11. Le Roi sous la Montagne.
Les geôles glacées n'avaient pas eu raison de ses deux prisonnières. L'une contre l'autre, elles avaient combattu le froid et l'angoisse. Ni leur esprit, ni leur corps n'avaient succomber au supplice même si l'obscurité avait pris la main et elle s'était emparée de tout. De tout, sauf de l'espoir qui restait encore en elles. Même sans pouvoir se voir tant le noir était profond, même sans plus avoir la force de prononcer un mot, elles étaient restées ensemble, l'Ambassadeur blottit contre son Commandant.
Des bruits de bottes dans les escaliers de pierres alertèrent Lexa qui ouvrit les yeux. Elle n'aurait pas su dire depuis combien de temps elles étaient là, dans le noir complet, dans le froid glacial. Il s'était passé des heures et des heures. Clarke s'était endormi sur son épaule, Lexa avait somnolée aussi, mais elle n'avait pas pu dormir, elle été resté là à scruter le noir pendant longtemps. Elle se releva en aidant Clarke à en faire autant quand elle vit les lueurs des flammes et entendit le bruit des bottes se rapprocher. Lexa avait l'épaule engourdie, Clarke avait les yeux lourds mais très vite leurs réflexes se réveillèrent.
Un homme aux larges épaules, un soldat au visage abîmé et aux traits froids, ouvrit la grille du cachot et entra à l'interieur.
_ Je suis le Général Hock, je vais vous conduire devant le Roi. Dit-il avec autorité.
_ Enfin nous allons sortir de là et avoir le droit à un accueil officiel. Murmura cyniquement Clarke.
_ Un jugement officiel, vous voulez-dire ? Ricana le Général Hock en leur passant des menottes en fer aux poignets reliées par de lourdes chaines.
_ Tu avais donc raison. Murmura-t-elle péniblement à l'attention de Lexa.
Le Général les guida dans les mêmes couloirs de blocks de pierre pour rejoindre le Palais. Delà, il les mena dans des couloirs sombres, faiblement éclairé par quelques torches, jusqu'à la salle du trône, la plus grande salle de réception de l'ancien hôtel. Une salle immense, plongée dans la lumière grâce à des chandeliers suspendus aux voutes du plafond, et à des torches flambant dans des cerclages de fer forgé, solidement scellés aux murs, et aux larges colonnes de marbre clair qui supportaient les hauts plafonds. La seule décoration consistait en des tentures blanches accrochées aux colonnes, sur lesquelles le symbole du Clan des Montagnes était inscrit dans un cercle rouge.
Des soldats immobiles gardaient les différentes portes closes de la salle, le silence régnait comme dans un lieu de recueillement, tout était immense, vide et muet, seul le bruit de leurs chaines marquait le rythme de leurs pas sur le marbre froid. Le Général les conduisait au centre de la pièce, sur une dalle de béton abimé et vieillis par les ans, où deux anneaux de métal étaient scellés. Il attacha leurs chaines avec un sourire satisfait et se recula de quelques pas avant de se mettre au garde à vous en même temps que les soldats qui l'accompagnaient. Lexa força sur les liens de fer pour tester leur ampleur et leur solidité. Aucune chance de les rompre et très peu de liberté de mouvement. Elle releva enfin le regard pour voir le Roi.
Dans le fond de la salle, devant l'âtre gigantesque d'une cheminé d'époque aux moulures impressionnantes, il y avait un trône sculpté dans une pierre semblable au marbre des sols, il semblait sortir tout droit du sol, comme scellé à lui, si lourd que même dix hommes ne suffiraient pas à le déplacer ; et de chaque côté, des fauteuils capitonnés et majestueux pour la famille royale.
Le Roi était assis sur son trône, il était vouté et recroquevillé sur lui-même, ses cheveux blancs lui tombaient sur les épaules, son habit blanc immaculé semblait trop grand pour lui, sa cape blanche qui tendait maintenant vers le grisâtre trainait au sol. Ses mains fragiles et ridées soutenaient sa tête mais son regard était porté vers le sol, vide et froid. Il ne disait pas un mot et il ne regardait même pas en direction des deux prisonnières amenées devant lui.
La grande porte s'ouvrit et un soldat posté là, annonça :
_ Roi Semos, Roi sous la Montagne, voici votre fils, le Prince Hamer.
Le Roi ne releva même pas la tête quand un grand jeune homme, en tenue d'apparat blanc fit son entré. Il se dirigea tout droit vers le siège à la droite du trône. Il s'y posa fièrement et porta le regard avec intérêt vers le Général. Il avait le regard intransigeant, le point serré et les lèvres pincées. Il émanait de lui une force redoutable et une rage non contenue. Il semblait nerveux et pressé.
Son père, le Roi, avait toujours le regard dans le vide, ses yeux étaient bleus il fut un temps, aujourd'hui ils étaient gris, presque blancs, presque vides, sans aucune expression, sans aucune émotion. Il semblait figé sur son trône, figé dans le temps, il semblait presque mort. Mais le Prince lui, dévisageait le Commandant et son Ambassadeur, enchainées aux anneaux de fer solidement fixés au mortier.
_ Général, mon Père, votre Roi vous écoute. Dit le Prince d'une voix forte et assurée.
_ Mon Roi, Mon Pince. Dit le Général avec beaucoup de respect. Voici les étrangères trouvées près de la Cité.
Le Roi ne releva pas la tête, même pas le regard, il ne bougea pas mais de sa voix rauque et tremblante, il demanda :
_ Où les a-t-on trouvées ? Dans les galeries ? Au Gouffre ? Sur la Route Interdite ? Dans la vallée des Abysses ? Demanda-t-il en sortant peu à peu de sa catatonie.
_ Hm, non, votre Altesse. Elles étaient déjà aux Portes de la Cité. Répondit le Général avec un brin d'angoisse dans la voix.
_ Aux Portes dites-vous ? Mais comment est-ce possible ?! S'énerva le Roi avant de tousser bruyamment. Peu importe… nous n'acceptons plus d'étrangers dans cette cité… quiconque approche sera condamné… qu'on les enferme à vie dans les cachots… Finit-il par dire difficilement sans avoir l'air plus en vie.
Sur ces mots, sur cette sentence trop rapidement énoncée, le Général Hock empoigna Clarke pour la redresser. Elle se débattue pour qu'il lâche prise et devant tant d'acharnement, le Général lâcha sa prise.
_ Père. Si vous me permettez une remarque. Dit calmement le Prince Hamer.
_ Quoi encore ? Grogna le Roi en toussant.
_ Père, vous ne voyez donc pas de qui il s'agit ?
_ Non, mon fils, je ne vois pas… et je m'en fiche bien…
_ Mais Père ! Vous devriez … Insista le Prince Hamer, en retenant sa colère.
_ Bien, Bien. Se soumis le Roi sachant combien son fils pouvait être acharné.
Le Roi fit fébrilement signe au Général, il lui ordonnait de faire approcher l'étrangère. Le Général Hock hésita mais le Prince lui fit un signe discret en direction de la femme brune, en direction du Commandant Lexa, celle qui portait une cape rouge sous sa fourrure de bête brune. Le symbole sur son front, cette cape rouge et ce regard vert, Hamer savait qui elle était et sa haine bouillonnait au point de faire naitre sur son front une veine gonflée de colère.
Hock tenait fermement les chaines de Lexa et, ensembles, ils s'approchèrent assez du trône pour que le Roi relève la tête. Les traits ridés de son visage figeaient son expression mais Lexa put lire toute la douleur qu'il avait à se concentrer sur elle. Ses yeux presque aveugles tentaient de deviner les traits de son beau visage. Ses yeux clairs et vitreux faiblissaient comme sa mémoire, mais certains terribles souvenirs restaient bien vivaces et ce n'étaient que grâce à eux qu'il tenait encore son esprit éveillé et son corps en vie.
Il plissa le regard, il porta faiblement sa main vers son visage mais ne put aller jusqu'au bout de son geste. Il marmonnait dans sa barbe pendant que le Prince s'impatientait.
_ Hm… ses yeux verts… débordant d'insolence et ce… Médaillon ! hurle-t-il avec peine.
Son regard, pourtant faible, avait remarqué le médaillon qui pendait à son cou et dépassait de son manteau.
_ La hache de la fille du forgeron !?
Sa voix grondait de colère pour s'achever en râles douloureux. Il toussa bruyamment avant de reprendre son souffle, il s'étouffait avec son émotion et sa colère. Il comprenait qui se tenait devant lui et reprenait des forces pour proclamer sa sentence devant les yeux exorbités de plaisir de son fils.
_ Ce médaillon ! Comment oses-tu porter ce médaillon ? Comment as-tu eu ce médaillon ! S'énervait-il de plus belle en songeant à ce médaillon et à tous les autres qu'il avait fait mettre à l'abri avec les autres reliques interdites.
_ Ce médaillon je le porte parce qu'il est à moi, Mon Roi. Répondit tranquillement Lexa, sans provocation ni colère.
_ Lexa ? Demande-t-il fébrilement.
_ Oui mon Roi, vous vous souvenez ?
_ Comment oublier. Souffla-t-il.
_ Père, elle est coupable de plusieurs crimes, l'enfermement à vie n'est pas une peine à la hauteur ! Père condamnez-la à mort sur le champ ! Hurla le Prince Hamer en sautant de son assise royale, en trépignant presque comme un enfant en colère.
_ Hamer, je t'en prie, calme-toi ! Dit le Roi avec une voix étonnamment calme et assurée tout d'un coup.
_ Mais Père…
_ Hamer. Gronda la voix du Roi.
Le Prince reprit sa place et se tut mais son regard foudroyait Lexa, et Clarke enrageait de ne pouvoir rien faire. Elle avait tenté de parler mais Lexa lui avait signe de se taire. Ce qu'elle fut avec beaucoup de difficultés, elle réprimait son envie viscérale de s'interposer et de sauver la situation. Elle réprimait son envie de leur hurler tout ce qu'elle savait sur le Monde au-delà de leur frontière et de remettre les choses à leurs places.
_ Hm… Heda… Comment oses-tu revenir ici ? Dit posément le Roi Semos.
Lexa baissa la tête, pleine d'humilité et de respect. Clarke avait du mal à reconnaitre le Commandant des armées de la Coalition qu'elle connaissait. Jamais, elle ne l'avait vu courber l'échine devant quiconque – si ce n'est devant elle, en toute intimité. Jamais elle ne l'avait vu ainsi, presque faible, osa-t-elle penser, mais ce n'était pas de la faiblesse, ce n'était qu'elle, Lexa, l'enfant des Hauts-villages de la cité, la fille du forgeron qui s'inclinait devant son Roi.
_ Comment oses-tu remontrer ton visage alors que par ta faute…
_ J'ai besoin de votre aide Mon Roi. Coupa-t-elle en le regardant fixement.
_ Qui t'as aidé pour arriver jusqu'ici ? Il y a un barrage dans le Canyon Interdit vers les Terres de Glaces, toutes personnes qui y passe est abattu. Tu as tué mes hommes pour passer ?
_ Non mon Roi, je n'ai pas emprunté ce canyon.
_ Par où Diable es-tu passé alors ?
_ Par la Route Oubliée dans les montagnes, les galeries et le Gouffre … qui n'est plus d'ailleurs…
_ Que dis-tu ? Gronda le Général Hock.
_ Le Pont du Gouffre s'est écroulé. Répondit Lexa, avec un léger tremblement dans la voix.
_ Mon Roi, permettez que j'envoie une troupe vérifier ses dires ? Demanda le Général
_ Faites. Répondit Le Roi avant de tousser de nouveau.
Il semblait se fatiguer de cette conversation, il semblait sombrer vers l'indifférence et l'ennui entre deux râles de respirations douloureuses mais sa colère restait présente en surface et une question sembla le réveiller.
_ Mais Général, je me demande pourquoi on ne les a pas abattues aux pieds des Portes de la Cité ? Peut-on me dire pourquoi, on m'amène cette traitresse vivante ?
_ Mon Roi, c'est-à-dire que … Votre fille Agath était avec elles et son Précepteur a jugé bon de ne pas les abattre devant votre jeune enfant.
Le Roi eut toute son attention portée vers lui. Le Général se tenu le plus droit possible pour lui faire face et Lexa sentit son étreinte sur les chaines se resserrer.
_ Que faisait elle avec vous ?
_ Elle nous a trouvé peu de temps avant que l'on atteigne les portes, elle ne nous a pas vraiment aidé, elle n'y est pour rien dans notre venue… je me demande même comment elle savait où nous trouver…
_ Je vois… cette maudite gamine ressemble donc vraiment à sa sœur. Dit le Roi en plongeant son regard soudain cruel et haineux dans celui de Lexa.
Il semblait vouloir la provoquer soudainement mais Lexa resta impassible, se tenant devant lui avec le plus d'assurance dont elle pouvait faire preuve, elle retenait ses larmes, elle tentait de faire passer cette boule d'angoisse coincée dans sa gorge, elle serait les mâchoires et retenait ses mots.
_ Très bien, j'en ai assez entendu… qu'on les pende demain à l'aube ! Hurla-t-il avant de s'emparer de son sceptre et de frapper trois coups au sol avec le peu de force qu'il lui restait.
Sur le visage du Prince, un sourire satisfait se dessina. Le Général fit faire demi-tour à Lexa en vitesse pour l'éloigner du Roi, pendant que les gardes détachaient Clarke de ses entraves. On les empoigna sans ménagement, et on les ballonna rapidement quand Clarke se mit à hurler à l'injustice.
_ Vous ne l'avez même pas écouté ! Vous ne savez même pas pourquoi on est là ! … Ecoutez -la, bon sang, une guerre se prépare et …Mais lâchez-moi ! Vous pourriez au moins nous gnn gnn ! Hurlait Clarke du fond de la salle avant que le garde ne vienne à bout de ses réflexes défensifs et de son acharnement violent à vouloir se débarrasser d'eux et de ses entraves.
Elle ne se calma qu'une fois dans l'escalier de pierre qui menait aux cachots. Elle avait dérouillé un garde avec les mains attachées dans le dos, et Lexa était admirative de cette force mais elle devait la calmer, c'était inutile de se battre. Elle aussi était bâillonnée mais il n'avait suffi que d'un regard pour que Clarke taise sa fougue et sa rage.
De retour dans les couloirs sombres des cachots froids, le Général prit soin de défaire leurs menottes de ferraille qui commençaient à leur ronger la peau des poignets. Il fit cela avec beaucoup plus de délicatesse que tous ses actes passés. Lexa le remarqua et le fixa du regard comme pour l'interroger sur ce soudain revirement d'attention. Elle perçut un changement d'attitude, elle perçut une chaleur humaine, une lueur d'espoir dans la pénombre. Sans un mot, ce géant armé et terrifiant, lui fit un sourire avant de l'enfermer avec Clarke dans la cellule.
Il ordonna que l'on allume les torches de ce couloir, il ordonna que l'on apporte aux prisonnières une couverture, de l'eau et du pain. Ses hommes le regardèrent un instant, en proie à l'étonnement.
_ Vous m'avez entendu bande de bon à rien ? Elles ont voyagé dans la montagne et dieu sait où avant, elles ne doivent pas mourir cette nuit ! Si l'on prive notre bon Roi de sa pendaison de demain matin, il vous le fera payer cher ! Hurla-t-il sur ses hommes qui décampèrent au galop.
Une fois seul, il se tourna vers le Commandant et son Ambassadeur, en bien mauvaise posture, dans un cachot glacial, les pieds dans la paille molle et les déjections de rats. Son discours avait fini par désenchanter Clarke de tous espoirs. Elle s'accroupit dans un coin, en pensant à un plan de secours qui ne venait pas.
Lexa restait près des grilles, elle fixait le Général et son sourire narquois qui se transforma de nouveau, juste sous le regard de Lexa, le Général semblait changeant et c'était étrangement gênant.
_ Vous ne mourrez pas demain Commandant. Dit-il à voix basse.
_ Comment puis-je vous croire ?
_ Vous n'avez pas le choix. Vous devez me faire confiance. Le Roi devient fou mais je ne tiens pas mes ordres du Roi.
_ Le Prince est tout aussi fou. Répondit Clarke qui s'était relevé pour mieux entendre les confidences du Général.
_ Je ne tiens pas non plus mes ordres du Prince Hamer. Patience, je reviendrais. Conclut-il avant de partir en croisant ses hommes chargés de torches, de couvertures, d'un seau d'eau et de quelques miches de pain dur.
Lexa et Clarke se cachèrent dans l'ombre quand les hommes approchèrent pour se décharger. Elles restèrent silencieuses et coopérante mais Lexa pouvait sentir la méfiance de ces hommes à son égard. Elles sentait leurs regards fuyants et leurs cœurs s'emballer.
Tout comme les médaillons enfermés dans la salle des reliques interdites, il existait des histoires interdites. Des histoires qu'il ne fallait pas raconter, des noms qu'il ne fallait plus prononcer comme celui d'une enfant de la Cité, exilée à 10ans, présumée morte, qui revenait en Chef suprême des clans du Nouveau Monde, en Commandant Heda, élu parmi les élus au sang noir, qui demandait une alliance au Roi sous la Montagne et qui le lui refusa. Cette histoire, on ne la racontait pas dans les couloirs, les salles et les antichambres du Palais, mais on la murmurait en cachette, le soir près du feu dans les foyers des Hauts-Villages. Ces hommes savaient qui elle était, et la voir en personne était comme participer à la légende, ils la craignaient autant qu'ils l'admiraient, et ils tremblaient presque d'être en sa présence.
Quand elles furent seules, le silence demeura. Clarke ne trouvait pas les mots et elle s'entêtait à trouver un plan de repli. Lexa quant à elle, semblait sereine, comme presque toujours dans les situations les plus désespérées, elle semblait calme et sûre d'elle. Pourtant, elle était loin de l'être. Elle savait que revenir était dangereux, elle savait que le Roi entêté qu'elle avait connu ne serait pas devenu conciliant avec les années elle savait qu'elle risquait la peine de mort en revenant mais quelque chose l'y avait poussé. Son instinct l'avait guidé jusqu'à cette seule réponse, et les paroles du Général Hock semblaient être un début d'espoir, aussi infime soit-il.
Lexa retrouva Clarke dans un coin noir, elle prit place près d'elle, avec un peu de distance, que Clarke combla au plus vite, pour la rassurer autant que pour se rassurer elle-même. Elle était à un niveau de stress phénoménale mais elle gardait relativement son calme car toute sa rage ne servirait pas à casser ses barreaux et à les sortir de là.
Lexa soupira. Clarke sentait des paroles s'étouffer dans sa voix, comme si quelque chose d'important devait être dit mais que le courage manquait encore. Elle lui serra la main et ne fit plus rien.
_ Clarke… murmura Lexa après quelques instants. J'ai quelque chose à te dire.
Clarke releva la tête pour l'écouter même si dans la pénombre, elle ne pouvait qu'imaginer ses lèvres bouger. La pâleur des torches du couloirs arrivait péniblement jusqu'à leur recoin de cachot.
_ Le Roi me rend responsable …
_ Ha il a bien quelque chose de personnel contre toi ?! Je ne me faisais pas d'idée ! Tenta Clarke pour détendre l'atmosphère mais en vain. Elle toussota maladroitement pour s'excuser de son cynisme et laissa Lexa reprendre.
_Hm… oui. Il me rend responsable de la mort … de sa fille. Il y a quelques années, après mon Conclave, après mon couronnement en tant que Heda, après avoir commencé à établir de bonnes bases pour la Coalition, je suis revenue ici, pour convaincre le Roi de me rejoindre. Il a refusé. Je suis repartit … mais…
Clarke ne disait plus un mot. Elle savait, elle avait compris que Costia, son premier amour, était la fille du Roi et elle savait combien il était dur pour elle d'aborder ce sujet. Elle pensa que l'obscurité profonde pouvait l'aider à enfin en parler, comme si dans le noir, sans que l'on puisse voir les traits de son visage s'abimer ou ses yeux se noyer de chagrin, elle pouvait en parler.
_ Je suis repartie pour Polis en laissant une seconde fois Costia à La Cité. Elle tentait de faire changer d'avis son père qui, jadis, avait fait des promesses aux anciens chefs de clan. Elle tentait de lui faire comprendre que le monde changeait constamment et qu'il ne pourrait tenir cette position indéfiniment. Elle savait que la Coalition était la voie vers la liberté et la Paix, elle savait, elle avait confiance en moi, et en ce que je tentais d'instaurer, et elle m'aimait…
Clarke sentit sa voix trembler. Elle sentait que maintenant que la sentence était tombée, maintenant qu'elle savait que le Roi ne pardonnerait pas, elle pouvait lui en parler même si c'était peut-être un peu trop tard, pensait-elle.
_ Elle m'a rejoint à Polis peu de temps après, mais elle avait toujours cette envie folle de convaincre son père de nous rejoindre. Elle m'expliqua que quand il était encore un jeune Roi, il avait conclu une alliance avec le Père de la Reine Nia, le Roi Nimin, et l'ancien Heda, le Commandant Hawk qui gouvernait les forêts Trikru avant moi. Ils avaient conclu qu'aucun d'eux trois ne devaient s'allier contre un autre alors il refusait mon alliance. Mais Costia voulait y retourner et le convaincre, alors après deux ans passé à Polis, elle est repartie… elle n'est jamais arrivée en vie à la Citée… les hommes des glaces ont interceptés le convoi qui la ramenait…
_ En voyant la fille du roi revenir de Polis, ils ont cru à une alliance…et ils l'ont tué ?
_ Oui… articula difficilement Lexa tant ce souvenir semblait lui peser encore lourd sur la poitrine.
_ Mais le Clan des Glaces fait partie de la Coalition…
_ Ils ont voulu nous monter les uns contre les autres mais j'ai fait exécuter les hommes responsables de sa mort. Et un an plus tard j'ai accepté Nia dans la Coalition. Je n'avais pas le choix. Cela a été la chose la plus difficile que je n'ai jamais eu à faire mais l'Union des clans était mon unique but et une trêve sur les terres du Nord a pu être signée grâce à moi, et des centaines de vie ont pu être sauvées. Dit-elle avec autant de remords dans la voix que Clarke en avait la gorge nouée.
Clarke soupira lourdement. Elle comprenait la culpabilité qui lui pesait sur les épaules, elle comprenait la difficulté de revenir ici, demander de l'aide à ce roi qui la détestait, de l'aide pour vaincre un ennemi terrible, un ennemi commun, sans foi ni loi, sans remords ni moral, et déjà responsable de tant de malheurs. Mais le roi était enfermé dans ses vieilles rancunes et plus le temps avait passé, plus il lui en voulait pour le mort de sa fille ainée.
Clarke se tut et ne fit plus aucun commentaire. Il n'y avait plus rien dire, les erreurs du passé ne devaient plus être ressassés. Les parts d'ombres, les antécédents, les histoires tragiques, les leçons à en tirer, elle connaissait bien, elle savait combien il était dur de s'en remettre, d'apprendre et de se pardonner. Alors elle se tut et se rapprocha de Lexa pour la prendre dans ses bras, comme pour lui accorder un pardon absolu dont elle avait tant besoin. Lexa se laissa aller, elle se blottit contre elle, trop heureuse que cet aveu ne la repousse pas. Au contraire, Clarke se sentait bien plus proche d'elle de jour en jour, d'heure en heure, de dangers en dangers.
Elles ne dirent plus un mot. Clarke retrouvait des forces, elle aurait dû être mentalement épuisé mais avec Lexa à ses côtés, elle se sentait encore capable de tout, même enfermé sous terre avec une sentence de mort planant au-dessus de leurs têtes. Elle voulait insuffler un peu de cet élan à cette femme qu'elle trouvait formidable et magnifique, même au fin fond du Monde, à l'aube de la mort. Elle était devenue son alliée, son amie, son amante, après avoir été son ennemie et son pire cauchemar, mais bien plus que cela, elle était devenue la joie dans ses rares sourires, la flamme qui réveillait son cœur, elle était devenue le centre de son univers et l'amour de sa vie. Elle chercha ses mains à tâtons pour les presser contre elle, retranchées dans l'espoir obscur d'un vieux cachot, blottis l'une à l'autre sur une paillote défraichit, elles vivaient encore et c'est tout ce qui comptait.
Clarke chercha son regard et même sans rien y voir, elle savait qu'elle l'avait accroché, elle chercha son souffle et puis elle l'embrassa tendrement.
L'élan réchauffa son cœur, Lexa sentit un amour infini l'inonder. Même si près de la mort, par sa faute, Clarke lui prouvait encore son amour. Cette dernière mit fin à son doux baiser mais Lexa le rattrapa et l'empêcha de se finir ainsi. S'il fallait mourir demain, s'il fallait ne pas tenir compte des dernières paroles douteuses d'un Général terrifiant, s'il fallait que le Roi ait le dernier mot alors il fallait s'aimer ce soir, une dernière fois.
Lexa laissa ses mains agripper le corps de Clarke pour la rapprocher au plus près d'elle. Clarke se laissa porter et se colla volontiers à cette chaleur qui naissait entre elles. Elle ne quittait plus ses lèvres, ni leur contact, elle cherchait à atteindre ses courbes sous ses couches de vêtements, elle cherchait la douceur de sa peau et l'ardeur de ses caresses. Elles n'avaient pas eu besoin de plus qu'un baiser pour comprendre l'envie pressante qui naissait entre elles. L'envie qui naissait encore de la peur de se perdre à jamais, l'envie de profiter de l'instant avant de peut-être mourir, une envie dévastatrice, née dans le désespoir autant que dans l'espérance qui les consumait jusqu'au cœur, qui les enivrait jusqu'aux creux de leurs reins. Sans plus pouvoir penser à autre chose que de la satisfaire, Clarke pressa son étreinte et enjamba Lexa, assis sur le sol, dos au mur.
Elle porta ses lèvres à son cou et l'embrassa en sentant son cœur s'accélérer, son souffle était court et ses mains vives et empressées. Sans se dévêtir, elles trouvèrent des chemins égarés pour se donner du plaisir. Sans un mot, dans un souffle presque inaudible, leurs corps s'extasiaient peut-être pour la dernière fois et dans le fond de ce cachot, elles vivaient un ardant moment de plaisir insolite et inoubliable.
