10. les Portes de la Cité.
Lexa avait replacé des branchages devant l'entrée de la grotte, comme par habitude, sans même y penser, un simple reflexe pour continuer de la garder à l'abri. L'enfant avait pris la tête au travers d'un vieux chemin effacé, suivit par Clarke, qui jetait de temps à autre un regard étrange sur Lexa qui fermait la marche, chose peu commune chez elle.
Sur le sol enneigé l'on pouvait commencer à distinguer des vieux pavés fêlés recouvert de lichen givré. Clarke y vit les traces d'une ancienne civilisation, elle y voyait le début de la fin de ce voyage. Elle sentait l'angoisse de découvrir le cœur de la Montagne courir dans ses veines, elle sentait la réticence de son Commandant qui la suivait lentement et elle avançait dans les pas de cette petite fille qui savait exactement où elle allait. C'était pour elle une situation tout à fait étrange et insolite.
L'enfant s'arrêta à l'entrée du canyon : un couloir infiniment long plongé dans l'obscurité, bordé par des flancs de montagne immensément hauts que seuls quelques rapaces osaient survoler.
_Le Canyon des Marchants. Murmura Lexa.
_ On n'a pas le choix. S'exclama l'enfant tout en posant le premier pied dans le noir total.
_ Comment es-tu venu jusqu'ici ? pas par les Portes de la Cité, je suppose ? L'interroge Lexa.
_ Non mais il m'est impossible de prendre l'autre passage avec vous deux. Ce serait bien trop risqué. Lexa tu dois entrer dans la Cité par les Portes, je ne peux pas vous faire entrer dans le Palais comme ça, ce serait la mort assurée pour vous deux sans aucun jugement. Au moins si tu te présentes aux Portes, tu auras peut-être une chance.
Lexa hocha la tête, comme si elle avait posé la question en connaissant déjà la réponse et elle suivit l'enfant dans le canyon aux côtés de Clarke.
La petite fille marchait toujours en tête, silencieuse et impassible. Clarke s'approcha de Lexa pour lui murmurer à l'oreille avec le plus de discrétion possible.
_ Lexa, sérieusement, qui est cette gosse ?
_ Mais je n'en sais rien. J'ai rêvé d'elle l'autre nuit… elle me montrait le chemin, elle me disait de me réveiller et d'avancer…
_ Elle nous conduit à la Cité, peut-être qu'avec elle à nos côtés, ce sera plus facile…
_ Hm… J'en doute…
Elles continuaient à marcher prudemment dans la pénombre s'habituant à l'obscurité, la pâleur du ciel les éclairait à peine et les ombres grandissaient autour d'elles. Clarke regardait en l'air, elle admirait ces nuances de bleu sombre, ces dégradés vers la nuit noir, et ses étoiles qui semblaient figées là, comme endormies sur la toile. Il faisait toujours plus ou moins nuit, l'atmosphère était étrange, l'air était pur et rare, le vent glacial, les neiges aux sommets étaient éternelles et le canyon s'enfonçait toujours plus dans le creux de la Montagne.
A mi-chemin, Clarke remarqua l'entrée d'une galerie, puis une deuxième, puis bien d'autres mais elles étaient toutes condamnées par des planches de bois solidement cloutées ou des éboulements de pierre. Puis dans la roche, elle distingua des petites grottes et des cavités. Ici et là, il y avait des restes de baraquements, des restes de caisses et de tonneaux de marchandises éventrés, elle imagina fort bien une époque où ce lieu était un lieu de passage, de commerce et de réunion entre les peuples, elle imagina très bien les survivants de l'Enfer Nucléaire se rejoindre ici et continuer de vivre à l'abri. Elle observa les ruines et les galeries condamnées, elle marchait dans les traces d'une histoire passée, elle tenta d'imaginer ce que cela pouvait être dans un autre temps.
Lexa, elle, porte un autre regard sur les décombres du vieux Marché du Canyon. Elle se revoyait enfant, courir entre les passants, à son époque il n'y avait plus beaucoup de voyageurs, ni de réfugiés mais l'on y faisait encore toutes sortes de commerces et de troques. Elle se revoyait rejoindre sa mère portant Loïs dans une couverture, tout près de son sein. Elle se revoyait porter les vivres et reprendre le chemin de la Citée. Et puis ses traces de pas s'effacèrent, elle ne voyait plus que la poussière sur le sol mêlé de neige fraiche, elle ne sentait plus les douces épices des marchands venus du Sud mais seulement l'odeur du froid et du vide, c'était tout ce qu'il restait ici, du froid et du vide.
Plus loin, Clarke entrevit une fissure gigantesque dans la roche, un embranchement vers un autre canyon. Arrivé à sa hauteur, elle se stoppa net et se figea d'effroi, ce canyon semblait sans fin, comme une fissure dans la montagne, comme une blessure si profonde que rien ne pourrait jamais la colmater ; un fort courant d'air s'y engouffrait et des murmures lugubres semblaient s'en échapper.
_ La voie vers les Terres du Peuple des Glaces. Se rappela Lexa à haute voix.
_ Cette voie est condamnée. Le passage est interdit, à quiconque. Rajouta l'enfant d'un ton catégorique, comme une règle que l'on récite.
_ Depuis quand ?
_ Depuis ton départ… Enfin ton deuxième départ…
Lexa se figea, une boule de stress lui monta à la gorge. Elle s'éclaircit la voix et accéléra soudain de pas. Clarke tiqua, elle cachait quelque chose mais ce n'était plus l'heure de poser des questions, pourtant elle aurait aimé éclaircir cet observation, mais au loin, elle entrevoyait enfin le bout du chemin, la fin du voyage.
Le canyon se rétrécirait au fond, l'on aurait dit une muraille, un pan de montagne infranchissable, mais ce n'étaient que les Portes de la Cité qui se dressaient devant elles. Le canyon était une impasse si ces immenses portes en pierre sculptées ne se décidaient pas à s'ouvrir. L'on aurait pu mourir de faim et de froid devant ces portes closes, et la preuve en était avec les quelques squelettes entassés dans un coin, entre deux rochers givrés, qui prouvaient que l'on avait déjà laissé ses portes fermées envers et contre tout.
Plus elles approchaient, plus le vent se faisait rare et le silence impérial. Plus elles avançaient, plus leurs rythmes cardiaques augmentaient, au point d'en être douloureux, au point de se sentir étranger à son corps comme emporté par un vague de tensions incontrôlable. Lexa cramponnait le pommeau de son poignard. Clarke avait la main sur son automatique, et les paumes moites. Elle retira sa capuche de fourrures pour mieux observer les Portes gigantesques et les lucarnes de surveillance nichées tout en haut des tourelles qui entouraient les Portes. Elles qui se dressaient devant elle, renfermaient un sanctuaire si précieux qu'elles faisaient à elles seules, office de remparts imprenables, comme un géant de pierre qui ne laisserait personne passer.
L'enfant avança lentement d'un pas puis soudain elle stoppa net. Lexa et Clarke firent de même, en restant sur leurs gardes. Un grincement sinistre résonna dans l'étroit couloir du canyon, tranchant le vide avec une telle brutalité que leurs corps en eurent des frissons. Les Portes bougèrent doucement, et le grincement continua d'agresser le silence jusqu'à ce qu'elles soient entre ouverte et qu'un homme, suivit de soldats, ne sortent de l'enceinte de la Citée.
A leur vu, la petite fille baissa la tête afin de se cacher dans son capuchon. Lexa dénota un léger mouvement de tête de sa part, un mouvement peu convaincant, un mouvement nonchalant, qui annonçait de mauvais présages.
Les gardes s'approchaient menaçants et agressifs, ils étaient grands et forts, vêtus de cuir et d'armures noires, leurs casques en fer étaient forgés et de toute beauté, et leurs épées brillantes étaient fines et aiguisées. Lexa dégaina son sabre d'une main et se posta devant l'enfant et Clarke pour les défendre. Clarke dressa son arme automatique vers eux et les mit en joue, ils restèrent à leur place sous l'ordre de ce grand homme chauve, vêtu d'un long manteau de fourrure noir, au col collé monté et au regard assassin.
L'enfant posa sa petite main sur celle de Lexa pour lui faire rengainer son arme. Lexa ne comprit pas mais le regard de la petite fille ne laissait aucune autre alternative. Elle lui intimait l'ordre de se rendre et de coopérer.
_ Agath, je peux savoir ce que tu fais en dehors de la Cité ? C'est interdit tu le sais fort bien ! Et que fais-tu avec des étrangers ! Gardes désarmez ces femmes ! Dit le grand homme chauve.
_ Dimitrion, on ne craint rien, ce n'est qu'une enfant de la Cité qui rentre à la maison. Dit Agath à l'homme qui la regardait sévèrement.
Dimitrion semblait choqué par ces paroles, il regarda Lexa et Clarke avec méfiance et dans son regard on pouvait lire les pires des interrogations naître dans son esprit. Il semblait presque prendre peur.
_ Gardes, désarmez ces femmes ! Agath suis-moi ! Le Roi sera vraiment très en colère mon enfant, attends-toi à une lourde punition ! Il est hors de question que je te couvre cette fois !
Il attrapa l'enfant par le bras et l'entraina vers les Portes de la Citée. Les six gardes avec lui, prirent les armes du Commandant et de l'Ambassadeur sans trop de ménagement et Lexa se contenait de ne pas les envoyer valser mais elle coopéra et se laissa désarmer de son épée, de ses sabres qu'elle portait sur le dos, et de son poignard. Clarke leur tendit son fusil et ses revolvers en prenant soin de remettre la sécurité, puis elle leva les bras en l'air sans dire un mot.
Une fois délestées de toutes leurs armes, Lexa et Clarke furent ligotées. La cape rouge de Lexa dépassait à peine de ses manteaux de fourrures mais elle remarqua le regard du précepteur dessus, il l'avait remarqué, et par là même, il savait qui elle était et il en tremblait d'effroi.
Clarke se sentit si petite en dessous de l'arche qui supportait les lourdes portes quand elle passa en dessous. Elle put détailler certains motifs gravés dans la pierre, elle y reconnu notamment le symbole du Clan des Montagnes. Elle passa sous l'arche et jeta un coup d'œil à Lexa, tête haute, épaules droites mais regard inquiet.
Enfin Clarke pénétrait pour la première fois dans l'enceinte de la Cité des Montagnes. Lexa suivait les gardes sans même poser le regard aux alentours mais Clarke ouvrait de grands yeux ébahis. Elle marchait telle une automate, en suivant Lexa, mais elle était totalement absorbée par les environs. Ce qu'elle voyait devant elle était prodigieux.
Polis était un miracle, la Capitale avait survécu mais elle était en ruine à côté de ce prodige de sauvegarde. Cette cité perdue dans le massif de montagnes, était une oasis, une trace vivante de la grande époque de l'Ancien Monde, une cité presque intacte, une ville d'une autre époque, survivante, flamboyante et grouillante de vie et de beauté.
Devant elle se dressait un palais immense, cinq ou six étages, des balcons, des colonnes apparentes, des murs si hauts, qu'ils semblaient se dresser au-dessus du val. Ce palais avait été autrefois un hôtel cinq étoiles d'une grande station de ski, niché au cœur d'une vallée hors d'atteinte, entourée de remparts naturels qu'étaient les parois des montagnes qui l'encerclaient.
Au centre de la vallée, en contre bas, Clarke aperçut une étendue verdoyante, plus loin, des habitations, une ville au pied du palais, des rues marchandes et des ruelles, des hommes et des femmes, des gardes à cheval, des gardes avec de grands chiens loups tenus en laisse faisait les cents pas devant les portes du Palais et des enfants courant joyeusement un peu partout.
Clarke pouvait facilement imaginer la vie qu'il y avait eu ici, dans ces villages, dans ces constructions pratiquement intactes, elle pouvait voir l'ancien monde presque comme si elle y était, une station de ski, des hôtels, des auberges, des restaurants, des bars et des commerces en tout genre. Les vestiges des remontes pentes et les constructions sur les plateaux de montagnes lui faisait vivre un passé que jamais elle n'avait connu mais qu'elle avait tant imaginer en lisant les histoires du vieux monde dans la bibliothèque de l'Arche.
Après des kilomètres sans croiser âmes qui vivent, elle se retrouvait plongé au cœur d'une ville foisonnante et vivante, qui grouillait de passages et de bruits. De l'autre côté de la vallée, elle aperçut des champs et des serres gigantesques, elle aperçut des enclos de bétails surplombés d'une immense verrière de panneaux noir et transparents, encore plus loin et plus hauts, elle aperçut des baraquement nichés sur les parois de la montagnes, tout un réseau de poutres, de câbles et de planches menaient à des paliers d'habitations, Clarke devina que c'étaient probablement les Hauts-villages dont Lexa lui avait parlé brièvement ; puis Lexa lui donna un léger coup de coude en lui indiquant de lever la tête.
Les gardes les éloignaient de la rue principale et les conduisaient vers des bâtiments très hauts et très larges, hautement gardé par des hommes en noir et lourdement armés. L'endroit était entièrement clôturé et ils passèrent un portique de sécurité avant d'atteindre les bâtiments semblables à des hangars industriels, d'où dépassait des longues cheminées et de grands réservoirs d'eau de pluie. Au-dessus de leurs têtes, Clarke admirait avec de grands yeux étonnés, une voute de verre immense, reflétant les lumières du ciel dans un jeux de faisceaux et de panneaux suspendus par un voute en acier, recouvrant le palais et une partie de la ville à ses pieds.
_ Panneaux solaires ? Murmura Clarke à l'attention de Lexa.
_ Oui. Répondit-elle.
_ Mais il fait pratiquement toujours nuit ici ?!
_ Ils captent les rayons du soleil au plus haut au-dessus des cols de montagnes, et l'été, ils emmagasinent assez d'énergie pour la redistribuer en hiver.
Clarke hocha la tête et accéléra le pas sous l'ordre du soldat derrière elle.
Les gardes les firent entrer dans l'un des hangars, ils traversèrent les salles des machines, l'air y était lourd, l'odeur forte, et le bruit des turbines rendait tout dialogue impossible. Lexa avait perdu de vue l'enfant et son précepteur dans les fumées qui se dégageait des moteurs mais enfin ils sortaient de cet enfer. Ils longèrent un couloir de béton gris et enfin ils entraient dans le Palais par une porte de service.
Clarke en avait le souffle coupé, tant l'atmosphère avait soudain changé, elle se croyait passer d'un univers à un autre les allées du Palais était immenses, fait de marbre du sol au plafond, de gigantesques tapisseries ornaient les murs, des statues de bronze trônaient sur de larges colonnes de marbre et tout semblait parfaitement intacte mais le silence immense qui régnait, résonnait comme un écho qui asséchait son cœur. Toute cette beauté conservée semblait pourtant hantée par un chagrin immense qui embaumait l'air des salles et des couloirs de ce Palais. Il semblait vide, immense et froid. Elles ne croisèrent personne, pas même un serviteur.
Dimitrion, le précepteur d'Agath accélérait le pas et il allait disparaitre dans un couloir pendant que les gardes forçaient Lexa et Clarke à prendre un petit couloir sombre.
_ Attendez ! Les interpella Lexa.
Agath se retourna vers elle avec un petit sourire mais son précepteur la fusilla du regard.
_ Agath ? Qui es-tu ? Demanda au dernier moment Lexa pour en avoir le cœur net.
_ Elle est la fille du Roi bien évidement. Répondit Dimitrion sur un ton supérieur avant de disparaitre avec l'enfant.
_ La fille du roi… c'est … pour cela qu'elle lui ressemble tant… Murmura Lexa pour elle-même.
Les gardes les pressèrent et, après avoir parcouru un dédale de couloirs et d'escaliers elles furent descendues dans les geôles par un escalier tordu creusé dans la roche. Elles retournaient de nouveau au cœur de la montagne, dans un couloir sombre et lugubre. On les enferma dans un cachot aux barreaux rouillés et on les laissa seules dans le noir. Une torche flambait au bout du couloir et le bruit des pas des soldats disparaissaient lentement puis totalement.
Lexa était calme, adossé à l'un des trois murs de leur cellule. Clarke tournait en rond le long de la grille, stressé et angoissée comme un lion en cage.
_ Comment allons-nous conclure une alliance, enfermées au fond d'un cachot ?
_ Nous sortirons bientôt.
_ Tu crois ?
_ J'en suis sûr.
_ Comment ?
_ Le roi à fait fermer les portes de la citée, alors je pense que quiconque approche et pénètre ici, doit faire face au jugement de la cour Royale.
_ Un procès ? Géniale ! C'était ça ton plan ?
_ Non mais, en réalité … je n'avais pas de plan si ce n'est arriver en vie jusqu'ici.
Clarke hocha la tête dans la pénombre, dépité et furieuse. Lexa prit son silence pour une longue réflexion. Elle s'attendait à devoir argumenter ou s'excuser, elle s'attendait à devoir convaincre Clarke que tout ceci n'était pas un échec, ni un suicide, mais au lieu de cela, Clarke vint doucement se blottir contre elle.
Alors dans le noir et dans le silence, perdues au fond de la pierre, enfermées au plus profond du cœur de la montagne, elles trouvaient encore le moyen de rester ensemble, sans faillir. Jusqu'au bout elles se battraient pour la survie de tous, mais pour l'heure, il n'y avait qu'à patienter. Ce qui était loin d'être le fort de Clarke, ce pourquoi Lexa fut si étonnée de la voir se blottir ainsi contre elle.
Clarke trouvait maintenant le moyen de lui rendre tous moments difficiles plus aisés, plus agréables, presque confortables alors qu'en elle bouillonnait une rage indomptable, une force innée qui lui ferait tout faire pour sortir d'ici, jamais elle ne baissait les bras mais elle sentait que sa façon de faire n'aiderait en rien aujourd'hui alors elle calma ses pulsions.
Clarke apprenait à ne plus suivre toutes ses impulsions, elle apprenait à faire confiance et peu importe où elles étaient à présent, tant qu'elles étaient ensembles, ça lui suffisait. Elle n'avait pas la force nécessaire pour écarter les barreaux de leur prison mais elle avait assez de force et d'amour à partager avec elle. Au lieu de s'acharner, elle préféra seulement être avec elle et attendre voir ce que l'avenir leur réservait.
