A/N : Ceci est un OS écrit dans le cadre des Nuits du Fof, où nous avons une heure pour écrire à partir d'un mot, ici « rival ». On est à la limite du M à mon sens : le vocabulaire est cru mais rien n'est représenté. Par rapport au premier OS, on est à peu près à la périodes des scandales et de l'édit de l'asociabilité morale de la nation du Feu
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Le tapin
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Kazu et moi, c'est à la vie, à la mort. Pas vraiment, parce qu'on finira certainement par crever dans un caniveau tous les deux, mais vous voyez le tableau.
Faut comprendre, Kazu et moi, on est une paire depuis qu'on a treize ans, et on en joue. Il dépense la moitié de ce qu'il gagne pour faire pâlir ses cheveux et minaude perpétuellement avec son ombrelle pour que sa peau ne bronze pas. Moi, à côté, je fais l'inverse. C'est ça qui les attire, hein, le contraste. C'est ça qui fait qu'ils se souviennent de nous et qu'ils viennent en redemander. Les réguliers, c'est ce qui fait tourner la baraque. Et puis, ça donne une bonne excuse de rester pas trop loin quand l'autre s'en va pour une passe. Y'a de plus en plus de cons qui viennent pour nous payer et qui se haïssent de savoir que sous nos kimonos et notre maquillage on reste des hommes. De plus en plus de cons qui n'osent plus flirter avec les gens qu'ils veulent et qui viennent nous voir comme d'autre vont au docteur.
Bonjour, une fellation s'il vous plaît pour me délivrer de mes sales désirs.
Connards.
Ils font tourner la baraque, mais ce sont les pires, parce que dès qu'ils ont fini, ils s'enfuient, et s'ils craignent d'être découverts, ils sont capable d'être les plus vicieux dans leurs coups. Tout pour pas penser qu'ils sont comme nous, et que s'ils étaient nés du mauvais côté du lit, ils aurait fini eux aussi par froufrouter en kimono sur les rue du port. Dans ces genres de cas, il vaut mieux être deux. Le reste du temps, c'est surtout faire le guet pour prévenir si la police arrive.
Kazu, il sait parler aux mecs mariés. Il minaude, il les regarde par-dessous ses faux-cils, bat des paupières et semble jeune et fragile. Il leur fait penser à leurs fils et à leurs femmes, mais sa bouche jure que lui, il se mettra à genoux ou à quatre pattes et il dira tout ce qu'ils veulent. Enfin, il dit que ce qu'ils veulent, c'est surtout quelqu'un qui ose faire ce qu'ils sont même pas capable d'imaginer au début. C'est lui qui a les réguliers qui paient le plus.
Moi, je préfère les gros bras. Ceux qui cherchent les trucs simples, ceux qui savent qu'ils peuvent y aller franco avec moi et que je vais pas leur claquer entre les doigts. Ceux qui sont rassurés de sentir que j'ai un peu de muscles dans les bras sous mes kimonos fleuris. Pas forcément le plus agréable, mais efficace. Kazu a les réguliers, mais j'ai plus de clients par jour, ça compense.
Et puis, y'a les autres clients. Ceux qui nous voient et dont l'esprit part très vite et très loin. Ceux-là, on les fait cracher tout ce qu'ils ont dans les poches. Le première qui les repère prévient l'autre, un tapotement contre le coude qu'on a décidé. C'est le moment où on sort le grand jeu. Je minaude, il minaude, on l'accoste et on fait semblant de se disputer. Je dis que ma bouche est divine, il dit que son cul est meilleur. Soudain, nous sommes rivaux juste pour son attention, et ils adorent ça, adorent se sentir assez importants pour qu'on en vienne là. On demande l'avis du client – une fois, j'ai presque totalement déshabillé Kazu en pleine rue et il faisait de son mieux pour avoir l'air en colère alors que je savais bien qu'il essayait de ne pas rire. C'est le pire, en fait, dans ces moments, de ne pas rire. Faut comprendre, Kazu et moi, c'est à la vie à la mort, et ça veut dire qu'on sait largement plus à quoi ressemble l'autre couvert de foutre ou après un mec qui a décidé que si on tapine sur les docks, on a personne à qui se plaindre de ce qu'il décide de nous faire. Autant dire que ce à quoi je pense, c'est pas du tout à quel point on est attirants. Plutôt l'inverse. Et je sais que Kazu lui pense à plein de jeux de mots en même temps, et c'est encore pire.
Je crois que le rêve de Kazu, c'est de trouver un mec pour l'entretenir. Y'en a qui lui parlent d'amour, mais aucun qui n'a jamais tenté de faire plus. Ce serait bien, un toit, de l'argent, et pouvoir se permettre de ne pas user nos semelles les jours où il pleut des trombes.
Moi… Moi, je me dis qu'un jour, quand Kazu en aura assez de rêver, je le lancerai sur d'autres mecs mariés un peu plus riche que ses réguliers et j'irai les menacer ensuite de tout raconter à leurs femmes et à la police pour avoir plus d'argent. On fera ça pendant un mois, et puis on ira dans les colonies. On prendra d'autres noms. On ne portera plus de kimonos. Je ne serai plus obligé de m'épiler. On trouvera quelque chose, je ne sais pas quoi, un truc de gens respectables. Peut-être que Kazu pourra même se présenter comme ma femme, je pense que ça lui plairait.
Bah. Ça, c'est ce que je me raconte. Mais on est ce qu'on est, et on sait tous les deux qu'on finira par crever de froid dans un caniveau quand on sera trop vieux pour racoler.
