Trois jours s'étaient écoulés depuis qu'elle avait eu sa confrontation avec Usui. Ils ne s'étaient pas reparlé et elle devait reconnaitre, étant donné les circonstances, que cela l'arrangeait. Mais même s'ils n'avaient pas échangé de mots, l'hostilité qu'il éprouvait pour elle était toujours aussi vive. A plusieurs reprises, elle l'avait croisé dans les couloirs et soit il l'ignorait, soit il la bousculait en faisant mine de ne pas l'avoir vue.
Autour d'elle, son entourage avait noté un changement de comportement. Yukimura avait un jour dit à haute voix que cela faisait longtemps qu'Usui n'était pas venu durant leurs conseils. Et Satsuki avait même demandé à Misaki pourquoi il ne venait plus au Maid Latte. Dans les deux cas, elle avait rougi et bafouillé qu'elle ignorait pourquoi et que de toute façon, ce n'étaient pas ses affaires. Aucun des deux n'avaient insisté, le premier par peur de la mettre en colère et la seconde de crainte de lui faire plus de peine encore. Ensuite, Yukimura avait proposé de s'occuper des thèmes du prochain conseil et sa manager lui avait dit qu'elle pouvait prendre quelques jours de repos. En temps normal, elle aurait refusé et aurait pris le problème à bras le corps. Mais ce n'était pas un temps normal. L'ambiance désastreuse que provoquait l'hostilité d'Usui à son égard semblait avoir contaminé le lycée tout entier. Et même l'énergie débordante de Misaki ne suffisait pas à compenser la morosité générale. Et à bien y réfléchir, et bien qu'à contrecœur, elle devait admettre que l'absence d'implication d'Usui dans les affaires du conseil était un frein qui se faisait douloureusement ressentir. Tout cela faisait que, pour une fois, elle avait accepté de déléguer ses fonctions de présidente à son vice-président et qu'elle avait remercié sa patronne de lui accorder quelques jours de repos. Ce temps ne serait pas perdu, cependant, car elle prévoyait de rattraper le retard qu'elle avait pris dans ses révisions et devoirs.
Sa main se crispa sur le stylo qu'elle tenait quand le souvenir de la veille lui revint en mémoire. Les résultats des derniers contrôles avaient été affichés et ils étaient catastrophiques. S'agissant de Misaki, comprenez catastrophique comme étant arrivée à la seconde place d'un point de moyenne derrière Usui. Et quand il était arrivé par derrière sans bruit, pour lui rappeler quel mauvais exemple elle donnait aux autres élèves par ses mauvais résultats, elle avait eu bien du mal à lutter contre les larmes qu'elle avait senti poindre au coin de ses yeux. Elle avait serré les poings et mordu sa lèvre inférieure si fort qu'elle avait senti le goût du sang se répandre dans sa bouche. Mais c'était toujours préférable à la faiblesse de pleurer en public. Elle secoua la tête, à la fois pour chasser le souvenir trop persistant et pour empêcher les traitresses qui menaçaient une nouvelle fois de couler.
Elle soupira. Mais elle refusait de se laisser abattre. Elle avait jeté un coup d'œil aux propositions des membres du conseil pour améliorer l'attractivité de l'établissement auprès du public féminin et elle devait admettre qu'elle avait été agréablement surprise. Pour des garçons, il fallait quand même préciser que le conseil était 100% masculin, les idées émises étaient pleines de délicatesse et de finesse. Des cours de cuisine, un club de gym, la rénovation des vestiaires pour filles avec équipement spécifique tel que des douches individuelles et des sèche-cheveux et bien d'autres. Elle doutait que toutes les propositions soient acceptées, mais elle était touchée par la volonté de bien faire de ses collègues du conseil. Demain se tiendrait le conseil où toutes les idées seraient votées et soumises au conseil d'administration de l'école. Et elle avait bon espoir de parvenir à ses fins, malgré toutes les tentatives de Kano pour qu'elle échoue.
Et il n'avait pas été en reste. La séparer d'Usui ne lui avait pas suffi, il avait continué à hypnotiser les membres du conseil pour saboter son travail. Mais malgré les dires de ce dernier, elle était parvenue à recoller les pots cassés ou à éviter des drames et il ne manquait pas d'imagination pour lui mettre des bâtons dans les roues. Elle se flattait d'avoir réussi sans Usui et cela avait eu le mérite de lui occuper suffisamment l'esprit pour ne plus trop penser à lui. Mais d'un autre côté, cela l'avait épuisée d'avoir des yeux partout et ses résultats scolaires en avaient pâti. Voilà pourquoi elle restait si tard au lycée pour combler le manque.
A nouveau, elle soupira. Même si elle arrivait à mettre de côté ses pensées troublées, elle s'épuisait à rattraper ses révisions et à relire ses notes. Mais elle ne s'en plaignait pas. La fatigue valait toujours mieux que de se torturer l'esprit à propos d'Usui. Et puis tant qu'ils s'évitaient mutuellement, la situation restait supportable, car hormis l'hostilité de ce dernier à son égard, elle avait pu constater qu'il ne semblait pas souffrir de l'hypnose subie par Kano. Dès qu'il n'était pas question d'elle, il lui paraissait tout à fait normal, aussi avait-elle mis de côté le « problème Usui », faute d'urgence. Du moins, essayait-elle de s'en convaincre au lieu d'admettre qu'elle ne savait même pas par où commencer pour trouver une solution à cette situation que, si elle était honnête avec elle-même, était loin de lui convenir. Mais elle acceptait de remettre à plus tard le sujet. Elle devait d'abord rétablir l'équilibre dans sa vie avant d'essayer de s'occuper de cela.
Une nouvelle fois, elle soupira. Puis, elle soupira parce qu'elle soupirait bien trop souvent ces derniers temps. Secouant la tête, elle décida qu'il était temps de rentrer chez elle. Epuisée, elle se leva et rassembla ses affaires pour les remettre dans son sac. A peine avait-elle fini qu'elle entendit un bruit dans les couloirs. Pourtant, à cette heure, même les professeurs, étaient déjà partis. Alertée, elle se précipita dans le couloir. Se pouvait-il que ce soit lui ? Non, elle s'imposa de ne pas penser à Usui. Pourtant, elle ne put empêcher son cœur de battre un peu plus vite dans sa poitrine. Elle ouvrit précipitamment la porte et scruta les environs. Elle distingua une silhouette s'éloignant sans précipitation et elle sut que ce ne pouvait pas être Usui. Par contre et malgré la pénombre, elle était sûre qu'il s'agissait de Kano. Elle l'interpella sans ménagement tout en le rejoignant. Il se retourna et ne parut pas plus surpris que cela car il affichait un sourire ironique.
- Présidente ! Je ne pensais pas te trouver ici si tard.
- Que fais-tu ici, à cette heure, Kano ? Aucun élève hormis les membres du conseil n'a le droit de rester à l'école après la fin des cours. Tu cherchais encore à me mettre dans bâtons dans les roues ?
- Tu es paranoïaque, ma parole ? Tu vois le mal partout…
- Je ne suis ni paranoïaque ni stupide, Kano. Et j'ai mis fin à toutes tes tentatives pour m'empêcher de faire venir plus de filles à Seika. Tu as échoué.
- Oui, je dois admettre que tu as des ressources insoupçonnées et je suis plutôt contrarié du manque de résultat de mes tentatives. Mais ne crois pas que j'ai renoncé.
- Et tu échoueras encore. Le conseil des élèves est demain et celui de l'administration se tiendra dans une semaine. Il n'y a rien que tu puisses faire d'ici là.
- C'est là que tu te trompes, Présidente. Tu es là, toi et sans toi, plus rien ne tourne correctement. C'est pourquoi je vais t'hypnotiser de nouveau.
Avec la rapidité d'un serpent, il se rapprocha d'elle pour la regarder droit dans les yeux, son visage à quelques centimètres du sien.
- Maintenant, tu vas me regarder et faire ce que je te dis. Tu vas saboter le conseil de demain et tu n'iras pas au conseil d'administration.
Puis il claqua dans ses mains. La tête de Misaki retomba vers l'avant et il savoura son œuvre avec un grand sourire.
- Présidente ? l'appela-t-il.
- Bouh ! cria-t-elle en relevant les yeux vers lui, l'air sûr d'elle.
Surpris par son échec et la soudaine proximité d'une fille non soumise à l'hypnose, il recula maladroitement, tant et si bien qu'il trébucha et tomba lourdement au sol sans la lâcher des yeux.
- Comment est-ce possible ? Je t'ai déjà hypnotisée. Ça aurait dû fonctionner !
- Tu n'es peut-être pas aussi doué que tu le penses ! répondit Misaki, d'un ton ironique.
- Impossible ! Mes yeux sont infaillibles.
- Encore faudrait-il que je les voie ! Tu aurais dû essayer en plein jour.
Il resta muet de stupeur. Il n'avait pas imaginé que la pénombre jouerait contre lui ! Dans une tentative désespérée, il regarda autour de lui à la recherche d'un interrupteur, mais elle fut plus rapide que lui.
- N'y pense même pas. Maintenant que je connais tes intentions, tu n'arriveras pas à me piéger.
De fureur, Kano serra les poings et bien qu'elle ne le vît pas distinctement, elle imaginait son regard furieux braqué sur elle. Impuissant, il se leva.
- Toi, peut-être, mais j'ai une bien meilleure idée. Attention Présidente, je vais lâcher le fauve. Attends-toi à être mordue.
Et sans attendre de réponse, il s'enfuit en courant. Elle se retint de lui faire remarquer ne pas courir dans les couloirs. Mais pour être honnête, elle était soulagée de mettre de la distance entre elle et lui. Et dire qu'il avait de nouveau essayé de l'hypnotiser ! Par contre, elle ne comprenait pas le sens de ses paroles. De quel fauve parlait-il ?
Soupirant une dernière fois, elle renonça à comprendre et prit la direction de la sortie, soulagée que l'obscurité lui ait épargné une nouvelle difficulté. Le temps qu'elle arrive chez elle, elle avait déjà classé l'incident et oublié les mots de Kano. Et puis, ça ne devait être qu'une menace en l'air de toute façon.
Elle se trompait.
