Chapitre 4 : Trahison
(lendemain matin)
Quand Anna s'éveilla, le soleil n'était pas encore levé. Le ciel se teintait doucement des couleurs de l'aube, rose orangé, doré, pastel et la forêt frissonnait sous la bise qui faisait chanter les feuilles. La jeune femme profita quelques instants du calme qui s'offrait à elle avant de se lever. Elle savait par expérience qu'elle aurait ses pires cauchemars si elle laissait le sommeil la reprendre. En se redressant sur sa couche, elle leva les yeux et chercha Kratos. Contrairement à d'habitude, Noïshe ne lui avait pas servit d'oreiller durant la nuit, et cette constatation lui faisait craindre le pire – leur départ.
Mais non. L'animal était vigilant, aux côtés de son maître, qui lui, semblait endormi. Anna le fixa, se demanda si elle devait le réveiller tout de suite. Elle ne l'avait jamais vu dormir auparavant et, inexorablement, son regard se perdit dans son visage. Il dormait, et sous la lumière douce de l'aube, ses traits préoccupés s'étaient adoucis. Le pli amer du coin de ses lèvres n'était plus visible, la ride de souci si souvent présente sur son front s'était estompée. Un souffle serein sortait de son nez et effleurait probablement sa bouche qui semblait presque sourire. Une mèche de cheveux caressait sa joue et Anna souhaita soudain enfouir ses mains dans cette chevelure ocre. De là où elle était, elle voyait l'ombre pâle d'une cicatrice traverser son nez, et un autre au coin de son menton. Sa peau était-elle marquée ainsi de milliards de reliefs qui racontaient son histoire ? Où étaient-ils, ces reliefs ? Il n'ôtait presque jamais sa veste en sa présence. Portait-il de nouvelles blessures depuis leur rencontre, des jours où il la laissait partir pour pouvoir s'occuper des Désians ? Comment serait son étreinte, s'il la prenait dans ses bras ? La traiterait-il comme une poupée fragile ? Ou la serrerait-il si fort qu'elle aurait l'impression de se fondre sous sa peau ? Et... comment seraient ses baisers ?
Kratos ouvrit les yeux. Il ne se souvenait pas s'être endormi, mais l'aube s'avançait. Anna le fixait avec surprise. Pourquoi ? Elle tourna la tête rapidement, et il fit de même car ses pensées de la veille lui revenait en tête. Pourtant, il ne résista pas à l'envie de continuer à regarder la silhouette fine de la jeune femme qui fouillait à présent dans le sac qui contenait leur vivres.
"Bien dormi ?, fit-elle sans se retourner.
-Oui, répondit-il sans se soucier de l'étrangeté de la question entre ses lèvres : jusqu'à présent, il n'avait jamais baissé sa garde assez pour dormir encore quand elle s'éveillait. Et toi ?, reprit-il.
-Oui. C'est rare de te voir endormi."
Kratos haussa les épaules.
"Mon corps est humain à la base. J'ai parfois besoin de dormir.
-Parfois ?, releva Anna avec surprise."
Un autre haussement d'épaule lui répondit.
"J'étais certaine que tu dormais à un certain point de la nuit, se justifia-t-elle avant d'ajouter sans réfléchir : mais que fais-tu quand tu montes la garde ? Tu ne t'ennuies pas trop ?"
Encore le silence. La jeune femme n'osa pas continuer la conversation. Sa non-humanité était un de ces sujets qu'il n'aimait pas aborder et elle maîtrisait sa curiosité. La plupart du temps.
"Je regarde les étoiles."
Anna se tourna vers Kratos, qui lui tournait le dos.
"Même en quatre milles ans, je n'ai pas eu le temps de les compter toutes."
Anna hocha la tête et déglutit. Elle ne trouva rien à répondre devant cette honnêteté soudaine. Elle lui sourit quand il vint la rejoindre près des provisions pour prendre une pomme. Elle frissonna quand son épaule la frôla mais ne se recula pas. Lui ne devait pas s'en rendre compte, alors elle avait le droit de rêver, non ?
"À propos d'hier..."
De nouveau, il reçut un regard surpris, mais il s'y attendait. Dans les yeux de la jeune femme, il vit défiler toutes les suppositions qu'elle pouvait faire. Allait-il changer l'itinéraire ? Lui expliquer pourquoi il semblait si perturbé au milieu de la nuit ? Allait-il revenir sur son refus de lui enseigner l'épée ?
"Oui ?, le pressa-t-elle."
Kratos hésita. Comment lui expliquer sans se dévoiler qu'ils prenaient de gros risques en allant vers Isélia, qu'il était certain de rencontrer les Désians, et qu'il fallait qu'elle sache se défendre parce que ses ailes ne lui permettrait probablement pas de fuir ? Impossible.
"J'ai... réfléchi. Tu as de bonnes raisons pour souhaiter savoir manier l'épée...
-Tu... voudrais bien, alors... ?
-À plusieurs conditions, la coupa-t-il. Déjà, les leçons ne changeront rien à notre allure. C'est à toi de voir si tu pourras tenir le rythme. Ensuite, je t'apprendrai à te défendre uniquement. Comment survivre si un désians t'attaque, mais pas à l'attaquer, lui. Ne crois pas que je te laisserait combattre tant que je suis sous contrat."
Anna hocha la tête avec enthousiasme. Elle aurait accepté n'importe quelle condition pourvu qu'il revienne sur sa décision.
"Enfin, acheva le mercenaire, je crois que tu es suffisamment intelligente pour le comprendre, mais je te fais confiance pour ne pas te monter à la tête après mon départ et croire que tu peux défaire les Désians à toi seule."
L'idée tira un sourire à la jeune femme tant elle semblait ridicule à ses yeux. Kratos secoua la tête, et ne songea pas à modérer son enthousiasme par le récit des fous qui avaient eu cette conviction-là. De toute façon, raisonna-t-il, cela n'aurait servi qu'à l'intriguer davantage.
"Tu es d'accord ? Bien. Nous commencerons la leçon ce soir. Il reste de la marche à faire pour atteindre Triet."
Anna approuva et rangea les provisions restantes dans le sac, avant de le fixer sur Noïshe. Avec un peu de chance, songea Kratos, il pourraient gravir et dépasser le sentier d'Ossa ce jour-même et commencer à marcher dans le désert. Cela l'aurait satisfait s'il ne ressentait pas toutes ces perturbations dans le Mana qui confirmaient les avertissements de Yuan. Quand devrait-il l'annoncer à Anna ?
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Le soir vint trop rapidement au goût du mercenaire. Il aurait préféré marcher encore, mais Anna devait garder ses forces. Ils avaient réussi à atteindre la lisière du désert.
Il alluma le feu, reprit dans ses affaires deux branches, longues et droites, qu'il avait coupé sur le sentier d'Ossa et qu'il élagua en quelques gestes avant d'en tendre une à Anna.
"Prête ?"
Elle s'en saisit, le regard déterminé.
….........
"Tu n'y es pas allé de main morte, grogna Anna en se laissant choir par terre."
Elle avait le souffle court, son corps entier lui faisait mal et elle devinait déjà un lot d'ecchymoses pour le lendemain. Kratos ne réagit pas à sa plainte. Elle avait raison, il ne lui avait pas fait de cadeaux. Il l'avait attaquée sans merci, pour qu'elle apprenne d'abord les réflexes qui pourraient lui sauver la vie.
"Tes ennemis n'y iront pas de main morte non plus, se borna-t-il à affirmer. Autant savoir ce qui t'attend depuis le début."
La jeune femme ne répondit rien, trop lasse pour continuer à parler. Elle attrapa la galette que lui tendait Kratos avec de la viande séchée qu'elle dévora avec appétit, bu autant qu'elle le put dans la gourde. Et puis elle se laissa tomber en arrière sans se soucier du sol dur.
"Bonne nuit, bailla-t-elle."
Kratos soupira, se releva pour lui chercher une couverture.
"Les nuits sont froides, se justifia-t-il quand elle ouvrit un œil."
Un sourire courba les lèvres d'Anna.
"Tu es un ours, en fait, marmonna-t-elle à moitié endormie.
-Un... ours ?, répéta le mercenaire sans comprendre.
-Mmh... Des griffes des crocs... mais... de la chaleur... pour ceux que... tu... protèges..."
Le dernier mot n'était qu'un marmonnement endormi. Elle ne pu pas voir l'expression de surprise torturée se peindre sur le visage de Kratos.
"Tu te trompes, chuchota-t-il."
Elle ne connaissait que la moitié de son être. Le Séraphin s'éloigna de l'autre coté du feu pour monter la garde en tentant de ne pas se laisser distraire par les ombres mouvantes qui animaient le visage de l'endormie. Un ours, quand même, songea-t-il, il fallait le trouver.
…........
L'aube vint, puis le soleil commença à monter dans le ciel, déjà aveuglant sur les dunes de sable pâle. Anna ouvrit les yeux, remarqua que l'air tremblait déjà de chaleur. Le feu n'était que cendre et elle avait rejeté sa couverture sur le côté. Elle se releva à demi, grimaça en sentant ses courbatures.
"Réveillée ?"
Kratos lui tendit un gourde, puis de quoi se remplir l'estomac.
"Il faut y aller, annonça-t-il quand elle eut tout avalé."
Il avait déjà trop tardé à la réveiller. Anna hocha la tête, se leva complètement et fit quelques pas hésitants.
"Tu pourras monter Noïshe quand il fera trop chaud."
Elle ne s'embarrassa pas de fausse fierté ou de courage. Elle l'avait fait, au début, mais cela ne servait à rien, sauf à les ralentir. La jeune femme sentait bien que son sauveur était pressé d'atteindre la prochaine ville, elle sentait bien qu'il était sur ses gardes, plus que d'habitude.
"Merci, fit-elle avec reconnaissance.
-Ce soir nous arriverons à une oasis, si tout va bien. Tu pourras t'y rafraîchir. Nous pourrons y remplir les gourdes. Bois autant que tu veux, nous n'aurons pas toujours ce luxe.
-Et toi ?
-Je ne ressent pas la chaleur.
-Je vois ça, soupira Anna.
Il était aussi couvert que le premier jour où elle l'avait vu.
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Ils marchèrent en silence toute la matinée, ne s'arrêtant que pour manger sur le pouce avant de se remettre en route, la jeune femme ayant accepté de monter Noïshe. Elle dodelinait de la tête en rêvant à leur pause le soir.
Kratos s'immobilisa soudain, tous ses sens en alerte. Anna voyageait avec lui depuis trop de temps pour dire un mot. Elle se laissa glisser à terre et se rapprocha un peu de lui.
Le Séraphin avait retenu un juron. Quelqu'un arrivait. Un ange, ou un Désians. Quelqu'un de puissant les avait retrouvé. Des renforts se matérialisaient un peu plus loin, les encerclait. Piège. On l'avait laissé continuer pour le faire tomber dans un piège, et trop concerné par sa protégée, il n'y avait pas fait attention.
Un silhouette se profila, vola au-dessus d'une dune pour se poser près d'eux. Sourire prédateur, yeux trop maquillés. Pronyma. Mithos avait envoyé Pronyma. Il sentit Anna sursauter dans son dos, et vit le sourire de la demi-elfe s'agrandir.
"Seigneur Kratos, commença-t-elle de sa voix doucereuse. C'est un plaisir de vous revoir... après tout ce temps."
Derrière lui, Anna hoqueta.
"J'apporte les ordres du Seigneur Yggdrasil. Il souhaite que vous me remettiez la garde du... cobaye A012 et que vous rentriez immédiatement."
Anna fit un pas en arrière. Que se passait-il ? Cette femme, elle se souvenait d'elle à la ferme, ses long ongles froids qui l'avaient touchée... Pourquoi tant de déférence devant son sauveur ? Pourquoi Kratos n'attaquait-il pas ? Non, se reprit-elle, le sang battant aux tempes, pas de pourquoi. L'évidence s'imposait avec sa clarté froide. Kratos l'avait trompée. Simple. Elle aurait du s'en douter. Tout était trop beau pour être vrai. Elle avait oublié les mystères dont il s'entourait. Les avait ignoré. Tout se terminait, alors. Rester calme. Elle devait rester calme. Trouver par où fuir. Pourquoi ses mains tremblaient-elles ? Elle devait rester calme. Pourquoi sa vision était-elle si floue ? Elle ne devait pas pleurer. Kratos. Où était-il ? Là, devant, un peu à sa gauche, face à l'horrible femme. S'éloigner. La femme parlait encore, mais Anna ne percevait quelques mots.
"... suffit... mascarade... Seigneur... Angélus... s'éveille... ramener... Kvar..."
Sans les quitter des yeux, Anna fit un énième pas en arrière, un peu plus rapide et moins discret que les autres.
"Anna ! Non !"
Il s'était tourné vers elle, il était déjà à ses cotés, tenait son bras. Elle se débattit, hurla.
"Lâche-moi ! Traître !!!"
La main se relâcha un peu, elle mordit le bras, se dégagea, courut. Des Désians étaient devant elle. Ils la tueraient. Tant mieux. Elle hurla un son inarticulé quand on la retint encore, elle gesticula, mais cette fois la poigne était plus solide.
"Nooon !"
On la soulevait sans tenir compte de ses gestes. Elle griffait, mordait sans réussir à rien quand enfin on la lâcha. Sur Noïshe... ? L'animal bondissait déjà au-dessus des Désians qui se précipitaient vers elle, elle ne put que se tenir à la fourrure de l'animal sans chercher à comprendre. On se battait, là-bas. Noïshe obliqua vers les montagnes. Des cris... Elle se retourna pour voir un ange disparaître dans un orage de lumière. Et ce fut le silence.
Noïshe galopait toujours.
Les larmes coulaient toujours.
"Tant mieux, chuchota-t-elle. Ils le méritaient. Tous. Même... Même..."
Un sanglot lui coupa la parole.
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Quand l'animal s'arrêta, Anna se laissa tomber à terre. Il faisait nuit. Aucune importance. Elle était vide, vidée. Oublier, elle voulait oublier... Dormir... Pourquoi cette bête gémissait-elle ? C'était lassant. Elle ne voulait que le silence. Oublier. Ne plus penser, jamais. Tellement mieux...
…....................
Kratos la fixait. Endormie, recroquevillée, ses bras croisés dans un semblant d'étreinte. Des larmes avaient séché sur ses joues. Pleurait-elle encore quand elle s'était endormie ? Pleurait-elle sa trahison ?
Noïshe veillait sur elle, leva le museau à son approche, mais ne rejoignit pas son maître. Il grogna brusquement, le Séraphin avait fait un pas de trop vers la jeune femme. Alors, il se recula, s'assit et se prépara à veiller.
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Elle avait rêvé sa trahison. Sa mort. La sienne. Il l'avait sauvée. Puis tuée. On l'avait tué. L'oubli n'était pas venu avec le sommeil. Elle ouvrit les yeux.
Il était là.
Elle souhaita le frapper, elle était trop faible. Elle l'ignora. Le sommeil la reprit avant qu'elle ne songea à lui dire un mot.
Il était encore là quand elle se réveilla de nouveau. Anna l'ignora délibérément. Elle était moins faible. Elle fouilla les fontes de Noïshe, en sortit une galette qu'elle mâcha avec application. Elle se sentit suffisamment remise pour lui faire face. Le faire partir.
"Pourquoi rester ?, jeta-t-elle en souhaitant de toute ses forces que sa voix soit plus ferme. Je ne retournerai pas à la ferme, vivante."
Il hésita.
"Je ne suis pas là pour te livrer aux Désians.
-Menteur ! Tu étais à leurs ordres ! Cette femme, là-bas... Elle n'a pas menti ! Tu m'as fait croire ce que tu voulais ! Je t'ai suivit, comme une idiote ! J'ai cru en toi ! Mais tu es un monstre. Comme eux. Traître !
-Anna...
-Tais-toi ! N'approche pas, n'approche pas ou j'arrache ce... cette chose !"
Malgré sa voix tremblante, elle avait saisit son exsphère d'un geste volontaire, et Kratos s'immobilisa.
"Tu vois !, siffla-t-elle avec amertume même si elle n'avait pas pu empêcher sa voix de se briser. Tu tiens à cette... ce truc ! Tu es méprisable... Monstre !"
Elle essuya d'un geste rageur ses larmes, voulu continuer. Sa voix grave, trop familière l'interrompit.
"Si tu l'ôtes, tu te transformeras en monstre. Mais... tu as toutes les raisons de me haïr. Je suis un monstre. Plus que tu ne le crois. J'ai sur les mains le sang de millions de personnes. J'ai aidé à mettre les fermes humaines en place. J'étais d'accord avec le projet. Je t'ai caché tout cela. Mais... il faut que tu vives, Anna...
-Ne mens pas !
-Je ne mens pas. Je voulais te sauver. Je le veux encore.
-Allons donc ! Si tu crois que ce genre de mensonge va marcher !
-Anna..."
Elle se recula.
"Tais-toi ! Je ne t'écouterai pas ! J'ai trop cru en toi... Yggdrasil devrait te féliciter. Tu as dû outrepasser toutes ses attentes ! Je t'ai aimé ! Je me suis aveuglée, je t'ai suivi ! Vraiment, toutes les félicitations des Désians pour cette tâche seront trop peu pour toi ! Monstre ! Monstre !!!
-Ce...
-Tais-toi ! Pars ! Ou tues-moi ! Si tu veux me ramener à la ferme, j'arrache ce... truc. Je ne plaisante pas. Dégage !"
Il recula d'un pas devant sa rage.
"Je ne veux pas te ramener là-bas, répéta-t-il. Jamais.
-Tais-toi !!"
La voix de la jeune femme se brisa sur un sanglot. Kratos refit un pas vers l'avant, puis un second. Elle ne semblait pas se rendre compte de sa proximité jusqu'à ce qu'il lui effleure le bras.
"Non !"
Elle se rejeta en arrière, tel un animal effrayé. Le mercenaire ne tenta pas tout de suite de se rapprocher encore. Il tendit la main, lentement, tout doucement vers elle, paume ouverte vers le ciel.
"Je ne vais pas te ramener là-bas, murmura-t-il."
Elle se mordit les lèvres pour tenter d'endiguer ses larmes. Il effleura son bras, fit attention à ne pas le serrer, se maudit de remarquer la douceur de sa peau en cet instant.
"Tu dois vivre, Anna, chuchota-t-il."
Elle fuit son regard, ne répondit pas à ses paroles. Un sanglot, plus fort que les autres secoua son buste et la jeune femme cacha son visage dans le creux de son épaule. Une main s'agrippa à sa taille, avec le désespoir d'un naufragé sur une planche, l'autre se referma sur son épaule. Il passa ses bras dans son dos, le caressa en cercles maladroits et la laissa pleurer en la berçant doucement jusqu'à ce qu'elle s'endorme.
….........
"Il faut que tu me dises la vérité."
Une autre nuit commençait. Anna, réveillée et calme, était assise, le menton sur ses genoux. Elle regardait Kratos d'un air attentif, au dessus de la fourrure de Noïshe, qui s'était installé entre les deux. Ils avaient mangé en silence le peu de provisions qui leur restait. La cachette d'Anna était à la limite entre la montagne et le désert, grâce à ses ailes, le Séraphin avait pu trouver de l'eau. Ils n'avaient pas encore parlé de ce qui s'était passé, ni de Pronyma, ni de l'aveu de la jeune femme. Mais ils savaient tout deux que le sujet ne pouvait pas être évité pour l'éternité. Trop de choses avaient changé en trop peu de temps pour qu'ils fassent confiance à leurs sentiments. Pas encore.
"Que veux-tu savoir ?, répondit Kratos."
Il la regardait calmement –avec pour qui le connaissait un soupçon d'affection. Il était détendu, plus qu'il ne l'aurait imaginé lui-même. Mais Anna allait bien. Elle voulait encore de lui –pour le moment.
La jeune femme eut rire clair devant la question.
"Je l'ignore. La vérité. Quels sont tes liens avec les Désians, pourquoi est-ce que tu ressembles à un ange..."
Elle hésita, son visage redevint sérieux :
"Pourquoi les as-tu rejoint... Tout ce que tu as voulu me cacher."
Il se mordit les lèvres.
"Cela risque de réduire à néant toutes tes convictions, prévint-il."
Elle écarta la remarque d'un geste de la main.
"Toutes mes convictions ont péri quand j'ai été enfermée dans la ferme. Parle, je ne t'interromprai pas."
Kratos tourna son visage vers les flammes, prit une grande inspiration et commença :
"Je suis né il y a quatre mille ans environ. La guerre de Kharlan battait son plein. C'était juste avant que Mithos ne se fasse connaître. Il a vraiment existé. C'était un demi-Elfe qui voyageait avec sa sœur, Martel, son compagnon Yuan. Mithos était mon apprenti. Un ami très cher. J'ai voyagé avec eux, j'ai œuvré pour arrêter la guerre et éviter que le monde ne meure à cause de la pénurie de Mana..."
Il continua à narrer le traité de paix entre Sylvarant et Tethe'alla, la mort de Martel, la séparation des mondes, sa transformation en ange et la lente descente dans la folie de Mithos qu'il avait accompagné avec Yuan. Anna l'écoutait avec attention, et ne l'interrompit jamais, effrayée qu'il se taise alors et ne reprenne jamais son récit.
"Il y a quelques années, j'ai voulu m'éloigner du Cruxis. J'ai erré sans but sur Tethe'alla, le monde prospère, et puis je suis venu ici. Je n'avais pas d'objectif, et pas plus de sentiment qu'une machine. Je n'en voyais pas l'utilité, à l'époque. Puis... Je t'ai vu courir vers moi, ce jour-là, et il y avait cette lumière dans tes yeux que je ne comprenais pas. Je devais te sauver.
-Je ne te remercierai jamais assez pour cela.
-Ce n'est pas la peine. Le chemin que tu m'ouvres est plus que suffisant."
Leur regards se croisèrent. Noïshe avait disparu dans l'obscurité, il devait monter la garde non loin. Il n'y avait que les craquements du feu et le chant lancinant des grillons qui avaient accompagné ces révélations. Leurs regard se fixaient toujours et ils n'osaient détourner les yeux, s'ils le faisaient, cette intimité serait peut-être rompue, le moment serait passé, perdu... Kratos soupira et reprit en tournant son visage de nouveau vers les flammes.
"Maintenant, tu sais l'essentiel."
Il ferma les yeux, enchaîna :
"J'ignore si cela rachète mon silence... Je ne te demanderai pas de me faire confiance à nouveau. Je ne t'en voudrai pas si tu n'y arrives pas... Je comprendrai si tu ne veux plus me voir. Si tu le désires je... partirai. Si... tu penses que je peux voyager à tes côtés alors je te suivrai.
-Et toi, que désires-tu ?"
Il eut un sourire amer :
"L'impossible."
Anna se leva et se rassit plus près de lui, épaule contre épaule, soutint son regard avant de saisir sa main, qu'il lui laissa comme celle d'un patin désarticulé. Elle la prit, la retourna, entrelaça leur doigts, les décroisa et pressa ses paumes contre elle. Puis la jeune femme prit une inspiration avant de répondre d'une vois qu'elle s'efforçait de rendre claire :
"Je ne serai pas celle qui te jugera, Kratos. Je n'ai pas de pardon à t'accorder. Je t'aime. Tu veux me laisser le choix de ton futur. Je ne veux rien t'imposer, peux-tu comprendre cela ? Je t'aime. Si ça ne devait être qu'un acte de pur égoïsme, je te dirais que je veux t'avoir à mes côtés toute ma vie. Mais je ne pourrais jamais être heureuse en sachant que je t'aurais forcé à me suivre."
Elle eut un sourire ironique, détourna les yeux, laissa partir sa main, se mordit la lèvre en perdant le courage qui avait soutenu sa déclaration.
"Nous voilà dans une impasse, n'est-ce pas ?, chuchota-t-elle d'une voix tremblante. Tu veux me laisser le choix, je veux te laisser le choix...
-Non."
Anna frissonna. Il n'y avait que dans ses rêves éveillés que sa voix résonnait d'une telle chaleur. Elle n'osait pas le regarder, elle ne voulait pas être déçue. Il remit sa main rentre les siennes, les pressa avant de continuer :
"Je... J'étais certain en venant ici que ce serai la dernière fois que tu accepterais de me voir. Je m'étais préparé à ta haine. C'était une folie de considérer que tu puisses ressentir pour moi quelque chose qui soit plus que de la gratitude...
-Tu avais tort, murmura Anna sans le regarder. Depuis longtemps...
-Je sais, maintenant."
Il embrassa délicatement le dos de sa main.
"Je..., reprit-il. Je n'arriverai pas à te le dire aujourd'hui, Anna. Ce que tu m'offres, ce que tu m'as offert... Il faut que tu saches, je n'ai pas vécut ça depuis plus de quatre milles ans. Je ne sais plus... comment faire. Je ne sais plus... ce que je suis capable de faire. Mais... moi aussi. Moi aussi."
La jeune femme tourna enfin ses yeux vers lui. Elle sourit.
"Je sais, maintenant."
Elle posa son front contre le sien, avec lenteur. Elle savoura l'attente avant de chercher ses lèvres. Il leur restait du temps. Autant qu'ils le voudraient. Il lui dirait un jour qu'il l'aime.
