C'est toujours aussi fun à écrire.
Le dimanche passa de manière bizarre. Gumi n'avait pas l'habitude d'esquiver les gens. C'était trop compliqué de s'éviter à trois dans l'appartement, mais elle s'employa hardiment à guetter le moindre bruit en provenance de la chambre de Lily.
Elle se rendit compte qu'elle pouvait reconnaître les pas de Miku ou Luka à l'ouïe, et par élimination, ceux de la blonde. Elle savait qu'elle ne risquait pas vraiment de la croiser en journée. Il fallait attendre les alentours de 19 heures pour espérer apercevoir la silhouette de Lily.
Elle n'avait rien voulu entendre quand Luka avait essayé d'apaiser la situation. C'était Lily qui avait fait une bourde, c'était à elle de gérer ça, pas à Luka de temporiser. Pour le moment, elle ne voulait rien savoir, prise au piège d'une rage boudeuse. Même Miku savait qu'il valait mieux rester à l'écart dans ces moments-là, ou tout du moins silencieuse. Elles n'échangèrent aucune pique de la journée et ce fut suffisant pour plonger l'appartement dans un calme inhabituel et presque inquiétant.
Au vu de l'humeur de sa maîtresse, même Poncho n'accepta pas de se poster sur son épaule bien longtemps et préféra rester dans sa cage, roulé en boule au milieu de son nid de papiers et de tissus.
En début de soirée, Gumi prétexta avoir des cours à revoir afin de s'enfermer dans sa chambre sans qu'on la dérange. Il se passa un peu plus d'une heure avant que Lily ne se lève. L'oreille aux aguets, Gumi l'écouta effectuer sa routine avant qu'elle n'aille prendre sa garde au chenil. Les clés tintèrent dans la cuisine et Gumi sut alors qu'elle partait. Elle laissa filer encore quelques minutes pour faire bonne mesure (et aussi parce qu'elle avait réellement commencé à relire son cours à force de ne pas savoir quoi faire et de tourner en rond dans la pièce).
Elle n'entendait plus la voix de Lily. Seulement Luka et Miku qui discutaient du menu de ce soir.
Le nez sur son classeur, Gumi se frotta la tête sans trop savoir quoi penser. Lily l'avait atteinte et, peut-être sans le vouloir, l'avait blessée. Ca lui répugnait de l'admettre, mais c'était le cas. Le sujet de sa vie sexuelle (ou l'absence de cette dernière, qui s'en occupe ?) ne concernait qu'elle. Un peu comme un coffre au trésor caché quelque part, qui lui appartenait à elle et à elle seule. Un coffre que Lily aurait trouvé un peu par hasard et avec lequel elle se serait amusée à jongler sous les yeux effarés et suppliants de Gumi qui verrait son bien lui échapper, faisant mine de l'ouvrir pour mieux feinter et en claquer le couvercle. C'était plus sadique que de simplement regarder à l'intérieur une bonne fois pour toute, car dans ce dernier cas elles auraient été fixées, figées dans une rancœur tenace et Gumi ne sentirait pas cette drôle d'angoisse lui broyer l'estomac.
Qu'est-ce que Lily allait faire de ça ?
Le lundi fut plus facile. En cours la journée, Gumi n'eut même pas besoin de mentir pour disparaître en fin d'après-midi. Le chapitre du matin lui avait paru tellement nébuleux qu'elle avait eu l'idée de passer quelques heures à la bibliothèque universitaire pour tenter de percer le voile de mystère qui entourait les gribouillis qui lui servaient de notes. Lily était partie depuis longtemps quand elle rentra.
Puis arriva le mardi et l'entraînement de base-ball. Et avec lui la pseudo-promesse que Lily viendrait la rejoindre sur le terrain après la séance d'aujourd'hui.
Gumi appréhendait cette rencontre et la plupart de ses frappes se soldèrent par des échecs lamentables tant elle n'était pas concentrée sur l'instant présent. Elle frappait dans le vent de la même façon que son esprit pédalait dans le vide.
D'un côté, elle craignait que Lily ne continue à insister lourdement. De l'autre, elle n'attendait que de prouver à la blonde qu'elle valait quelque chose dans au moins un domaine, histoire de laver l'image de gamine empotée qu'elle renvoyait.
La séance se termina avec les paroles de son entraîneur qui lui disait que les performances de ce soir n'avaient pas à l'inquiéter, que si tout le monde était au top toute l'année, il n'aurait plus de boulot depuis longtemps, mais qu'il allait quand même falloir qu'elle fasse attention à ne pas se laisser aller.
Le matériel fut rangé, Gumi alla se rafraîchir aux lavabos qui s'alignaient au mur du long bâtiment sportif de la communauté.
Elle se surprit à trépigner d'impatience. Un trio de garçons s'envoyait encore des balles au gant. Gumi les connaissait et les appréciait. Elle alla les rejoindre pour patienter. Le rythme des passes l'apaisa un peu. Les muscles de ses bras et ses jambes étaient chauds, ils échangeaient des plaisanteries en même temps que la balle, des questions sur les examens à venir. Deux d'entre eux étaient dans la même promotion et s'inquiétaient des absences répétées d'un professeur, le troisième se plaignait de la rédaction de son mémoire. Gumi n'y avait pas encore droit. L'année prochaine certainement. Sa première année se déroulait paresseusement, sans accroc. Elle se sentait bien.
Après un long moment, elle se dit que Lily aurait du être là depuis longtemps. L'idée que la blonde ne viendrait peut-être pas l'atteignit enfin.
Au même titre que Gumi craignait la confrontation après trois jours à s'éviter, Lily pouvait tout simplement ne pas vouloir venir. La jeune fille sentit son cœur se serrer. Elle lança une dernière fois la balle avant de prendre congé.
- Attends, c'est qui là-bas ?
Gumi, qui avait déjà jeté son sac par-dessus son épaule, s'arrêta pour voir de qui les garçons parlaient.
C'était Lily bien sûr.
- Un tel canon traîne par ici ?
Difficile de tenir rigueur au jeune homme, Gumi pensait aussi qu'au lieu de bosser de nuit dans un chenil et de pratiquer le tir sportif, Lily aurait du se lancer dans le mannequinat.
Elle avait attaché ses cheveux en une queue haute, ce qui lui dégageait le visage et accentuait son air d'oiseau farouche. Sa veste de cuir couvrait un t-shirt qui ne laissait pas apparaître son nombril pour une fois, mais l'habitude des vêtements trop courts n'était pas brisée pour autant grâce au short qui dévoilait les mêmes jambes qui avaient filé le vertige à Gumi la première fois qu'elle avait vu Lily. Elle avait également troqué ses bottes pour une paire de baskets usées que Gumi savait appartenir à Luka.
La blonde la rejoignit et s'arrêta à une longueur de bras.
- Désolée, j'ai du négocier ma garde avec Kaito. Je suis bonne pour prendre des actions à Häagen-Dasz.
Elle rit après ses mots, un rire jaune. Elle avisa enfin le sac de Gumi.
- Je suis si en retard que ça ?
- Hein… ? Quoi ? Non ! Non, pas du tout, répliqua Gumi, consciente de fixer Lily de façon trop insistante.
La blonde lui sourit avant de jeter un coup d'œil par-dessus l'épaule de Gumi.
- Et je suppose que ces messieurs seraient ravis de se joindre à nous.
Gumi tourna la tête. Pas besoin de réfléchir bien longtemps pour voir que les trois garçons étaient prêts à faire les quatre volontés de la jeune femme.
Les garçons étaient partis trois quarts d'heure plus tard. Lily avait réclamé une pause tandis que Gumi se sentait en pleine forme, tout juste échauffée.
Elle sentit la boule d'angoisse se reformer dans son estomac en allant remplir la bouteille d'eau aux lavabos. Elle avait été bien jusqu'à maintenant pourtant. Une fois seule avec Lily, elles avaient du réinventer quelque peu les règles du jeu. Deux équipes de un n'avaient jamais fait de match colossal, ou alors ça se serait su. Mais elles avaient fait avec, l'une au poste de batteuse-coureuse, la seconde comme lanceuse-attrapeuse. Sans surprise, Lily s'en sortait beaucoup mieux au second qu'au premier et Gumi resongea qu'il lui avait fallut plusieurs semaines pour que son ratio de balles renvoyées passe enfin dans le positif. Ce n'était pas aujourd'hui qu'elle allait courir au bout du terrain pour récupérer la balle au vol.
En revanche, faire courir Lily avait quelque chose de jouissif. C'était sa petite vengeance à elle.
Gumi la rejoignit. La blonde s'était allongée sur la pelouse.
- J'ai l'endurance d'une amibe, commenta-t-elle à l'approche de Gumi.
- C'est le manque de pratique.
Elle lui tendit la bouteille remplie d'eau fraîche et Lily la lui rafla avec joie. Elle en vida la moitié en quelques gorgées à peine, assoiffée.
- Et je n'ai même pas réussi à frapper une balle avec ça.
- T'en fais pas pour ça, y'a que dans les mangas qu'ils y arrivent du premier coup.
Elle s'assit près d'elle, s'amusa de voir des brins d'herbe dans sa longue chevelure blonde. Malgré ce qu'elle lui avait dit, son histoire de village perdu au milieu de la campagne, Gumi voyait difficilement Lily dans un paysage champêtre. La jeune femme faisait partie de ces fleurs qui poussaient dans le béton, plus belles encore quand on savait ce qu'elles avaient du traverser pour éclore au grand jour.
Elles se fixèrent un moment, sans que Gumi ne s'en rende vraiment compte. Ca lui sauta au visage quand Lily fut la première à détourner les yeux.
- Hm… Je voulais m'excuser pour la dernière fois.
- Qu…
Lily ? S'excuser ? Quel misérable cancrelat manquait à ce point de discernement pour laisser telle personne ramper ainsi à ses pieds et s'avilir dans la poussière ?
- Ca ne regardait que toi.
Ah, oui : elle-même, Gumi.
Gumi qui était actuellement occupée à se demander depuis quand les gens autre qu'elle-même s'excusaient aussi facilement. Elle s'était trop souvent trouvée confrontée à la mauvaise foi du monde.
Elle s'était attendue un peu à tout : l'oubli soudain de l'événement par Lily, le déni brutal, le rejet de la faute sur sa petite personne, les moqueries en tous genres, mais pas à… ça.
- Ne me regarde pas comme ça, déclara Lily en se redressant sur les coudes. Luka m'a passé un savon terrible. Ca fait des années qu'on ne m'a pas crié dessus de cette manière.
Gumi ressentit de la compassion à son égard. Luka pouvait être terrible quand il le fallait ou qu'elle le voulait. La jeune fille échangerait volontiers tous les cakes aux carottes du monde contre la promesse d'éviter les foudres de l'effroyable Megurine Luka. Deux fois avaient suffit, et le simple fait d'y repenser la faisait frissonner.
Ca lui faisait bizarre de penser à une confrontation entre Luka et Lily. Sans compter qu'elle n'aurait pas forcément donné la blonde perdante si on lui avait demandé son avis. Elle regretta une seconde de ne pas avoir assisté à la scène, même de loin, bien planquée dans sa chambre.
Cette anecdote conforta Gumi dans son idée que Luka était réellement le pilier de leur petit groupe, solide et insubmersible. Avec pareille compagne, Miku pouvait se sentir invincible. Ca lui fit penser à ses cours de biologie durant lesquels on lui expliquait que la sélection naturelle ne choisissait pas les plus forts mais ceux qui nouaient les meilleures alliances. Miku était vraiment futée en fait…
Lily lui tendit une main moite de sueur.
- On fait la paix ?
Certainement. Des années avaient suffit à ce que Gumi se rende compte qu'elle était incapable de tenir une rancune tenace et durable. En vouloir aux gens était vraiment trop fatigant et trop prenant pour elle.
Elle hésita pourtant à saisir cette main tendue. Au stand de tir, elle l'avait juste effleurée et elle avait eu l'impression de s'y brûler.
Rien de semblable ne se produisit. Il y eut seulement la chaleur des doigts de Lily contre les siens. Ils n'étaient pas aussi doux qu'elle l'aurait cru, sa main était couverte des cals propres au maniement régulier d'une arme à feu.
Lily ne la lâcha pas de suite. Gênée, Gumi lui proposa de reprendre.
- Pour taper au moins une balle.
En se redressant, elle vit que Lily faisait jouer son épaule en grimaçant.
- Je me suis entraînée assez longtemps hier, répondit cette dernière à l'interrogation muette de Gumi. C'est juste de la fatigue.
- Essaie juste de toucher. Pour la puissance on repassera. Il manquerait plus que tu te fasses mal.
- Ah ah ! Ce serait stupide en effet.
Gumi lui passa la batte et alla se placer pour lancer la balle. Lily se mit en position.
- Prête ?
- Prête !
Elle lança.
Mauvaise idée.
Agenouillée sur le lino, le front collé au sol, Gumi se confondait en excuses.
- Je suis désolée, Lily ! Pardon, pardon, pardon !
- C'est elle qui t'a arrangée comme ça ? demanda Miku à Lily assise sur le canapé.
Luka restait silencieuse.
- Non, répondit-elle enfin en secouant la tête. Fracture de fatigue, tu connais ? J'en ai pour trois semaines d'immobilisation totale.
Pour totale, elle était totale. Les médecins ne s'étaient pas contentés de mettre le bras de la jeune femme en écharpe, il était clairement sanglé au plus près du corps.
- T'es droitière ?
- Bien sûr, quitte à se faire mal, autant faire ça bien. Relève-toi Gumi, ça en devient ridicule.
L'intéressée se redressa à peine et joignit les mains au-dessus de sa tête basse.
Luka, jusque là témoin mutique de la scène, prit la parole, aussi digne qu'elle pouvait l'être avec un drap posé sur les épaules pour seul vêtement.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé exactement ?
- Je me suis un peu surestimée, répondit Lily en levant le nez pour voir la jeune femme. Gumi n'y est pour rien.
- La connaissant, elle va s'en mordre les doigts encore longtemps, intervint Miku. Même si elle n'a rien fait.
- Debout, Gumi. Je ne vais pas mourir ou quelque chose comme ça.
- Mais… Et ton championnat ? fit-elle, les yeux encore plein de larmes de repentance.
- Il est dans six semaines. J'en ai trois à attendre. Tu peux faire le calcul seule.
Gumi réfléchit. Les maths à trois heures du matin, c'était pas son fort. Elle verrait plus tard, si elle y pensait.
- Puisque personne n'a été kidnappé cette nuit ou battu à mort, je retourne me coucher, déclara Luka.
Elle s'en alla sans leur souhaiter bonne nuit.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? demanda Lily en jetant un regard suspicieux à Gumi, toujours à ses pieds.
- Ben… Je leur ai envoyé un texto…
Miku montra le message incriminé à la blonde qui pouffa de rire.
- Vraiment ? On dirait que j'ai été prise en otage ou qu'une guerre nucléaire va éclater.
Gumi se garda bien de dire que l'annonce des médecins lui avait fait à peu près cet effet. Voir Lily revenir ainsi harnachée l'avait secouée aussi. On pouvait vraiment se faire mal à ce point en voulant simplement taper une balle ? Maigre consolation, la blonde avait réussi à toucher le projectile avant de crier de douleur.
- Gumi n'a pas vraiment le sens des mesures, commenta Miku avec un sourire narquois.
- J'ai pas fait exprès… marmonna l'intéressée.
- Tu n'as rien fait du tout, corrigea Lily d'une voix ferme. Alors arrête de t'apitoyer comme ça sur mon sort et relève-toi.
- Mais…
- Tu veux te rendre utile ?
Gumi hocha vivement la tête.
- Alors viens, tu vas m'aider.
- Hé ?
Une heure plus tard, Gumi se tournait et se retournait dans son lit, incapable de se calmer. Surexcitée. Elle était surexcitée, voilà. Sans trop savoir pourquoi.
Lily lui avait demandé de l'aider. Elle avait accepté immédiatement, sans réfléchir, par nature, par habitude, sans se poser de questions. Et elle l'avait suivie à peu près dans le même état d'esprit.
Elle avait commencé à réfléchir en se rendant compte que Lily l'avait guidée jusqu'à la salle de bains.
- Te fais pas des idées. Sans mon bras droit, ça va être une galère monstrueuse, lui avait dit la blonde avec un sourire contrit.
- Pourquoi pas Luka ?
- Elle dort. Et je ne crois pas qu'avoir été réveillée à cette heure-ci l'ait beaucoup amusée. Alors que toi tu es dans le même état que moi.
C'était à ce moment que Gumi s'était rendue compte qu'elles étaient parties à la clinique juste après la blessure de Lily, sans passer par une étape de douche quelconque.
- J'ai horreur d'être assistée, avait continué Lily. Mais j'aimerai juste que ça passe et aller m'allonger, s'il te plaît.
Le refus aurait été compliqué, Gumi ne savait quasiment rien refuser (sauf quand ça emmerdait Miku).
Alors elle s'était pliée bon gré mal gré au shampouinage en règle des longs cheveux de Lily, chose qui s'était révélé être un régal tant elle s'était amusée à y passer et repasser les doigts. Et dans un mouvement il y avait eu le tatouage.
Dans son lit, Gumi se sentit rougir et se cacha le visage dans les mains.
Etalées au bas du dos de Lily, formant une ceinture sombre sur sa peau claire, il y avait les formes éthérées, semblables aux glyphes d'une autre langue.
Le regard de Gumi s'était facilement laissé égarer. En plus de barrer la chute des reins de la blonde, ils continuaient leur sarabande sur ses hanches pour caresser son aine et se terminer sur l'intérieur de ses cuisses.
C'était Lily qui l'avait tirée de sa contemplation en l'éclaboussant, et Gumi avait remercié la vapeur ambiante de cacher ses rougeurs et sa gêne. Elle ne doutait pourtant pas une seconde que Lily n'ait rien remarqué. Il avait suffit de voir le sourire de la blonde lors du rinçage. Il était beaucoup trop ravi pour être innocent.
Et elle ne s'était pas gênée pour proposer de frotter le dos de Gumi lorsque celle-ci passerait sous le jet à son tour. Proposition refusée d'emblée, toujours sans réfléchir. Et c'était mieux comme ça.
Lily était sortie de la salle de bains en premier, et en rejoignant sa chambre à son tour, Gumi s'était arrêtée devant la porte de la blonde. Rien ne se faisait entendre, si ce n'était un souffle profond et un gémissement de douleur. Sûrement que Lily avait voulu se retourner dans son lit et qu'elle avait pris appui sur son bras blessé.
Gumi connaissait ce genre de blessure. On ne les voit pas, mais elles s'accrochent dans un muscle ou un os pour le tordre dans tous les sens.
Il était un peu tard pour amener de quoi soulager Lily. Gumi n'osait plus entrer dans la chambre sans permission depuis le coup du fusil. Elle se promit de remédier à ça dès le lendemain.
Gumi aurait voulu voir Lily le matin – enfin, 14 h n'était plus vraiment le matin mais plutôt une heure de réveil particulièrement déplacée – mais l'une avait cours dans une demi-heure et l'autre ne se levait pas avant 19 h le soir. Difficile de se croiser dans ces conditions.
Aussi fut-elle ravie de voir le haut de son crâne dépasser du dossier du canapé en rentrant de cours le soir. Elle était en train de regarder un bêtisier animalier. Gumi se demanda si les chiens dont elle s'occupait au chenil se comportaient parfois comme ceux de la télévision. Sûrement que oui.
Lily avait beau paraître froide et distante au premier abord, Gumi ne la voyait pas travailler dans un endroit sale et déprimant, avec des animaux galeux et maltraités. Certainement qu'elle distribuait des caresses en même temps que les portions de croquettes.
Gumi se dirigea vers le congélateur sous l'oeil curieux et vaguement inquiet de Luka. Gumi avec un air aussi guilleret, c'était soit de longues heures épuisantes, soit un grand moment de calme. Quitte ou double. Luka la vit ouvrir le compartiment à glaçons, en tirer une poche de froid qu'elle gardait habituellement pour son usage personnel et se diriger vers le canapé à pas de loups. Luka la laissa faire. Ca allait être drôle.
Lily cherchait à soulager son épaule douloureuse. Elle n'était pas censée bouger ou remuer. Mais la position était agaçante. Elle se demandait même si elle avait bien remis l'attelle en place. Peut-être un peu trop à droite, ce qui expliquerait cette tension dans les muscles de son cou. Elle ne savait pas comment la soulager. Et dire qu'elle en avait pour trois semaines au minimum, sans compter la rééducation en suivant.
Elle sentit le froid avant que la poche glacée ne se pose sur sa peau, à la jonction de son cou et de son épaule. Elle poussa un cri, voulut s'esquiver, ne parvint qu'à rouler sur le canapé tandis que Gumi gardait la poche de glace plaquée contre elle. Elle avait entraîné la jeune fille dans sa chute, de sorte qu'elle reposait à présent dans une drôle de position, comme si elle avait glissé et s'était arrêtée au milieu de sa chute.
- Ca fait du bien , hein ? Lui demanda la jeune fille avec un grand sourire.
- C'est surtout gelé !
- C'est quand même plus efficace qu'un bisou magique. Tu vas voir, ça va aller mieux.
Elles entendirent Luka glousser.
- Qu'est-ce qu'il y a ? fit Lily en tentant vainement de se redresser.
Le mouvement ne lui amena qu'une douleur vive qu'elle eut du mal à taire.
- Rien. Je trouve amusant de voir que vous vous entendez aussi bien. Je ne l'aurai pas cru au début.
Gumi et Lily échangèrent un regard interrogateur. La cadette se redressa, permettant à Lily de faire de même en conservant la poche de froid en place. La blonde devait bien admettre que ça lui faisait un bien fou.
- Pourquoi on se serait pas entendues ? Fit Gumi à Luka.
- Parce que Lily semble être quelqu'un de calme et posé. Et que toi, tu es une chieuse.
Gumi ne se fâcha pas. Quand c'était dit avec cette intonation dans la voix et cette caresse dans les cheveux, ça sonnait presque comme un compliment.
Luka porta un doigt à ses lèvres, intimant à Gumi de garder le silence. De retour des courses, elle était pourtant motivée pour tout ranger dans les placards. La chose était assez rare pour être remarquée. Gumi était une adepte de l'esquive dès qu'il s'agissait de ranger quoi que ce soit. D'accord pour parcourir les rayons dans tous les sens. Moins d'accord pour organiser tout ça une fois à l'appartement.
A la question muette qui aurait pu se traduire par : « pourquoi ne me laisses-tu pas mettre mon bordel auditif habituel maintenant que nous sommes rentrées ? », Luka répondit en désignant le canapé.
Gumi s'en approcha à petits pas pour y trouver Lily profondément endormie. Elle tira le plaid sur le corps de la blonde et rejoignit Luka qui s'affairait déjà à tout ranger.
- Elle dort.
- Elle dort toujours en journée, lui répondit Luka. Et comme elle ne travaille pas en ce moment, elle va passer les nuits à déambuler dans l'appart'.
- Elle ne travaille pas ?
- A cause de son bras. Vous allez devoir cohabiter pendant trois semaines au minimum.
Cette nouvelle ne dérangea pas Gumi. Comme Luka l'avait si bien dit, la blonde était de nature calme et posée. Et si elle se contentait de squatter le canapé la journée, il n'y aurait aucun problème. Alors pourquoi Luka lui faisait-elle la remarque ?
- Dans dix jours, ce sont les vacances.
Au ton qu'employait Luka, ou plutôt qu'essayait d'employer Luka, Gumi sentit venir la petite bête.
La voix de Luka qui tremble, même un tout petit peu, c'est toujours bizarre.
Voyant que sa colocataire de toujours ne continuait pas, Gumi l'y invita.
- Qu'est-ce qu'il y a ? On dirait moi quand j'ai fait une connerie.
- Avec Miku, on va passer les vacances chez mes parents.
Quoi ? Ce n'était que ça ? Pas de raison de s'inquiéter alors. Gumi avait déjà passé plusieurs jours seule dans l'appartement. En le laissant dans des états tels qu'ils fallait toujours deux ou trois jours pour le remettre en place avant le retour des deux autres, mais rien d'insurmontable.
- C'est bien. Et Lily, elle va où ?
Luka fit la grimace en voyant que Gumi n'avait pas compris où elle voulait en venir.
- Lily reste ici.
Quoi ? Comment ? Pas de saccage de prévu ? Pas de musique électro à fond à deux heures du matin si elle le désirait ? Ca faisait si longtemps pourtant que les flics n'étaient pas venus taper ici, ils devaient s'ennuyer ces gens là.
- Vous allez me faire le plaisir de ne pas vous entretuer si jamais il y a un problème. Tu peux faire ça ? Continua Luka devant le manque de réponse de Gumi.
Cette dernière était occupée à tenter de refermer la bouche.
- Tu m'as entendue ?
- Pff... Comme si j'étais capable de lui faire quoi que ce soit, répliqua la cadette en croisant les bras, boudeuse.
- Elle est bien revenue d'une de tes séances de sport avec le bras hors service, plaisanta Luka.
Gumi ne le prit pas à la rigolade en revanche.
- Elle peut se venger à n'importe quel moment, répondit-elle. Elle a des armes dans sa chambre.
- Je sais.
Luka lui ébouriffa les cheveux et Gumi porta immédiatement les mains sur sa tête pour les remettre en place. Elle fut forcée de s'avouer qu'elle était bien mieux coiffée lorsque c'était Luka qui passait la main sur sa tête. Drapeau blanc hissé face à sa révolte capillaire, elle se demanda comment elle allait pouvoir gérer la présence de Lily seule avec elle durant quinze jours de congé.
Miku et Luka étaient parties la veille. Dans un bruit de roulettes de valises et d'au revoir souriants. Après tout, elles ne partaient que dix jours. Chez les parents de Luka en plus. Un couple tranquille, qui profitait de sa retraite avec un petit troupeau fort de trois vaches et deux chiens sur lequel veiller.
Le seul regret de Gumi dans cette histoire était de ne pas assister à la rencontre entre Miku et les bovidés qui serait certainement mémorable. Elle se promit de bombarder Luka de questions à ce sujet dès qu'elles rentreraient.
En attendant, elle avait d'autres chats à fouetter.
Il lui fallait assister Lily dans la plupart des tâches ménagères. Comme elles ne pouvaient décemment pas envisager de manger toutes les vacances au fast-food, il fallut s'organiser pour le repas. D'un commun accord, Lily supervisait les opérations pendant que Gumi gérait des missions telles que : « épluchage éclair des légumes », « découpe approximative de la viande (tout en évitant les doigts » ou encore « baisse immédiatement ce feu sinon tu vas tout faire exploser ! ».
Ce fut suffisant pour cette fois.
Ce le serait certainement moins plus tard. Lily dodelinait de plus en plus de la tête, habituée qu'elle était à dormir à cette heure de la journée. Et il ne manquait pas grand chose pour qu'elle pique du nez devant la télévision. Gumi avait prévu le coup, entourant le canapé de tout un bataillon de coussins qu'elle était allée récupérer dans la chambre de Luka pour la peine. Avec ça, la blonde pouvait tomber endormie en paix. Il ne resterait plus qu'à lui jeter une couverture sur le dos en faisant attention à son bras. Et tout se passerait bien.
Elles étaient occupées à digérer en comatant devant la télévision quand Gumi sentit son portable vibrer dans sa poche. Au vu de l'acharnement de l'appareil à ne pas s'arrêter, il s'agissait d'un appel et non d'un simple message.
Elle alla se réfugier dans sa chambre où elle vit le mot « papa » affiché sur l'écran. Lily n'avait pas bronché de sa désertion soudaine, à demie endormie. Après un dernier coup d'oeil à sa colocataire en pleine baisse de régime, Gumi décrocha.
- Allô ?
- Gumi Gumi Gumi ! Lâcha la voix de son grand frère. Ma petite sœur favorite n'a pas donné de nouvelles depuis des semaines.
Gumi réfléchit. Etait-elle vraiment heureuse d'entendre Gumo au bout du fil ? En entendant les voix de ses parents derrière, elle se dit que oui.
- Je n'ai pas eu de tes nouvelles par la télé, répliqua-t-elle. J'en ai déduis que tout allait bien et que tu n'as toujours pas été emporté par une vague ou un requin.
- Justement ! Je t'attendais pour que nous soyons emportés tous les deux par un typhon ou un vaisseau extra-terrestre. Je sais que tu es en vacance. Je sais que tu as deux semaines. Et je sais que tu vas avoir envie de venir nous voir pendant ce temps !
- Euh... Le fait que je suis une étudiante fauchée te dit quelque chose ?
- Le fait que tu aies des parents formidables prêts à te payer le voyage te revient en mémoire ?
- Que mes parents ? Demanda-t-elle, narquoise.
- Et un frangin qui daigne sacrifier une partie de ses économies durement gagnées à la sueur de son front et à la force de ses bras. Ainsi qu'à...
- Ca suffit. Tout le monde sait que ton seul boulot est de changer les serviettes dans les clubs sur la plage.
- Hé ! Il fait très chaud quand même, protesta Gumo. Tu te ramènes alors ?
- Je suis pas toute seule à l'appart', déclara-t-elle avec une pensée pour Lily.
Et avec de la culpabilité dans la voix. Après tout, si la blonde était manchote pour le moment, c'était de sa faute.
Il y eut une conversation dont elle n'entendit que des murmures.
- On peut participer pour que Miku et Luka viennent aussi. Ca leur reviendrait à un billet à moitié prix. Pour deux semaines à se faire bronzer, c'est léger. Elles avaient adoré ça la dernière fois.
Le soleil, oui. Les poissons, un peu moins. Hormis quand il s'agissait de les manger pour le cas de Luka.
- Miku et Luka sont parties de leur côté.
Elle crut entendre les rouages du cerveau de son grand frère se mettre en marche d'ici.
- Si Miku et Luka ne sont pas là, qui est avec toi ?
Elle n'eut pas le temps de dire quoi que ce soit que Gumo reprenait déjà :
- Gumi, tu as un petit ami ?
Sa mère rigola un grand coup.
- Quoi ? Non, c'est... ! C'est Lily !
- C'est qui Lily ?
Est-ce que ça faisait si longtemps qu'elle n'avait pas donné de nouvelles à sa famille ? Ou bien était-ce Lily qui n'était là que depuis quelques semaines et qui lui semblait dorénavant bien ancrée dans sa vie ? Peut-être un peu des deux.
- Lily, c'est...
Elle referma la bouche. Comment définir Lily ? Colocataire lui semblait trop impersonnel. Pote, copine, amie étaient trop intimes et pas assez à la fois. Connaissance ne se proposait même pas.
- Enfin c'est Lily quoi.
Voilà, ça irait bien. Après tout, si sa famille n'était pas encore habituée aux réponses approximatives qu'offraient ses deux neurones les rares fois où ils se touchaient, elle ne pouvait rien y faire.
- Et Lily a quelque chose à faire ces deux prochaines semaines ? Demanda Gumo avec de l'intérêt dans la voix.
Il venait de se concerter avec leurs parents. Gumi passa la tête hors de sa chambre et la tendit vers le coin salon. Lily était allongée sur le canapé, certainement endormie.
- Un séjour à Okinawa tous frais payés. Ils annoncent un temps superbe, continua Gumo.
- S'il y a un lit confortable, je crois qu'elle irait n'importe où, n'importe quand.
- Vendu !
Bien sûr, Gumi ne vint pas annoncer à Lily qu'elle allait se faire kidnapper puis embarquer de force dans un avion pour être amenée à l'autre bout du pays sans sommation. Elle lui en parla d'abord. En la rejoignant dans sa chambre, penaude et un peu stressée. Que la blonde refuse et Gumi serait clouée ici elle aussi, à devoir l'aider à cause de son bras. A son grand soulagement, Lily accepta après quelques secondes de réflexion.
- Comme ça, tu verras enfin l'océan, avait fait Gumi pour terminer de la convaincre.
La jeune femme en face d'elle n'avait eu qu'un petit sursaut, et un sourire. Le genre de sourire qui faisait définitivement fondre Gumi.
Dès le lendemain, elles faisaient leurs valises.
Gumi fut surprise que Lily vienne la trouver pour qu'elle l'aide à choisir ses vêtements. Puis elle se souvint que la blonde n'était jamais descendue sous de telles latitudes. Chaud, froid, humide ? Comment s'habiller ?
- Chaud, il fera chaud.
Gumi était intraitable là-dessus. La neige ? Elle ne connaissait pas avant de venir ici pour la fac. Il n'y avait que les typhons tropicaux pour lui faire peur jusqu'alors. Et même dans ces moments-là, l'eau qui tombait du ciel était chaude.
Poncho... Ce brave Poncho fut confié aux bons soins d'un camarade de promotion, lui-même propriétaire de nombreux rongeurs. Avec de la chance, peut-être que le rat se ferait une copine. Les adieux furent plein de papouilles et de promesses de retrouvailles. Surtout du côté de Gumi. Poncho semblait plus intéressé par ce garçon dont les mains sentaient la croquette.
Enfin, Gumi se retrouva à devoir porter une majorité des sacs durant le trajet et elle fut plus qu'heureuse quand leurs deux plus gros bagages partirent en soute. Il ne restait plus que son sac à dos et la sacoche de Lily. Elle dormit dans l'avion, au contraire de Lily qui passa le plus clair de son temps avec le nez collé au hublot, les yeux ronds. Gumi se rendit compte de sa nervosité quand elle atterrirent et qu'elle se détendit après avoir poussé un soupir monumental.
- Me dis pas que tu as eu peur ?
Lily n'avait peur de rien. Même pas de Luka.
- Je n'étais pas très à l'aise plutôt.
Voilà. La peur n'avait aucune emprise sur elle. C'était l'inconfort qui posait problème.
Son bras toujours sanglé l'empêchait de prendre les bagages et c'est en dansant d'un pied sur l'autre qu'elle laissa Gumi les récupérer. La jeune fille eut à peine le temps de passer les portiques que les sacs lui étaient pris par un grand gaillard aux cheveux aussi verts que les siens.
- Tu vas t'écrouler. Et papa et maman ne seront certainement pas contents que je leur ramène une crêpe. Tu as toujours eu une tête bizarre, mais ce serait la fois de trop.
Pour seule réponse, elle lui écrasa le pied d'un coup de talon.
- Gumo, je te présente Lily. Lily, voici l'homme le plus crétin sur cette île. Tu peux l'appeler « Larbin » si tu veux.
Avec un petit rire, Lily tendit sa main libre au jeune homme qui avait cessé de sautiller à cloche-pied.
- Vous avez une drôle de façon de vous dire bonjour, commenta la blonde.
- Elle sait que ce n'est que partie remise, répondit Gumo en jetant un coup d'oeil meurtrier à sa petite sœur.
- Mais non, répliqua cette dernière avec un sourire de poupée. Je suis si mignonne. Tu n'oserais pas me faire de mal.
- Cause toujours. Je vais peut-être te laisser chercher la voiture seule.
- Je me suis perdue la dernière fois.
- Justement.
- Hééé ! Protesta-t-elle vainement.
- Moi aussi je suis content de te voir, conclut Gumo en lui ébouriffant les cheveux.
Il les mena jusqu'à sa voiture et fut galant jusqu'au bout avec Lily vu qu'il lui tint la portière ouverte. En plus de porter les bagages. Gumi monta à l'avant et se dépêcha de bidouiller l'autoradio. Pas question de « c'est moi qui conduis, c'est moi qui choisis » avec elle. Dès qu'il y avait un moyen de contrôler les sources de bruit potentielles dans les parages, c'était pour elle. Excepté lorsqu'elle était elle-même une source de nuisance sonore.
Elle passa le trajet à décrire ce qu'ils voyaient sur la route à Lily. Monuments, arbres autochtones, description de bestioles, le meilleur vendeur de glaces du pays, les coins de pêche...
- Tu as déjà pêché, Lily ? L'interrompit Gumo.
Gumi se retint de lui en coller une uniquement parce qu'elle se le demandait elle aussi. Et accessoirement car le jeune homme tenait le volant.
- Les seuls poissons que j'ai jamais vus étaient soit en aquarium, soit congelés.
Gumi et son frère échangèrent un regard complice.
- Ca risque d'être drôle alors, commenta-t-il sobrement.
Et Gumi était d'accord avec lui.
- C'est... vraiment un harpon ? Fit Lily dès qu'ils eurent posé le pied dans la demeure familiale et qu'elle vit l'outil accroché au mur.
- Le meilleur de la région, fit une voix grave et masculine.
Le père de Gumi apparut dans l'encadrement de la porte, bras grands ouverts en direction de sa fille.
- Et bien alors ? On ne dit pas bonjour ?
Gumi se jeta dans ses bras et fut rapidement soulevée du sol en riant. Son père était toujours un géant. Il dépassait même Lily qui était déjà très grande à ses yeux. Quant à sa masse musculaire, elle était suffisante pour remonter un poisson de plusieurs dizaines de kilos à la seule force des poignets et des bras. Un vrai titan des mers.
Après avoir reposé sa fille, il salua enfin Lily.
- Il a servi à terrasser trois requins, quatre raies et des tonnes de poissons perroquets, continua-t-il en désignant le harpon accroché au mur.
- Et le pied de ta fille lorsqu'elle avait cinq ans, intervint une autre voix, féminine cette fois. Bonjour ma chérie.
- Maman !
Là aussi, il fallut se soumettre au câlin rituel. Sa mère avait l'étrange capacité de se croire délaissée sur un plan affectif si elle n'avait pas ses huit ou neuf démonstration d'affection dans la journée.
- Tu t'es vraiment fait harponner le pied ? Demanda Lily.
- Oui, mais je m'en souviens pas. Mon père a eu la bonne idée de m'anesthésier avec un bon coup sur la tête après ça.
- Ce qui explique beaucoup de choses, continua Gumo.
Il se tut suite au coup de coude de sa sœur. Par souci de praticité, cette dernière avait grandi suffisamment pour se trouver exactement au niveau de son estomac quand elle effectuait ce geste.
Elle retira sa basket droite d'un geste fluide, de même que sa chaussette.
- Regarde, juste là. La marque en forme d'étoile. Et j'ai la même dessous. Ca l'a fait quand ça a traversé.
- C'est... impressionnant, commenta Lily. Dire que j'avais peur que tu te blesses avec mon fusil. Alors que tu as vécu avec une arme pareille à côté quand tu étais enfant.
Gumi se sentit gonfler de fierté. Apparemment, Lily ne la prenait plus pour une gamine irresponsable, du moins pour le moment. Et puis, n'était-ce pas de l'admiration qu'elle voyait dans les yeux bleus ? Décidément, cette soirée s'annonçait bien.
- Ton fusil ? Demanda Gumo quand il eut repris son souffle.
- Lily est un cow-boy, déclara Gumi.
- Du genre rodéo et soirée country ?
Tiens, c'était vrai ça. Hormis son aptitude au tir sportif et ce chapeau dans sa chambre, Lily n'avait jamais montré quoi que ce soit qui fasse réellement cow-boy. Mais la voir porter ce chapeau avait suffit à convaincre Gumi. Le port du jean ne suffisait définitivement pas à catégoriser quelqu'un dans la case «fan de western », et de ces derniers, Lily en avait toute une collection de DVDs.
Et puis avec ses jeans serrés, sa veste en cuir brune et son chapeau, Lily était un cliché ambulant si elle le voulait. Il ne lui manquait plus qu'à tresser ses cheveux et à parler anglais pour passer pour une étrangère complète. Et Gumi savait que Lily parlait très bien anglais avec un accent totalement américain.
- Du genre métisse culturelle, répliqua la blonde. Mon père est né dans le Texas.
- Alors les cheveux... commença Gumo.
- Le blond est vrai.
Et Gumi vit cette petite lumière s'allumer dans le regard de Gumo.
Non ! Non non non ! Je suis venue ici pour passer du bon temps en vacances avec Lily. Pas pour que tu lui lorgnes dessus comme la drôle de chouette que tu es quand tu t'y mets. Elle n'est pas un bout de viande.
Elle se retint à grand peine de lui briser les côtes. Son père avait posé une grande main sur son épaule.
- Il reste un peu de temps avant le dîner. Si vous alliez faire un tour pour vous dégourdir les jambes ?
Superbe idée qui avait aussi le mérite d'être une diversion parfaite. Elle attrapa vivement le bras valide de Lily.
- Viens. On va voir l'océan.
La blonde ne fit pas d'histoire.
Gumi passa le trajet à aller et venir entre Lily et un point invisible situé à quelques mètres devant elles en trottinant. Ses jambes demandaient à bouger et elle était ravie de céder à leur caprice. Lily en revanche, traînait un peu la patte. Rester éveillée la journée lui demandait encore un effort. Sans compter que l'avion l'avait épuisée. Jeter des coups d'oeil par le hublot en permanence afin de s'assurer que l'altitude de vol restait constante était usant.
Mais son intérêt lui revint quand elle vit les premières tâches gris-bleu entre deux maisons, au fond d'une ruelle.
- On est si près de l'eau que ça ?
- Deux cent vingt-quatre mètres à marée haute, répondit Gumi comme une évidence.
En en humant l'air chargé d'iode, Lily la crut immédiatement. Elles slalomèrent entre plusieurs étals sur lesquels la pêche de l'après-midi attendait de trouver preneur. La blonde s'arrêta un instant pour regarder l'oeil rond des poissons, quand ces derniers n'étaient pas en train de barboter dans un seau.
De l'extra frais, selon Gumi.
Super extra frais même quand la jeune fille joua à vouloir saisir une anguille dans un bac pour la montrer de plus près à Lily. L'animal la mordit au doigt et il fallut lui couper la tête pour qu'elle lâche prise.
Ce fut avec une blessure à l'index de Gumi, quelques yens en moins et une anguille sans tête qui gigotait encore dans un sac rempli de glace qu'elles arrivèrent en bordure de l'océan.
Le soleil se couchait, teintant l'écume d'un beau rose orangé. Elles n'étaient pas sur une plage à proprement parler, mais sur une jetée de béton autour de laquelle fleurissait les stands qui proposaient des balades en bateau ou des sessions de plongée aux prix les moins chers. Voyant que Lily louchait dessus, Gumi la stoppa dans son élan.
- Demain la promenade au large.
Parce que demain, c'était samedi. Et que son père partait toujours pêcher le samedi, sans compter qu'il ne disait jamais non à un peu de compagnie. Et puis, il amenait Gumi avec lui depuis qu'elle était toute petite, il n'y avait aucune raison qu'il s'y oppose cette fois-ci.
Lily s'assit sur le bord, ses pieds à moins d'un mètre de la surface de l'eau. Ses cheveux lâchés se soulevaient au rythme des brises marines et ses yeux brillaient, sans savoir si c'était dû au sel ou au vent. Ou tout autre chose.
Le soleil couchant, Gumi le connaissait par cœur. Suffisamment pour ne plus y faire attention. Elle se souvenait encore du rire de Miku quand elle s'était extasié sur son premier lever de soleil en ville, qui rendait les immeubles scintillants en se reflétant sur leurs vitres innombrables. A chacun sa référence.
Gumi attendit patiemment, les bras croisés comme une sentinelle fidèle. Que quelqu'un vienne dire ou faire quelque chose à ce moment là, et il aurait affaire à elle et à son anguille décérébrée. Bon, peut-être que l'anguille ne servirait à rien, mais le sac contenait encore assez de glace solide pour faire un projectile tout à fait décent.
Lily était bien. Lily profitait. Et Gumi était ravie.
Le premier jour fut tout sauf reposant.
Contrairement à la nuit qui avait été calme.
Gumi avait de nouveau du aider Lily à se doucher, la cabine de douche ne permettant pas de coincer le pommeau contre une paroi. Elle était sortie une fois sa tâche accomplie, et Gumo n'avait pas attendu deux secondes pour la bombarder de questions, toutes plus indiscrètes les unes que les autres. Il avait fallut autant de temps à Gumi pour l'envoyer se faire voir et le laisser dans son ignorance crasse.
Dans sa chambre, elle avait trouvé un futon au pied de son lit. Et elle s'était laissée tomber sur ce dernier, épuisée par le vol et trop heureuse de pouvoir enfin s'allonger quelque part. Un peu plus tard, c'était Lily qui lui trébuchait dessus.
- Tu ne prends pas ton lit ? Demanda-t-elle après s'être redressée.
- Non. Le futon est bien. Et j'ai deux bras pour me relever le matin.
Lily eut un rire.
- Bientôt moi aussi, répliqua-t-elle.
Elle avait roulé sur le côté après s'être allongée près de Gumi.
- Tu n'as pas sommeil ?
- Je n'ai pas sommeil à cette heure-ci. C'est celle où j'arrive au travail.
Gumi avait jeté un coup d'oeil au réveil. A cette heure-là, soit elle jouait, soit elle dormait déjà.
- Mais tu peux dormir, toi. Le lit est libre.
Décidément, Lily semblait incapable d'accepter le fait que Gumi lui laissait son lit. Cette dernière roula, alla se fourrer sous Lily qui lâcha un cri de surprise quand elle fut soulevée.
- Gumi ! Qu'est-ce que tu fais ?
- J'ai dit que tu prenais le lit, tu vas prendre le lit, articula-t-elle en poussant encore sur ses bras.
Lily riait, mais ne faisait aucun effort.
- Allez, montre moi la puissance de tes petits bras musclés !
S'entraîner pendant des heures à taper des balles lui avait au moins apporté ça. Elle parvint finalement à hisser suffisamment Lily pour qu'elle atterrisse sur le lit et l'y jeta sans ménagement.
Elle avait poussé un soupir de soulagement assez fort pour qu'il retentisse à l'autre bout de la ville au moins.
Puis Lily lui avait saisi la main, faisant jouer les articulations entre ses doigts. Gumi s'attendait à ce qu'elle la lâche aussi vite mais Lily la garda.
- Je veux te dire merci, avait fait la jeune femme.
Gumi plissa les yeux.
- C'est un plaisir.
Le lendemain était alors plein de promesses de balade, de soleil et de frime en ce qui concernait Gumi. La pêche, c'était drôle, c'était l'occasion de montrer ce qu'elle savait faire et ce qu'elle connaissait et c'était idéal pour prendre le soleil sur le pont du bateau.
Elles avaient embarquées tôt et Lily avait fini sa nuit dans la petite cabine tandis que le père de Gumi les menait à son coin de pêche préféré. La blonde avait aidé à mettre les cannes en place à son réveil et ils s'étaient installés pour passer la journée. Lily avait regardé Gumi mettre les appâts sur les hameçons avec dégoût, mais avait tenu à essayer elle aussi.
- Tu peux lâcher la canne tu sais ? Avait fait le père de Gumi. Le support est là pour ça.
Mais Lily refusait catégoriquement de lâcher quoi que ce soit, le nez penché vers l'eau et le bouchon coloré au bout de sa ligne. Hyper concentrée, elle ne devait même pas avoir entendu quoi que ce soit.
Au bout d'une heure, Lily avait crié.
- J'ai une touche !
Gumi s'était élancée pour l'aider à remonter sa prise.
Elle en tremblait encore en rentrant.
Parce que Lily n'avait pas été capable d'attraper une sardine, un poisson perroquet, un thon ou quoi que ce soit de normal et relativement inoffensif qui nageait dans les parages. Il avait fallut que ce qu'elle remonte soit une gueule pleine de dents. Trois rangées exactement. Gumi avait pu les compter sans problème.
- Requin ! Requin ! Avait-elle crié alors que son père arrivait à toute vitesse pour couper la ligne.
Une fois l'animal relâché, Lily avait déclaré d'un air taquin :
- Vous êtes jaloux, c'est pour ça que vous l'avez relâché.
Ca aurait pu rester une simple blague si elle n'avait pas failli se faire empaler par un espadon quelques minutes plus tard puis à deux doigts de profiter du trip sans retour qu'offrait la piqûre d'une raie pastenague avant qu'ils ne décident de rentrer.
La mère de Gumi leur avait à peine jeté un coup d'oeil alors qu'ils posaient pied dans l'entrée.
- Vous rentrez tôt, commenta-t-elle simplement, sa bassine de linge dans les bras.
- Cette fille... est dangereuse ! répondit Gumi en pointant une Lily imperturbable du doigt.
Non, mais franchement ! Il n'y avait qu'elle pour réussir à remonter les espèces les plus dangereuses du coin, et même du monde pour au moins l'une d'entre elles, sans s'en rendre compte, et y survivre comme si de rien n'était.
La mère de Gumi hocha doucement la tête, sans prêter attention à l'air effaré de son pêcheur expérimenté de mari.
- La partie de pêche t'a plu ? Demanda-t-elle à l'adresse de Lily.
- C'était très bien, fit poliment la blonde.
Gumi eut soudainement envie de jeter quelque chose de très lourd, très fort sur quelque chose de fragile et qui ferait beaucoup de bruit en se brisant.
Cette envie ne passa pas au dîner non plus. De l'autre côté de la table, Lily et Gumo discutaient comme de vieux amis. D'accord, son frère avait toujours su y faire avec les filles. Il leur avait ramené un nombre assez conséquent de petites amies qui n'étaient restées que deux ou trois mois à chaque fois.
Mais en songeant à la timidité maladive dont elle avait fait preuve avec Lily jusqu'à tout récemment, Gumi trouvait ça injuste.
- Mange, ça va refroidir, lui fit son père en lui volant un morceau de pomme de terre sautée.
Elle l'aurait crucifié sur place pour ça auparavant, mais pas ce soir. Elle n'avait pas l'esprit à défendre son territoire nutritif à coups de fourchette. Elle avait un sale goût dans la bouche, du genre amer.
Son assiette repartit quasiment aussi pleine qu'elle était arrivée et ce fut en voyant Lily suivre Gumo dans la cuisine pour la vaisselle qu'elle décida qu'il fallait qu'elle sorte de cette maison.
- Je vais marcher un peu, déclara-t-elle en se levant de table.
L'air frais lui fit du bien, elle franchit les deux cent vingt quatre mètres qui la séparaient de l'eau et s'assit là où Lily l'avait fait la veille. Elle avait du vague à l'âme et elle détestait ça.
Le meilleur moyen d'y remédier elle le sortit de sa poche. Elle composa le numéro de Miku sur son portable et attendit patiemment en entendant sonner.
Miku était occupée à laisser ses doigts courir sur les épaules nues d'une Luka somnolente quand son téléphone vibra. Elle hésita. Allait-elle décrocher alors que sa compagne se trouvait à moitié nue à ses côtés ? Ce fut cette dernière qui lui fit prendre sa décision.
- Tu décroches pas ? C'est Gumi.
Effectivement, la petite sonnerie qui s'élevait dans la chambre était celle attribuée à leur colocataire. Elle tendit le bras, saisit le petit appareil et décrocha. Luka vint se placer derrière elle et commença à jouer avec ses cheveux lâchés. Il était impressionnant de voir à quel point Miku pouvait avoir l'air plus adulte sans ses couettes.
- Pitié, dis-moi qu'il fait chaud là-bas ! S'écria Miku après que Gumi ait lâché quelques mots.
En approchant l'oreille, Luka l'entendit déclarer fièrement qu'il faisait actuellement 27 degrés. Miku partit alors dans une grande tirade concernant l'injustice dans ce monde et la tendance qui faisait que ce n'était pas forcément les plus méritants qui étaient récompensés comme ils le devaient. Ce à quoi Gumi répondit qu'elle avait raison, car si tel était le cas, cela ferait longtemps qu'elle-même aurait son écran 4K ainsi qu'une armée de serviteurs pour s'occuper de ses corvées et lui apporter un verre de jus de carotte toutes les trente-deux minutes durant ses sessions de jeu vidéo. Après quoi elle osa demander combien il faisait là-haut.
- 8 ! Il a fait 8 degrés aujourd'hui ! A midi. Tu y crois ? Luka doit descendre d'une ancienne espèce d'ours polaire en fait.
L'intéressée lâcha un petit rire. Miku avait beau se moquer régulièrement de la frilosité de Gumi, elle n'était pas mieux. Gumi dut l'entendre car elle lui adressa un salut.
- Attends, je vais mettre le haut-parleur.
Et la voix de Gumi s'éleva dans la pièce, déformée par le micro.
Luka les écouta parler de tout et de rien, comme les deux adolescentes qu'elles étaient. Puis, alors qu'elle tressait les longs cheveux de Miku, elle entendit la voix de Gumi changer. A peine, mais ce fut suffisant pour qu'elle comprenne que quelque chose n'allait pas.
Elle voulut en avoir le cœur net.
- Ca se passe bien avec Lily ?
Blanc de quelques secondes. Miku tourna la tête vers elle, les yeux ronds.
- Tu l'as noyée ? Demanda-t-elle, à demi sérieuse.
Luka se dit que c'était impossible et faillit éclater de rire. Elle le ravala très vite. Lily lui avait bien dit qu'elle nageait très mal, bras valides ou pas. Et s'il s'était vraiment passé quelque chose ?
- Gumi, tu n'as pas fait ça !? déclara Luka.
- Non ! C'est même elle qui a faillit nous tuer aujourd'hui.
Et elle leur raconta la partie de pêche infernale de la journée.
- Je vous l'avais dit. Ce sont ses yeux. Elle peut invoquer des puissances qui nous dépassent tous, plaisanta Gumi.
Luka commença à croire que c'était vrai en se désolant intérieurement de ne pas avoir pu goûter au requin. Et Gumi continua en parlant de son frère. Ils n'avaient jamais vraiment été les meilleurs frères et sœurs du monde, mais ils arrivaient à se supporter mutuellement de manière plus ou moins pacifique. Mais elle finit par donner l'impression de vomir son nom quand elle dériva sur le sujet de Lily.
Luka l'interrompit.
- Gumi, tu serais pas un peu jalouse ?
La concernée garda le silence une seconde et raccrocha.
- Bah ? Fit Miku. Ca a coupé ?
- Elle a coupé, corrigea Luka.
Elle attrapa son propre portable et tapa un message bref avant de le reposer. Elle s'étira de toute sa longueur et braqua un regard qui en disait long sur Miku.
- On en était où ? Fit cette dernière en effleurant la hanche à peine habillée de Luka.
- Tu terminais de me déshabiller je crois, répliqua cette dernière en guidant les mains de Miku jusqu'à l'agrafe de son soutien-gorge.
- Quelque chose comme ça, oui.
Elle les fit basculer toutes les deux en arrière, lâchant un éclat de rire dans le creux du cou de Luka.
Gumi serra le petit appareil à s'en faire mal. Elle réprima l'élan de colère qui allait lui faire lancer le portable au loin, très loin, dans l'eau. Non. Elle en avait déjà perdu deux de cette manière. Ses parents finiraient bien par lui tordre le cou pour ça un jour. Quoique si ce n'était pas pour ça, ce serait certainement pour autre chose, alors pourquoi se priver ?
Mais non. L'envie était partie aussi vite qu'elle était venue. Rien à faire. Elle se contenta de tourner en rond, piétinant le béton comme s'il n'était pas déjà assez lissé par les allers et venues des touristes.
Elle avait appelé Miku dans l'espoir de s'apaiser un peu, de souffler par rapport à Gumo. Ce n'était pas la première fois que sa colocataire lui tenait le crachoir quand elle parlait de son frère. Mais il y avait eu Luka. Luka qui était la voix de la sagesse et de la conscience, avec un de ses proverbes préférés : « y'a que la vérité qui touche ». Il lui avait suffit d'intégrer Lily à l'équation pour que le résultat cogne Gumi en plein plexus.
Je déteste quand elle a raison !
Parce que oui, Luka avait bel et bien raison. Gumi retournait la conversation encore et encore dans son cerveau, elle n'en démêlait rien d'autre que cette affirmation implacable.
Luka avait raison. Gumi était jalouse.
Jalouse de quoi ? De Lily qui s'intégrait si facilement à sa petite famille alors qu'elle-même peinait encore à faire la même chose quand elle rendait visite aux parents de Miku au bout de plusieurs mois ? Non, c'était stupide.
Du fait que Lily excellait en tout, même si elle avait faillit les tuer à plusieurs reprises ? Peut-être. Mais c'était le même sentiment de jalousie qu'elle entretenait à l'encontre de Luka. Celui d'une ado en manque d'indépendance et de reconnaissance face à une jeune femme qui se gérait seule depuis des années.
Et puis c'était se voiler la face.
Ca ne pouvait être que Gumo.
En fait non.
C'était Gumo et Lily, ensemble, qui la foutaient en rogne.
A peine deux jours et ils parlaient déjà comme de vieilles connaissances, échangeant commentaires et plaisanteries sans vergogne.
Elle porta les mains à ses tempes avec l'envie de crier. Bien consciente qu'il s'agirait seulement d'un caprice de gamine, elle se contenta de se mordre la lèvre en sautant sur place. D'accord, on la prendrait pour une fille dérangée, mais pas pour une folle furieuse, c'était mieux. Au bout de quelques secondes de cette mascarade, elle craqua et lâcha un cri bref, suivi d'un coup de pied dans le vide, puis d'un autre. Elle dansa un moment comme ça, sous les regards étonnés des passants qui ne s'arrêtaient pas pour autant.
Puis elle s'arrêta. Soit parce qu'elle allait mieux, soit parce qu'il commençait à faire frais, le soleil s'était couché maintenant. Elle rentra en traînant les pieds.
Elle entendit Gumo et Lily avant de les voir.
- Santé, firent-ils à l'unisson avant de taper leurs bouteilles de bière l'une contre l'autre.
Ils étaient installés dans les fauteuils devant la télévision. Gumi vit passer une annonce pour le programme de ce soir mais ne le retint pas.
- Il y a une soirée jeux à la télé, lui fit sa mère alors qu'elle rentrait dans la cuisine. On va le regarder tous ensemble d'accord ? Tu veux quelque chose à boire ?
Elle allait répondre que non mais Gumo cria, répondant à sa place :
- Un jus de fruits pour les enfants !
Et il rigola tout seul.
Une enfant... ! Elle allait lui faire voir si elle était encore une enfant ! Ce serait une bière, comme tout le monde. Et tant pis pour les conséquences désastreuses que provoquerait la présence d'alcool dans ses cellules grises. Elle était chez elle après tout.
Sa mère ouvrit des yeux ronds en l'entendant.
- Tu es sûre ?
Bien entendu qu'elle était sûre. Tout était bon pour fermer le clapet de Gumo. Elle se saisit de la bouteille fraîche qu'on lui tendait et se dirigea vers le salon où elle s'assit en tailleur sur le tapis, devant la télé. Les vieilles habitudes de l'enfance étaient tenaces.
En passant devant Gumo, elle vit qu'il était tout aussi étonné que leur mère, et ça lui fit plaisir. Lily, en revanche, les observait avec circonspection.
Elle avait déjà vu Gumi jouer la provocation et c'était tout à fait ce qu'elle faisait en ce moment. Sans que ça se termine forcément mal à chaque fois, ça n'apportait pas que des bonnes choses. La blonde freina sa propre consommation. Ce soir, elle surveillait Gumi.
Et elle fit bien.
Une heure plus tard, après les trois bières que Gumi avait descendues et grâce à sa résistance à l'alcool digne de celle d'une crevette face à un tsunami, il fallut la traîner jusqu'à sa chambre. Tâche dont se chargea Gumo en râlant et en précisant bien que si sa petite sœur avait la bonne idée de lui vomir dessus, elle passerait par la fenêtre sans sommation.
- Je m'occupe d'elle, fit Lily après que Gumo ait posé – jetée – sa sœur sur le lit.
Une fois le grand frère parti, Lily jeta un coup d'oeil à la jeune fille, recroquevillée sur le lit.
- J'ai mal au ventre...
- Demain, ce sera la tête. Qu'est-ce qui t'a pris ? Tu ne bois quasiment jamais d'alcool.
Elle s'assit sur le bord du lit et Gumi s'accrocha immédiatement à sa jambe.
- Je vais tomber.
- Non. Tu es allongée dans ton lit et tu ne bouges pas.
- Le plafond tourne.
- C'est dans ta tête. Tu vas dormir un peu et ça ira mieux.
- J'ai pas sommeil.
- C'est bien dommage, souffla Lily.
- Lily...
L'intéressée tourna la tête.
- Je suis désolée pour ton bras...
La blonde eut un sourire.
- Ne t'en fais pas pour ça. Le doc a dit qu'il ne tarderait pas à tomber et que ça cicatriserait très bien.
La bouche de Gumi se tordit en une grimace horrifié tandis que ses yeux se remplissaient de larmes. Lily éclata de rire.
- Tu manques d'humour quand tu es ivre. Mais tu prends une couleur intéressante...
- Je crois que j'suis malade...
- Tu l'es certainement.
Lily resta assise sur le bord du lit quand Gumi se leva précipitamment pour rejoindre la salle de bains. Après quelques secondes, elle se redressa, prête à tenir les cheveux de la jeune fille pour une partie de la nuit.
