller.
Le jour s'était levé mais dans ses contrées reculées, le jour et la nuit n'étaient séparés que d'une faible nuance entre le noir et le bleu céleste. Les étoiles y étaient plus rares et plus pâles, comme si elles étaient éteintes mais toujours là. La Lune grise n'était plus là mais le froid glacial était le même. Mais dans la grotte, le Commandant et son Ambassadeur dormaient toujours à poing fermé. La fatigue les avait terrassés, le refuge était leur oasis, leur paradis rien que pour cette nuit et cette matinée.
Lexa ouvrit enfin les yeux mais elle ne vit que des cheveux blonds devant elle, elle sourit et se releva légèrement en repoussant les couvertures. Elle jeta un coup d'œil au feu dans l'âtre et s'étonna d'y voir de grandes flammes vives, elle remarqua le faux-jour à travers la porte signe que le soleil était levé, elle sentit l'odeur de la tisane mêlée d'un je-ne-sais-quoi inhabituel et elle sursauta. Dans un recoin de la caverne, assise sur une caisse de bois, l'enfant était là.
Lexa bondit sur place mais ses jambes ne la portaient pas, elle resta assise sur le bord du lit, l'air abruti, encore endormi, l'air paniqué et tétanisé. Elle voudrait s'armer et se défendre, elle voudrait la mettre en joue mais elle ne pouvait pas. Elle se souvint de son rêve de la nuit dernière, celui-ci était bien plus réaliste que le précédent. Elle sourit, elle se gifla mentalement, elle aimerait se réveiller mais elle n'y arrivait pas.
_ Encore toi ? Finit-elle par dire en regardant dans le recoin sombre où se cachait l'enfant onirique.
Comme elle s'y attendait, l'enfant ne répondit pas. Lexa gloussa presque de ses propres paroles, elle parlait à une enfant imaginaire, elle devait encore dormir se disait-elle mais elle continua.
_ Qu'est-ce que tu me veux ? je ne te connais pas, je ne peux pas t'aider… et j'ai déjà bien assez de fantômes qui me poursuivent, crois-moi.
_ Je ne suis pas un fantôme. Répondit la petite voix grave de l'enfant.
Lexa sursauta pour de bon, en chutant presque de la couche de matelas. L'enfant sortit de l'ombre et Lexa put la reconnaitre trait pour trait, c'était bien la petite fille qu'elle avait vu dans ses rêves le matin dans la caverne bouillante de bulles.
_ Je ne rêve pas ?!
_ Non, plus maintenant.
_ Qui es-tu ?
_ Tu sais qui je suis.
_ Non absolument pas… et… comment est-ce possible ? je t'ai vu, dans la caverne, dans mes rêves, c'était bien toi ?
_ Oui c'était moi.
_ Comment ?! et pourquoi ?!
_ Je ne savais pas si tu retrouverais le chemin de la Citée, je voulais juste te guider.
_ Mais comment tu …
_ Qui d'autre te parlait dans tes rêves, qui d'autre te disait de te réveiller en pleine nuit et de la rejoindre près de l'entrée secrète des galeries pour sortir en douce de la cité ?
_ Costia… Murmura Lexa.
_ Exact.
_ Comment tu peux savoir cela, tu n'as que … quoi ? quatre ans ?
_ Cinq !
Lexa haussa un sourcil devant la témérité de la jeune enfant. Elle ne comprenait rien, une partie d'elle-même se pensait encore endormie, mais cette sensation s'envola quand Clarke se réveilla doucement, perturbé par la conversation qui se tenait à voix basse juste à côté d'elle. Elle s'étira en baillant, complétement engourdi par ses heures de sommeil.
_ A qui tu parles, Lex… ? Demanda-t-elle en se retournant.
Elle posa le regard sur la jeune enfant et se figea de peur. Lexa porta la main sur elle pour la rassurer. Dans la pénombre, la jeune fille ressemblait à une petite poupée désarticulée, la tête penchée, le regard statique, noir et profond. Clarke avait eu peur mais la seconde d'après, une fois son souffle repris et la surprise passée, elle prit conscience que ce n'était qu'une charmante petite fille qui lui apportait une tasse de tisane chaude.
Lexa la regardait faire sans dire un mot, elle ne comprenait toujours rien mais au moins elle était maintenant sûr de ne pas rêver. Elle échangea un regard interrogateur avec Clarke qui goutait au breuvage chaud pendant que la jeune enfant retournait près du feu.
_ Qui est-ce ? Murmura Clarke à l'oreille de Lexa.
_ Je n'en sais rien. Chuchota Lexa à son tour.
_ En tout cas, tu as trouvé qui se servait toujours de ton refuge.
Lexa se mit à sourire quand l'enfant revint auprès d'elles.
_ Ma préparation est différente de la tienne, je pense, mais tu devrais aimer, et ce petit plus va de donner des forces et du courage.
_Hm… merci. Répondit Lexa en prenant avec méfiance le bol que l'enfant lui tendait.
_ Je vois que tu as retrouvé tes médaillons ! Déclama la petite avec enthousiasme en pointant du doigt la hache autour du cou de Lexa.
_ Oui… je … comment sont-ils arrivés ici ? chacun portait le sien quand je suis parti.
_ Quand tu es parti, beaucoup de chose ont changé, je n'étais pas né mais je le sais. Et tes médaillons… le Roi les a arrachés du cou de tes amis… et il les a fait mettre dans la salle des reliques interdites, pour que ton père n'en croise plus jamais un seul aux cous de tes amis.
Lexa resta muette, un brin de tristesse se dessina sur ses lèvres. Clarke compatissait, elle porta sa main dans son dos et la caressa gentiment. L'enfant nota cette marque d'affection et cette proximité relativement flagrante qui les animait. Elle nota l'alchimie, elle nota les attentions et les regards, elle savait déjà ce qu'il y avait et elle se tut en souriant, comme une enfant qui garde un secret.
_... Mais je les ai tous récupérés et gardés ici, bien à l'abri, en attendant ton retour.
_ Comment ça en attendant mon retour ? moi-même je ne savais pas, il y a une semaine de ça, que j'allais revenir, comment toi, tu aurais pu le savoir ?
_ Je le savais, c'est tout. Répondit simplement l'enfant.
Lexa goutta la tisane avec étonnement, toujours très perplexe sur l'identité et les intentions de cette enfant, mais quelque part, au fond d'elle, son instinct lui disait de ne pas la craindre, de la protéger même, quelque chose lui paraissait familier, quelque chose lui disait de la suivre et de l'écouter.
_ Il va être l'heure. Dit l'enfant.
_ L'heure de quoi ? Demanda Clarke
_ L'heure de rejoindre les Portes de la Cité. C'est bien pour cela que vous êtes là ?
Lexa et Clarke se regardèrent, déroutées mais bien forcées d'admettre que cette enfant avait une longueur d'avance sur elles. Lexa éteignit le feu, Clarke repris son sac et ses armes.
_ Vous devriez laisser vos armes ici. Dit l'enfant.
_ Hors de question. Répondit Lexa en empoignant ses sabres.
_ Personne d'autre que toi ne sait que l'on est là ? Demanda Lexa.
_ Non personne d'autre. Répondit l'enfant.
Et elles sortirent toutes les trois, abandonnant le refuge presque à contre cœur.
Lexa, armée et intérieurement terrifiée devant le reste du chemin à parcourir. Clarke qui emboitait rapidement le pas de la petite fille, et qui était déterminée à en savoir plus sur tous ces mystères qui s'entassaient autour du passé de son Commandant. Et l'enfant, abordant un sourire malicieux qu'elle peinait à cacher, marchant en tête dans la neige figée en direction du sombre cayon, en direction des Portes de la Cité.
