Misaki arriva tôt à l'école. Elle était souvent la première en tant que Présidente du conseil des élèves. Pourtant, si elle était parfaitement honnête, elle devait admettre que le sommeil la fuyait. Et ce matin, n'y tenant plus, elle s'était levée et rendue au lycée encore plus tôt qu'à son habitude.

Elle venait à peine de déposer ses chaussures dans son casier et de refermer la porte quand elle sentit une présence dans son dos. Trop tard cependant pour réagir. Elle se retrouva brutalement immobilisée face à l'armoire métallique, encerclée par deux avant-bras de part et d'autre de ses épaules. Mais bien que surprise, elle sut immédiatement qu'il s'agissait d'Usui.

- U…sui, murmura-t-elle avec difficulté.

Elle tenta de se retourner pour lui faire face, mais il ne lui en laissa pas l'occasion.

- Je t'ai manqué, Prés ? susurra-t-il à son oreille.

- Que fais-tu ? Laisse-moi, grogna-t-elle faiblement.

- Ce que je fais ? A vrai dire, je m'ennuyais et j'ai soudain eu l'envie de me distraire avec toi.

- Te distraire ? répéta-t-elle.

- Comprends : te pourrir la vie. J'ai soudain trouvé cette idée très drôle. Voyons, que pourrais-je faire pour ça ? Ah oui, j'ai trouvé !

Sans lui laisser le temps de réagir, la main droite d'Usui lui encercla la tête et l'inclina sur le côté afin de lui laisser libre accès à son cou tandis que sa main gauche saisissait le poignet de Misaki pour l'immobiliser. Sans attendre, il plongea son visage dans sa nuque à quelques centimètres sous son oreille et posa ses lèvres sur sa peau. Misaki lâcha un hoquet de surprise, avant de tenter de se libérer. Elle se débattit, sa main libre tenta d'écarter le bras qui maintenait sa tête et elle rua des jambes pour essayer de le repousser, mais il était trop fort. Il resserra sa prise sur elle et immobilisa sa jambe avec la sienne. Elle laissa échapper un second hoquet, de douleur cette fois. Les doigts d'Usui sur son poignet allaient certainement laisser des marques.

Et soudain, il la libéra et s'écarta à une distance de sécurité comme pour pallier à d'éventuelles représailles. Libre, elle se retourna vers lui et se mit en position de défense. Mais Usui ne semblait pas disposé à démarrer un second round.

- Tu es bien imprudente, Prés. Tu devrais mieux surveiller tes arrières, dit-il, les mains dans les poches et un sourire en coin.

- Espèce de malade ! Qu'est-ce qui t'a pris de faire ça ! dit-elle avec hargne.

- Je te l'ai dit. Je m'ennuyais ! Et finalement, je trouve beaucoup plus divertissant de te persécuter que de t'ignorer.

Ses yeux s'écarquillèrent, car elle venait de se souvenir des paroles de Kano. Le fauve est lâché !

Le salaud ! pensa-t-elle. Il avait lâché Usui contre elle.

- Je sens que les prochains jours vont être très intéressants. Qu'en dis-tu, Prés ?

Elle serra violemment les poings, furieuse.

- Je n'ai pas peur de toi, Usui ! répondit-elle, par fierté.

- C'est ce que je disais. Très intéressants, conclut-il en s'éloignant, amusé. Oh, au fait, Prés, bon courage pour cacher ça, dit-il en tapotant son cou sous son oreille. Pas très sérieux pour une représentante des élèves, si tu veux mon avis.

Elle ne comprit pas son allusion immédiatement. Et puis, la lumière se fit dans son esprit. Un suçon ! pensa-t-elle avec horreur ! Et dans le cou, qui plus est ! Comment allait-elle le cacher ? En panique, elle se précipita dans les toilettes pour filles et s'inspecta dans la glace. Quand elle vit l'ampleur des dégâts, sa bouche s'entrouvrit d'elle-même, bien qu'aucun son n'en sortît. Une tache sombre et reconnaissable apparaissait déjà dans son cou. Elle tenta de rabattre ses cheveux pour la dissimuler, mais à l'endroit où Usui l'avait faite, elle restait encore trop visible pour passer inaperçue. Que pouvait-elle faire ? Elle n'avait rien pour la cacher et elle ne connaissait que trop bien le règlement pour ignorer que les signes distinctifs tels que les foulards dans la tenue du lycée étaient interdits. Dépitée, elle baissa la tête et serra les poings, furieuse, les coudes posés sur le bord du lavabo. Maudit Usui ! Non, maudit Kano ! Tout était sa faute. Elle ne pouvait pas sortir ainsi. Mais elle ne pouvait se résoudre à rentrer chez elle ainsi non plus ! Et l'heure du début des cours approchait. Elle entendait déjà les premiers arrivants dans le couloir. Ne décolérant pas, elle releva la tête et fut surprise de voir naitre des larmes aux coins de ses yeux.

Elle n'eut cependant pas plus le temps de s'apitoyer sur son sort. Quand elle entendit la porte des toilettes s'ouvrir et des voix féminines s'approcher, elle s'enferma dans une cabine. Avec surprise, elle reconnut la voix pétillante de Sakura. Et l'autre fille qui l'accompagnait ne devait être que Shizuko, étant donné le peu de répondant qu'elle lui opposait.

- Sakura, dépêche-toi. Les cours vont bientôt commencer ! râla Shizuko.

- Mais je n'ai même pas encore mis de crème sur ma peau ! protesta Sakura.

- Je te donne une minute et après je m'en vais. Je t'attends dans le couloir, annonça la brune à lunettes.

Quand elle entendit la porte claquer, Misaki sut qu'elle tenait sa chance.

- Sakura ! appela-t-elle.

- Misaki ? C'est toi ?

- Oui.

- Où es-tu ?

- Dans les toilettes de droite. Sakura, écoute-moi. Aurais-tu un foulard ou une écharpe à me prêter ?

- Mais Misaki, c'est toi qui nous as dit que ne devions pas en porter ?

- Je sais bien, mais depuis quand tu m'écoutes ? s'agaça Misaki.

- Misaki, qu'est-ce qui ne vas pas ?

- Alors, Sakura, oui ou non ? insista Misaki, au désespoir.

- Je suis désolée, Misaki. Je n'ai pas de foulard ni d'écharpe.

Misaki lâcha un gémissement de frustration. Voilà comment son respect absolu des règles se retournait contre elle.

- Misaki, que se passe-t-il ? Tu m'inquiètes.

- Rien, Sakura. Excuse-moi. Tu devrais aller en cours, tu vas être en retard.

- Pas avant de savoir ce qui ne va pas.

- Tout va bien, je te j…

- C'est un suçon ? demanda soudain la voix de son amie au-dessus de sa tête.

A en juger par la tête de Sakura dépassant de la cabine voisine, celle-ci devait avoir grimpé sur la cuvette pour regarder par-dessus la cloison. Mortifiée, Misaki rougit violemment et posa vainement sa main sur son cou pour se cacher.

- Qu…quoi, m…m…mais qu'est-ce que tu ra…racontes ? bégaya-t-elle, lamentablement. Je me suis blessée, c'est tout.

Sakura sembla peinée de sa réponse et fit la moue.

- Misaki, pourquoi tu me mens ? Je sais bien à quoi ressemble un suçon.

Misaki ne put nier. Fermant les yeux, elle ne tenta plus de cacher et se laissa glisser le long du mur derrière elle.

- Qui t'a fait ça, Misaki ? Oh mon Dieu, je sais ! C'est Usui, n'est-ce pas ?

Horrifiée et rouge de honte, Misaki releva les yeux vers Sakura, prête à nier mais quelque chose dans le regard de son amie l'en dissuada. Elle se contenta de hocher la tête.

- Je le savais ! Vous vous êtes réconciliés alors ? Sinon, pourquoi t'aurait-il fait un suçon ? s'écria-t-elle.

- Chut ! Pas si fort, Sakura ! protesta Misaki, paniquée à l'idée qu'on les entende. Et pourquoi dis-tu qu'on s'est réconcilié ?

- Eh bien, depuis une semaine, on ne vous voyait plus ensemble. J'ai pensé que vous étiez peut-être en froid.

- Tu… tu l'as remarqué ?

- Oh, pas que moi. Tout le lycée en parle, à vrai dire.

Misaki lâcha un gémissement impuissant et se sentit plus mortifiée que jamais. La situation était encore plus critique que ce qu'elle pensait.

- Je comprends mieux pourquoi tu as besoin d'un foulard. J'aurais voulu t'aider, Misaki, dit Sakura d'un ton désolé.

- Ce n'est rien, souffla Misaki.

- Oh attends, j'ai une idée ! s'écria-t-elle. Hier, je me suis coupée le doigt en faisant de la cuisine et j'ai des pansements dans mon sac. Ça pourrait faire l'affaire !

Un intense soulagement s'empara de Misaki. C'était encore mieux qu'un foulard qui aurait attiré l'attention sur elle alors que c'était interdit. Un pansement paraitrait beaucoup plus anodin. Une fois que Sakura eut fini, Misaki s'observa dans la glace, satisfaite.

- Merci Sakura, tu es la meilleure !

- Je t'en prie. Je suis si contente pour Usui et toi ! s'enthousiasma Sakura.

La référence à Usui lui pinça le cœur, et pendant une seconde, elle fut tentée de tout révéler à son amie, mais la voir si heureuse pour elle la dissuada de lui gâcher son plaisir. Et comme pour lui donner raison, la sonnerie du début des cours se fit entendre. Elle se rendit en classe, l'esprit plus léger. Mais son soulagement fut de courte durée, car Usui ne rata pas une occasion de lui jouer des mauvais tours. Et autour d'elle, tout le monde remarqua le soudain changement de comportement du jeune homme. De complétement absent, il était soudain toujours collé aux basques de Misaki. Et si d'un point de vue extérieur, il semblait redevenu normal, Misaki avait l'exclusivité de ses paroles mordantes et de ses coups bas.

Après quoi, il avait poussé le vice jusqu'à se présenter au Maid Latte, où Satsuki s'était montrée aux anges de le revoir, tandis qu'il faisait vivre un enfer à Misaki. Il semblait soudain très maladroit, renversant verres et cuillères qu'elle devait ramasser pour lui, tandis qu'il lançait des sourires innocents aux membres du staff.

Quand enfin son service prit fin, elle fut soulagée de sortir à l'air libre pour rentrer chez elle. Quelle ne fut pas sa surprise quand elle reconnut Usui qui l'attendait à la sortie.

- Qu'est-ce que tu fais là ? gronda-t-elle.

- N'est-ce pas évident ? Je te raccompagne. Les rues ne sont pas sûres à cette heure-ci. Je m'en voudrais que tu fasses une mauvaise rencontre, dit-il, avec ironie.

- A commencer par toi !

- Soit, je ne nie pas. La vérité c'est que je m'en voudrais qu'un autre que moi te tourmente !

Puis, il se rapprocha soudain très vite, allongeant un bras par-dessus son épaule, et posant sa main sur le mur derrière elle, la contraignant à se plaquer contre la paroi du bâtiment.

- Je dois dire que j'ai été désagréablement surpris par ton pansement, dit-il, l'air contrarié. Je m'attendais à plusieurs choses : soit tu rentrais chez toi et tu séchais les cours, soit tu portais un foulard pour le cacher et tu enfreignais les règles, soit tu ne faisais rien de particulier et tu étais la risée des élèves. Dans tous les cas, c'était mauvais pour toi. Mais, tu as trouvé le seul moyen de le cacher sans attirer l'attention.

- Désolée de te décevoir, marmonna-t-elle sur le ton du défi sans détourner le regard.

- Comment l'as-tu justifié auprès de ceux qui ont posé la question ?

- J'ai répondu qu'un insecte m'avait piqué.

Il eut un sourire en coin.

- Un insecte, hein ? répéta-t-il.

Et sans prévenir, il leva sa main libre vers le visage de Misaki. Elle tressaillit, ne sachant à quoi s'attendre et sa réaction le fit sourire.

- Je dois le reconnaitre, tu es pleine de ressources, Misaki, susurra-t-il en prononçant à dessein son prénom sans suffixe.

Il prit une mèche de ses cheveux entre ses doigts et joua avec alors que Misaki rougissait d'embarras, toujours incapable de bouger. Pourquoi ne parvenait-elle pas à le repousser ? Pourquoi restait-elle paralysée devant lui et lui seul ? Pourquoi ? pensa-t-elle avec frustration et colère.

- Mais je ne suis pas du genre à abandonner si facilement, continua-t-il.

Puis il lâcha ses cheveux et posa sa main à l'endroit de son pansement.

- On dit qu'il faut l'arracher d'un seul coup pour ne pas trop souffrir, dit-il en saisissant le bord du pansement.

Elle détourna involontairement le visage sur le côté, lui laissant l'accès libre sans parvenir à s'expliquer pourquoi elle lui facilitait les choses.

- Mais je trouve plus amusant de le retirer doucement…, continua-t-il en calquant ses gestes à ses paroles.

Il tira sur le pansement et le retira millimètre par millimètre. La douleur ne tarda pas à se faire sentir et à chaque petite portion de peau délivrée, des pics de souffrance la firent grimacer.

- A l'image de ce que je veux te faire subir, Misaki. J'ai tout mon temps et je ne manque pas d'imagination. Je parviendrai à te faire craquer.

Sur ces derniers mots, il arracha la dernière portion du pansement. Elle sursauta. Cela eut le mérite de la sortir de sa paralysie.

- Arrête ! cria-t-elle.

Elle le repoussa aussi fort qu'elle le put, l'obligeant à reculer de plusieurs pas. S'il fut surpris, il n'en montra rien et remit ses mains dans ses poches, son éternel sourire aux lèvres.

- Tu veux que j'arrête ? C'est d'accord. A la condition que tu démissionnes de ton poste de présidente du conseil des élèves.

- Jamais ! cracha-t-elle.

A sa grande consternation, elle vit le sourire d'Usui s'élargir encore et elle sut qu'elle n'allait pas aimer ce qui allait suivre.

- J'espérais que tu dirais ça, Ayuzawa, susurra-t-il.

Puis, sans lui laisser l'occasion de répliquer, il s'engagea dans l'allée et s'éloigna d'elle.

- Que le jeu commence, tiens-toi prête, Prés, l'entendit-elle prononcer avant que sa silhouette ne disparaisse à l'angle de la ruelle.