A/N : Ceci est un OS écrit dans le cadre des Nuits du Fof, où nous avons une heure pour écrire à partir d'un mot, ici « salut ». On reprend la lettre cité pour la nation de l'Eau dans la première partie.

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Partir

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« Pimnik,

Je suis désolé d'être parti sans un mot. Je n'ai pas trouvé ce que je pouvais te dire, après… Je sais que je suis parti comme un voleur, et je pense que ça t'a blessé, mais voilà, il fallait que je parte.

Je crois que tu sais pourquoi.

Je t'écris pour te dire que je ne suis pas parti à cause de toi, et que je suis désolé si je t'ai fait du mal. Je t'écris pour te dire que je t'ai presque demandé de m'accompagner, mais que j'ai eu trop peur que tu me convainques de rester. Que tu me sortes tous les arguments raisonnables pour que je restes avec Aqna, pour qu'on continuer comme on continue depuis quinze ans et…

Il fallait que je parte.

J'ai laissé tout l'argent à Aqna. Si elle ne l'a pas trouvé, il est dans la poche de ma veste. Je pense qu'elle l'a trouvé, mais je ne peux pas m'empêcher de m'inquiéter. Je ne l'ai jamais mérité. Peut-être qu'elle pourra enfin oser choisir un homme qui soit capable de l'aimer comme elle a rêvé que je l'aime. Ne tente pas de me défendre si elle est en colère. Elle aime être en colère et peut-être que ça l'aidera à avancer plus vite.

Il fallait que je parte.

Pardon. »

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« Pimnik,

Me voilà à Ekpa. J'ai dépensé mes derniers sous pour une chambre d'hôtel miteuse. Je te laisse l'adresse si tu veux me répondre. Si tu es en colère, ou trop triste, tant pis, je ne t'en veux pas.

On m'a assuré que si j'allais demain au port de pêche, il y aurait des gens pour avoir quelqu'un du pôle nord dans son équipe. Paraît que ça porte chance.

J'ai tourné dans la ville. J'ai du mal à m'y repérer, c'est tellement différent de ce que je connais. L'air n'a pas la même odeur et le ciel a une couleur différente. Mais la mer est la même et je pense que bientôt je la connaîtrai aussi bien que celle chez nous.

Chez nous.

Je dis ça, mais je pense que je ne reviendrai pas. Je n'ai rien trouvé de tout ce qui se raconte sur Ekpa, mais en me promenant, j'ai réalisé qu'ici je suis l'étranger parce que je viens du pôle, tu vois, pas parce que… Et puis, il n'y a personne pour me reconnaître et me demande des nouvelles de mes sœurs, de mes parents et de mes cousins, personne pour me demander comment va Aqna. Je me suis senti en paix pour la première fois. Libre de regarder, tu vois, de vivre et d'exister comme je veux, sans passé ni rien.

Recommencer.

Pardon de t'avoir laissé, Pimnik. S'il te plaît, écris-moi, au moins pour me dire de ne plus jamais t'écrire. »

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« Pimnik

Tu sais très bien pourquoi je devais partir, même si tu me poses la question. Toi et moi, c'était plein d'angles et d'épines et on n'a jamais arrêté de s'égratigner malgré nos promesses. On est resté ensembles parce que si tu n'étais pas là, je serais seul et rien ne semblait pire que ça.

Tu es cher à mon cœur, mais combien de fois nous sommes-nous blessé par une parole de trop ? Combien de fois nous sommes-nous obligés à oublier que cela s'infectait juste pour continuer à être ensemble ? C'était en train de devenir pire. J'ai commencé à t'en vouloir, à te rendre responsable de ce qu'il se passer avec Aqna, et toi, tu… Ah, ça ne sert à rien de refaire la liste des torts. Je suis désolé. J'ai été très dur sur la fin et tu ne méritais rien de tout ça.

Rien ne se serait amélioré. Je sais que tu continuais à espérer ça, mais c'est justement pourquoi, parce que l'un d'entre nous avais besoin de partir, de prendre cette décision et de rompre les amarres et que ça ne pouvait pas être toi.

Merci d'avoir donné des nouvelles d'Aqna et de ma famille. Je suis content – mais pas surpris – de savoir qu'ils ne traversent pas ça isolés.

Tu ne me parles guère de toi. Promets-moi de prendre soin de toi, d'accord ?

Moi, j'ai trouvé du travail et j'ai un peu d'argent que je mets de côté. Trois pêcheurs – trois frères – m'ont pris sous leur aile. Ils sont gentils, d'une sorte de joie très différente que celle qu'on connaît aux Pôles. Ils m'apprennent des choses sur la mer, et je leur apprends ce que je sais qui peut s'appliquer ici. Préviens-moi s'il y a besoin que j'envoie quelque chose avec ma prochaine lettre. »

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« Pimnik,

Non, ce n'était pas toi… J'ai la faiblesse de croire que ce n'était pas moi non plus, mais peut-être ai-je tort. Simplement… On était tout ce qui était possible l'un comme l'autre, et on a jamais été ce que nous voulions. Tu te rappelles du moment où nous passions des paris pour voir quels genre de marchants allaient débarquer des bateaux ? Tu n'as jamais imaginé quelqu'un comme moi. Et je n'ai jamais imaginé quelqu'un comme toi.

Cela n'empêche : je t'ai aimé. Mal, parce qu'on était pas censé s'aimer tous les deux, pas aussi longtemps.

L'un des frères a compris que j'étais comme lui et il m'a emmené dans une taverne pour me présenter à ses amis. C'était une très bonne soirée, très étrange aussi. Ils se disent des choses que je n'auraient jamais prononcer même en rêve. Et tout est… si simple. Tout le monde sait pourquoi on est ici. Ils m'ont expliqué un peu comment ça marche, où est-ce que je pouvais me promener et à quoi faire attention. J'ai compris pourquoi je ne voyais rien – je faisais tout de travers ! Ils se sont bien moqués de moi, mais gentiment.

J'ai écrit à ma mère comme tu as demandé pour la rassurer. Je comprends que tu ne veuilles pas que les nouvelles passent par toi. Je suis désolé, je n'ai pas pensé que mes lettres attireraient l'attention, alors que ça me semble maintenant très logique. Je suis désolé que la situation t'ai donné l'impression d'être humilié, je ne pensais pas à ça. Je suis un imbécile à la tête de moineau comme tu le dis si bien. »

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« Pimnik,

Non, non, tu n'es pas comme Aqna ! Je ne voulais pas que tu penses ça, simplement, plus je suis ici plus je comprends à quel point nous avons été ensemble par défaut plus que par volonté. Ce n'est pas un reproche ni une insulte, simplement… vers qui d'autre aurions-nous pu nous tourner ? Oh, je sais les noms que tu vas me citer et ce n'est pas faux, mais à la fois… C'est si petit. Le monde était si petit !

Ici, j'ai l'impression de découvrir quelque chose de nouveau que j'avais toujours cherché. Ce que je savais de moi – ce que je pense que tu sais de toi – est vague et informulé comme un rayon de lune à travers l'eau. Viens me rejoindre à Ekpa : il y a là-bas une évidence, une clarté dans mon être… Les gens ici n'ont pas peur je reçois des œillades insensées de la part des plus timides, et je n'ose coucher sur le papier ce que les plus courageux osent faire dans l'ombre. J'ai l'impression d'être pour la première fois en accord avec mon être.

Je ne t'oublierai pas. Je crois que c'est ça dont tu as peur, mais ce n'est pas le cas. Tu as partagé ma vie et mes doutes pendant quinze ans avec la même constance qu'Aqna. Ce ne sont pas des choses qu'on oublie facilement. La vie est belle ici, mais ça ne va pas dire que le pôle n'avait pas des avantages. Simplement, la vie que j'y menais m'empêchait de devenir moi-même. Je me débattais, prisonnier de mes désirs, et dans la violence de cette révolte, je détruisais les autres autour de moi. Je crois que j'étais si dur parce que j'avais la même dureté envers moi-même, mais ce n'est pas une excuse. Et plus je devenais dur avec mes proches, plus j'étais dur avec moi, et ainsi de suite. Ce n'est pas une façon de vivre.

Tu sais, ce qu'on disait entre nous : au moins, dans les pôles, ce n'est pas illégal ? Ce n'est qu'une facette de ce qui est vraiment. Dans les pôles, on est surtout seuls, conscients de seulement dix autres personnes comme nous. Là, le besoin de se cacher, qui dépasse simplement le seul malaise et la gêne du Pôle, nous a unis. On doit se cacher ensemble. On se cotise pour acheter la milice quand il y a besoin… C'est bête, et tu trouverais ça glauque, mais voilà, je préfère ça.

Si tu veux essayer de venir, ma porte est ouverte.

N'hésite pas. »