Acte II : Ange

(Plaine, proche d'Hakonésia, un an plus tard.)

"Je vais avoir vingt et un ans."

Anna avait murmuré cette phrase tandis qu'ils voyageaient en direction du pic Hakonésia, dans l'espoir que le vieux collectionneur pourrait avoir des informations sur un nain capable de confectionner un serti-clef.

Cela faisait un an qu'ils voyageaient ensemble. La jeune femme ne s'était encore jamais vraiment plainte des rigueurs du voyage, de son silence, de son impassibilité légendaire. Mais voilà, elle allait avoir vingt et un ans, et elle souhaitait les passer avec sa famille, parce qu'elle avait pas encore revu ses parents, qu'elle les avait presque toujours vus pour ses anniversaires sauf pour ses vingt ans, elle les avait eu à la ferme. Ses vingt ans qui s'étaient enfuis sans qu'elle puisse les saisir. Elle ne voulait pas vivre la même chose pour ses vingt et un ans...Elle avait argumenté, tempêté, ce soir-là. Elle avait supplié. Et puis, elle avait rajouté :

"Luin n'est pas loin de la Tour Mana. Il y a une énorme bibliothèque, on pourrait en profiter pour chercher un remède, non ?"

Le mercenaire était resté de marbre devant sa requête, répétant les mêmes arguments raisonnables. C'était bien trop dangereux, on s'attendait probablement à ce qu'elle tente de revoir sa famille. Mais Anna ne s'était pas rangée à son avis, contrairement à son habitude.

"Trois jours et nous voyagerons de nuit", avait-il finit par annoncer.

Kratos ne savait plus s'il avait accepté à cause de ses yeux brillants, ou parce qu'il avait fini par se dire qu'elle avait fait tellement d'effort pour le suivre dans ses pérégrinations pour éviter les Désians sans jamais se plaindre de son manque de tact, ou parce qu'il avait essayé de se souvenir de ce qu'était une famille. Il n'avait pas en mémoire la sienne, il ne savait plus s'il avait été proche de ses parents, s'il avait des frères et des sœurs et avait été plongé dans une abîme de perplexité quand Anna avait affirmé qu'il devaient s'inquiéter pour lui aussi. Il n'avait pas voulu la détromper. Quand il donna son accord, elle avait failli lui sauter au cou, malgré ses termes draconiens.

(Luin)

Cela avait bien commencé. Il y avait eut des retrouvailles chaleureuses, des embrassades, des remerciements sincères. Certes, les parents d'Anna ne l'avaient pas reconnue au début. Qui pourrait les blâmer ? La jeune femme avait bien changé durant toute cette année qu'ils avaient passé à voyager. Elle avait repris le poids perdu à la ferme, son corps s'était musclé, sa peau était devenue ambrée sous le soleil. Son regard brun, surtout, portait la marque des horreurs de la ferme, et la fatigue des fuites qui ne semblaient pas avoir de fin.

Il y avait eu une fête, des amis, encore des étreintes, encore des larmes, les 'c'est un miracle... !', la joie mêlée à la culpabilité de n'avoir rien pu faire...

Kratos était resté à l'écart de toute l'agitation, après avoir reçu les remerciements sincères des parents. Il savait qu'il attirait l'attention. Il entendait ce qu'on chuchotait à son propos :

"Qui est-ce ?

-Il aurait sauvé Ann'.

-Il n'a pas l'air commode...

-Je me demande si ce n'est pas trop dur de voyager avec lui

-Elle devrait plutôt le laisser repartir. Il m'inspire pas confiance. On la protégera nous-même..."

Anna ne tenta pas de démentir les racontars. Elle se contenta d'affirmer que oui, il l'avait sauvée, qu'elle n'avait pas de problème à voyager avec lui, qu'elle allait devoir repartir bientôt.

(dans les environs de la Tour Mana)

Le second soir, ils se remirent en marche après des au-revoir teintés par l'inquiétude de ne pas les savoir éphémères.

Cependant, la bibliothèque de la Tour Mana s'avéra décevante : il y avait certes des livres rares et anciens, mais Kratos recherchait des informations récentes et il ne trouva rien sur les nains.

Ils se résolurent à reprendre la route. Ils se reposèrent durant l'après midi, et ce ne fut que le soir qu'ils recommencèrent à marcher. Ils ne firent que quelque mètres avant que Kratos n'enregistre des bruits de pas et de métal. Il s'arrêta brusquement et Anna l'imita sans comprendre.

"Des Désians," annonça-t-il.

La peau de la jeune femme prit abruptement une couleur crayeuse. Elle connaissait la région, elle savait qu'ils étaient pris au piège, entre le fleuve, la mer et la montagne... Mais déjà Kratos l'entraînait dans une course rapide. Les cris leur annoncèrent qu'ils étaient repérés.

Bientôt, ils se retrouvèrent piégés dans les contreforts des falaises. Anna étouffa un juron paniqué, voulu faire demi-tour, mais Kratos lui avait déjà attiré le poignet et la ramena contre lui.

"Qu'est-ce qu...

-Quoi qu'il se passe, accroche-toi bien, la coupa-t-il entre ses dents."

Elle fixa, surprise, sa mâchoire était saillante, son regard fixe, décidé et à la fois... préoccupé. Il la maintint contre lui, elle eut le réflexe de passer elle-même ses bras autour de son cou. Les cris et les injonctions se faisaient plus proches, que cherchait-il à faire ? Elle ferma les yeux, paniquée, ses mains accrochèrent l'étoffe des vêtements...

Et elle ne sentit plus le sol sous ses pieds ! Elle ouvrit les paupières, stupéfaite, raffermit encore sa prise, et ravala l'exclamation ébahie qui lui montait aux lèvres.

Le monde était une dégradé de nuances évanescentes bleues et violettes. La terre s'éloignait tranquillement, la falaise devait défiler dans son dos, elle sentait le vent sur sa peau, les désians qui arrivaient avaient la taille des fourmis, ils ne les verraient pas, non...

Et le monde était toujours une nuance de violets de bleus qui se mêlaient et se démêlaient en des milliards de teintes qui ricochaient entre elles, nées de la fantaisie d'un hasard joueur, ou d'un Dieu inconnu parce qu'il devait bien y avoir un Dieu quelque part si son sauveur avec des ailes... Si son sauveur était un ange. Anna voulu lui poser la question, ôta son menton de l'épaule où il reposait, tourna son visage ébloui vers lui. Elle oublia tout de suite son ravissement. Son visage, si proche, était fermé, ses yeux refusaient de la regarder, de croiser son regard, elle devinait sa mâchoire serrée aux plis de ses joues. Malgré leur proximité, il lui sembla soudain lointain, à des kilomètres de leur étreinte imposée.

Sa stupéfaction n'était plus qu'un lointain souvenir. Elle détourna lentement son regard de son visage de pierre, reposa son menton sur son épaule, là où elle ne pouvait pas voir ses yeux. Elle s'obligea à se laisser bercer par le battement régulier des ailes et la mer qui défilait sous ses pieds et fut bientôt perdue dans cet état de demi-veille où les pensées passent et s'oublient aussi vite, dans un mélange entre rêve et réalité.

Kratos les ramena sur la côte et atterrit sans un mot, Noïshe les y attendait, toujours fidèle. Anna décrocha ses bras engourdis de son torse, fit quelques pas, heureuse de retrouver la terre ferme et de sentir ses jambes fonctionner.

Quand elle osa enfin lui faire face, il ne la regardait pas. Elle nota son dos trop droit, son menton plus relevé que d'habitude, ses épaules tendues, elle hésita, il le sentit :

"Vas-y, soupira-t-il. Je répondrait du mieux que je peux."

Devant le ton de sa voix, la jeune femme se demanda s'il n'aurait pas préféré combattre les désians là-bas plutôt que de subir ses interrogations.

"Ce n'est pas..., commença-t-elle.

-On y viendra un jour ou l'autre. Autant en finir le plus vite possible."

Que demander, alors ? Il était un ange, c'était tellement évident que la question ne se posait même pas. Comment pouvait-il être un ange ? Elle n'en savait rien, et n'y comprendrait rien du tout. Non, ce qu'elle voulait vraiment savoir, c'était...

"Pourquoi ?"

Ce n'était pas la question à laquelle son sauveur s'attendait, Anna le devina, ce n'était pas la question dans l'attente de laquelle il était si raide.

"Pourquoi quoi ?

-Tu es un Ange. Pourquoi te faire passer pour un mercenaire ? Pourquoi m'aider ? Pourquoi... avoir révélé tes ailes ?"

'Pourquoi sembles-tu si effrayé de ce que je peux dire ?' ou 'Pourquoi ai-je l'impression que tu as... honte de toi ?' étaient d'autres questions qu'Anna n'osa pas formuler. Kratos hésita.

"Je voyage sur Sylvarant, expliqua-t-il avec lenteur. Ce serait... peu discret si je ne me faisait pas passer pour un homme comme les autres."

Il laissa planer un silence, pesant chacun de ses mots.

"Je t'accompagne parce que si les Désians récupéraient ton exshpère, cela serait... mauvais pour moi. Quant à ce qui vient de se passer... Si tu venais à mourir maintenant, je ne peux pas prédire ce que deviendra l'exsphère. Dans la situation où nous étions, tu aurais fini par te retrouver en danger. Je n'avais guère d'autres alternatives."

Il y eut autre silence gêné, Anna finit par le briser :

"Merci, fit-elle. Tu m'as sauvé la vie une fois de plus... Mais surtout, je... merci de ta confiance."

Kratos sursauta. Il s'était attendu à des reproches sur le secret qu'il avait gardé, ou peut-être à des cris émerveillés. Pas à cela, pas à cette voix hésitante, encore pleine d'interrogation qu'elle n'osait poser, à ce silence qui respirait du respect de tout ce qu'il cachait encore. Pas à ces remerciements murmurés et hésitants, comme si elle avait peur de le vexer. Si cette fille l'avait adoré comme tant d'autres quand il avait montré ses ailes pour le compte de Mithos, il l'aurait simplement méprisé, comme tous ces autres. Si elle l'avait agonie d'injures, il serait retourné dans les ténèbres et il aurait oublié sa lumière, l'étonnement qu'elle arrivait à faire poindre de temps à autre, la confiance qui commencer à les lier, la compréhension implicite qui les unissait après un an de voyage...

Il se sentait mal, soudain. Elle croyait à un mensonge qui durait depuis quatre millénaires... Il n'était pas un ange, bon sang ! Les anges n'étaient pas ce qu'elle croyait, les anges n'avaient ni âmes ni cœur, ils ne mangeaient plus, ne parlaient plus, ne ressentaient plus rien. Les anges étaient des tueurs. Il en était un aussi. Mais pas comme eux, bon sang, pas comme eux. Il n'avait pas le droit d'être comme eux et pourtant...

"Je ne suis pas un ange."

Les paroles s'étaient échappées de ses lèvres sans qu'il puisse rien y faire, dans ces accès d'honnêté qu'elle faisait surgir sans le vouloir. Il le regretta aussitôt devant son air troublé et le silence lourd d'incompréhension qui suivit. Pendant qu'Anna hésitait encore pour poser une question il se détourna.

"Allons y, jeta-t-il."

Et parce qu'il se sentit encore plus coupable de sa dureté, il continua d'une voix plus maîtrisée :

"Tes parents ne courent probablement aucun danger. Ils ne nous ont pas vus à Luin et les gens là-bas ne diront rien pour ne pas risquer la destruction de la ville."

Il marchait sans l'attendre, entendit ses pas pressés qui le rattrapait, ne se retourna pas pour affronter son regard scrutateur.

'Qui es-tu, alors ?' Cette question allait planer longtemps dans l'air. Et puis, elle irait rejoindre toutes ses compagnes dans l'esprit d'Anna, pour ne plus surgir que quand elle ne s'y attendait le moins, toujours un peu présente, comme un poignard dans l'ombre qui accroche de temps à autre le reflet d'un rayon de lune.

Mais pour le moment, rien ne comptait plus que de ne pas se faire remarquer. Alors ils marchèrent encore jusqu'au lac Umacy où il dressèrent le camp. Kratos resta comme à son habitude pour monter la garde, Anna se recroquevilla contre Noïshe et laissa le sommeil emporter ses interrogations dans l'oubli.

Aux premières heures de la matinée, elle dormait toujours serrée contre Noïshe, sans être inquiété par les cauchemars qui hantaient si souvent son sommeil. Kratos fit quelques pas dans la clairière, puis son regard erra sur la jeune fille endormie.

C'était une vision qu'il avait souvent, et qui signifiait simplement un moment de calme où il pouvait laisser aller ses pensées. Sa bouche rosée était entrouverte et il pouvait entendre le souffle léger qui passait entre elles. L'ombre de ses cils se projetait sur ses joues et taquinaient la naissance de son nez. Ses cheveux bruns, qui lui arrivaient au-dessous des épaules, se mêlaient d'éclats ambrés et roux selon le jeu du soleil levant. Elle dormait encore, sans faire de cauchemars, et dans le calme de la matinée, il songea qu'elle avait plus l'air d'un ange que lui. Il soupira et se baissa.

«Anna ? Il faut...»

La jeune femme avait ouvert les yeux.

«Kra... tos ?»

Sa voix étaient encore pleine de sommeil, mais elle avait eu un élan vers lui, si vif, arrêté si vite qu'il n'était pas certain de l'avoir vraiment perçu. Ce fut l'air gêné de la jeune femme qui lui prouva qu'il n'avait pas rêvé.

"Tout est calme ?, se borna-t-elle à demander comme si rien ne venait de ce passer, ce qui était le cas.

-Oui. Il faudrait repartir.

-Bien."

Elle lui sourit, comme pour désamorcer toutes les questions qu'il aurait pu poser, se détourna vers Noïshe pour saisir un fruit et cacher la gêne qu'avait fait naître ce geste instinctif.

Kratos avait reculé d'un pas, affectant de croire à son jeu. L'ébauche du geste l'avait surpris. Pendant ce court instant, elle avait ressemblé à une enfant cherchant le réconfort dans l'étreinte d'un adulte, mais Anna était une femme, et son geste pouvait révéler plus que ce qu'ils ne voulaient prétendre tous les deux.

Il secoua la tête. Ce n'était qu'un détail : ils devaient repartir à la recherche de réponses. Ils devaient partir pour ôter son exsphère, et puis, ils se sépareraient, elle pleurerait, lui demanderait de passer la voir, et il ne la reverrait jamais.

"Quel âge as-tu ?"

Il sursauta.

"Si tu ne veux pas répondre, ce n'est pas grave, continua Anna. Mais...

-Quatre mille ans. J'ai arrêté de compter ensuite."

Il n'osait pas la regarder, il ne la vit pas cacher un sourire triste.

"Tu as du en voir des choses...

-J'ai surtout vu la folie des hommes et le sang des massacres. J'ai surtout vu que tous croient changer le monde alors qu'il reste toujours le même.

-Même quand il est régénéré ?

-La régénération n'est qu'un rêve.

-Alors pourquoi continuer à élever des Élus ?

-C'est nécessaire. Et les gens ont besoin d'espoir."

Anna ferma les yeux, ferma ses poings jusqu'à ce que ses ongles laissent des marques en croissant de lune sur sa paume.

"Martel existe-t-elle ?, murmura-t-elle."

Kratos remarqua le tremblement de sa voix, se tourna vers elle. Devant son visage crispé et le bouleversement qu'elle tentait, sans succès, de cacher, il regretta d'avoir parler sans réfléchir. Tout était trop récent pour elle, pourquoi avoir laisser parler ses désillusions ? Elle était encore jeune, elle. Elle y croyait encore, malgré ce qu'elle avait vu de la ferme et des morts, malgré les cauchemars qu'elle avait gardé depuis...

"Je n'aurais dû rien te dire, éluda-t-il. Tu n'avais pas besoin de savoir.

-Peut-être, chuchota la jeune femme. Peut-être, mais il est trop tard pour t'arrêter. Martel... existe-t-elle vraiment ?"

Le visage de la demi-elfe, si sereine dans son inconscience, dans son oubli du monde, passa devant les yeux du Séraphin.

"Oui, elle existe, répondit-il en s'efforçant de gommer toute émotion de sa voix. Elle dort dans les cieux, comme le dit la légende... Même si j'ignore si elle se réveillera un jour."

Martel... que dirait-elle en ouvrant les yeux sur ce monde ? Que dirait-elle devant la folie de Mithos, devant Yuan que sa mort avait brisé, puis durci, devant lui qui avait tout laissé faire sans un mot ? Elle pleurerait, n'est-ce pas ? Chacune de ses larmes lui ferait mal, parce qu'elle pleurerait sur sa propre mort et ne les blâmerait pas, non... Elle leur pardonnerait, et puis elle tenterait une fois de plus de sauver ces mondes...

"Kratos ?"

Il sortit de ses pensées. Martel ne se réveillerait probablement pas... Il valait mieux qu'elle ne se réveille jamais. Il se tourna vers Anna, qui le regardait, un peu inquiète. Elle avait posé une main maladroite sur son épaule.

"Je n'aurais pas du te poser cette question, murmura-t-elle.

-Tu ne pouvais pas savoir."

Une ombre de sourire cynique hanta ses lèvres.

"Personne ne peut se douter de la vérité, ajouta-t-il plus bas. Et c'est mieux ainsi..."

Anna ne sut que répondre, laissa retomber sa main quand il accéléra le pas. Le voyage continuait.