Wammy's blues

Chapitre 1 : L'avènement de Nate, la chute de Mihaël

Le rez-de-chaussée est lugubre. Elle y avance en hésitant, comme si elle marchait à reculons.
Son dos se cogne à Roger : "Allons... qu'est-ce qui te fait peur ?"
Oui ? qu'est-ce qui lui fait peur au juste ? Les endroits inconnus. Elle a horreur des lieux où elle n'a pas encore ses marques ; ce fait la pousse à réagir un peu comme un animal traqué.
Ici, les gens lui paraissent aussi insipides que l'endroit. Ils sont... studieux. Ici, les murs semblent dormir, les livres tenir leurs secrets ; les pensionnaires en paraissent presque transparents. Seul le sifflement du vent dans les feuilles jaunies semble vivant.

Elle traîne dans les couloirs, rasant pratiquement les murs. L'ennui l'accable.
Et puis soudain... elle le voit ! elle ne voit que lui en fait !... parce que, dans cet environnement stérile, il est le seul à paraître vivant, à dégager quelque chose d'aussi fort !...

Elle le surprend à l'écart, près du grand chêne, le nez au vent, la brise jouant avec ses cheveux blonds, son habit sombre flottant autour de ses membres.
C'est un flash ; une apparition !...
Elle tente de s'en approcher mais il détecte son pas lorsqu'elle s'aventure dans son périmètre. Comme un animal sauvage, il se met en mouvement. Que lui vaudra l'outrage de passer outre la barrière de son territoire ?
C'est une main ouverte qui s'abat juste sous son cou pour la rejeter loin de lui. Elle chancelle mais ne tombe pas.
Un sourire terrible s'affiche sur les lèvres du blond ; un curieux mélange de défi et cruauté, autant que de méfiance et qui sonne comme un murmure : "Ose !"
Dans son extrême suffisance, il ne daigne même pas lui adresser la parole. Et pourquoi le ferait-il alors que ses yeux disent tout ?
Il passe son chemin, son corps agile adoptant des mouvements félins.
Un camarade bien attentionné la rejoint : "Fais pas gaffe. Mello est comme ça avec tout le monde. Il se la pète parce qu'il est numéro 1 ici."

Elle reste debout pendant des heures, dos plaqué contre la porte de la chambre qu'on lui attribue.
Elle ne s'est jamais sentie aussi seule.
Des larmes viennent finalement rouler sur ses joues. Le sentiment d'échec est immense, autant que le sentiment d'abandon.
Puis la colère vient prendre le relais. Des idées de fuite... échapper à tout ça. Sortir du cauchemar.
A passer sa nuit à épier tout ce qui était passible de bouger depuis la fenêtre de la chambre, elle surprend le blond à faire le mur avec un autre pensionnaire.
"Eh ! elle va cafter !"
"T'inquiète, Matt. Si elle s'y aventure, je te raconte pas ce qui l'attend !"

Tous en rangs devant l'escalier principal.
Les seuls à trouver risible le pompeux de la situation : le blond et son camarade.
Le directeur de l'établissement soupire mais ne les reprend pas. On ne reprend pas le numéro 1 !
Arrive un jeune garçon aussi étrange que secret : d'emblée on l'appelle Near. Car ici, pas question de s'appeler par les prénoms de baptême !
"Même dans l'alphabet, ma lettre se trouve avant la sienne !" annonce sournoisement et distinctement le blond Mello.
Profitant de l'arrivée du nouveau venu, le directeur de l'institution improvise une séance de photographies : en groupe puis individuellement. Il déclare qu'avec cette ultime venue, le groupe est au complet. Effectivement, durant les prochaines années, aucun arrivant ne fit son apparition.

Le blond, négligemment installé sur sa chaise, attend la distribution des copies.
Confiant jusqu'au bout des ongles, il patiente avec une mine masquant avec peine la satisfaction de sa supériorité sur ses camarades, les toisant d'un air hautain.
"Near ! bravo mon garçon ! tu les bats tous haut la main !"
Le blond manque de s'étaler de sa chaise, reste un moment bouche bée, yeux agrandis voire exorbités.
"Mello. Tu es deuxième."
Ses pupilles semblent fixer un point... un point blanc... un point qui ne devrait pas exister.
"Mello, tu te sens bien ?" s'inquiète son camarade Matt.
D'un trait, le fougueux félin se met debout, bousculant sa chaise qui se renverse. Ses yeux ne quittent pas le point blanc... cette chose qui vient de lui ravir la victoire.
Il se précipite à l'extérieur de la salle de classe, se dirigeant promptement vers les sanitaires pour y rendre tout le contenu de son estomac sous l'effet d'une contrariété sans nom !
Ses points serrés contre le carrelage au point de faire blanchir ses jointures, les yeux révulsés de dégoût, l'estomac torturé et les tripes réclamant déjà vengeance d'un moyen ou d'un autre, Mello entame sa chute. L'ange est désormais déchu.