Chapitre 6
Le lendemain matin, elle fut sur ses gardes. Elle prenait les menaces d'Usui très au sérieux. Et quand, à nouveau, il chercha à la surprendre par derrière, elle était préparée. Elle se retourna avant qu'il ne puisse tenter quoi que ce soit et se mit en position de défense. Il lui adressa son éternel sourire ironique, mais elle devina qu'il était contrarié.
- Il semblerait que tu apprennes enfin de tes erreurs, Prés… il était temps, railla-t-il, en mettant ses mains dans ses poches.
Comprenant qu'il ne tenterait rien, maintenant qu'elle était sur ses gardes, elle se détendit et baissa les bras.
- Je te l'ai dit, Usui, tu ne me fais pas peur.
- C'est ce qu'on verra, Prés.
Et avant qu'elle ne puisse réagir, il leva une main vers son visage et lui asséna une pichenette sur le front avant de s'éloigner à une allure tranquille.
- Aïe, gémit-elle, en frottant l'endroit douloureux du bout des doigts.
- Passe une mauvaise journée, Prés, dit-il simplement sans se retourner.
Elle l'avait sans doute échappé belle cette fois-ci. Elle devait redoubler de vigilance si elle ne voulait qu'il la prenne au dépourvu. Et elle put constater tout au long de la journée qu'il ne ratait aucune occasion de lui nuire.
En tant que présidente du conseil des élèves, elle fut overbookée. Sans qu'il n'y ait jamais aucune preuve ni aucune trace, toutes sortes d'incidents se produisirent. Des disputes chez les filles, des bagarres chez les garçons, des dégradations de matériel. Rien n'impliquait jamais Usui, mais à chaque fois qu'elle arrivait sur les lieux, il était là, en simple observateur. Il ne tenta jamais d'intervenir et la laissa gérer par elle-même.
Quand arriva l'heure du conseil où les propositions pour favoriser les inscriptions féminines devaient être votées, elle était déjà épuisée d'avoir couru dans le lycée en long, en large et en travers. Elle avait même sauté le déjeuner, faute de temps. Alors, quand elle entra dans la pièce, elle se sentit sur le point de craquer complétement en découvrant Usui assis sur la droite de son bureau. Les membres du conseil étaient là aussi et aucun ne semblait se formaliser de sa présence. Il y participait tellement souvent qu'il faisait désormais presque partie du mobilier.
Elle retint de justesse un gémissement plaintif. Elle ne se sentait pas la force de l'affronter après la journée qu'elle venait de passer. Mais d'un autre côté, elle ne pouvait pas se permettre de prendre du retard sur la préparation du conseil d'administration.
- Tu ne devrais pas être là, tenta-t-elle sans grand espoir, en s'asseyant à sa place. Tu ne fais pas partie du conseil.
- Je m'ennuie. Je n'ai rien de mieux à faire, de toute façon.
- Va au moins t'asseoir plus loin, mon bureau n'est pas un siège.
- Si je te gêne, fais-moi bouger, la défia-t-il avec un sourire diabolique.
Elle considéra ses options. Elle était fatiguée et Usui était plus fort qu'elle, même si elle répugnait à l'admettre. Sans oublier qu'il n'allait pas se laisser faire et qu'elle ne voulait pas faire de scène devant son équipe.
- Fais donc ce que tu veux, céda-t-elle, en colère contre sa propre faiblesse.
Il lui rendit un sourire de triomphe et elle le détesta pour ça. Et pour la première fois depuis qu'elle le lui répétait, elle le pensait. Elle fut donc soulagée quand Yukimura, visiblement mal à l'aise, les interrompit.
- Prés… présidente, voici nos propositions pour inciter les inscriptions féminines, ainsi que pour l'amélioration globale du lycée, dit-il en lui tendant un document.
Rompant le contact visuel avec Usui, elle saisit le papier avec reconnaissance.
- Bien, je vous propose donc que nous les balayions ensemble et que nous votions. Je choisirai ensuite les idées retenues à l'unanimité pour le conseil d'administration.
- Oui, présidente, répondirent en chœur les élèves présents.
- Première proposition : des cours de cuisine optionnels. Levez vos mains pour ceux qui approuvent. Bien, baissez les mains. Que maintenant ceux qui désapprouvent, lèvent la main. Que le secrétaire note qu'i pour et 2 contre. L'idée est donc reten…
Un raclement de gorge près d'elle la fit s'interrompre. Usui la dévisageait, une main levée. Elle fronça les sourcils, à la fois contrariée et étonnée. Qu'espérait-il ? Il n'avait pas son mot à dire. Elle lui en fit la remarque. Il lui sourit et elle sut que ce n'était pas de bon augure. Elle le vit sortir un objet qu'il posa à côté de lui de sorte qu'elle fut la seule à le voir. Elle écarquilla les yeux, quand elle reconnut la photo la représentant en maid aux côtés d'Usui, prise au Maid Latte.
- Je pense que ma voix compte autant que la tienne. Peut-être plus, même, dit-il, satisfait de sa réaction.
Il n'avait pas parlé très fort et elle fut la seule à l'entendre.
- Tu n'oserais pas, dit-elle, en pensant exactement le contraire.
Elle connaissait le Usui d'avant l'hypnose, celui qui avait sauté du toit du lycée pour rester le seul dans la confidence. Mais cet Usui-là se fichait désormais d'être le seul au courant. Au contraire, il avait désormais un moyen de pression sur elle.
- Tu veux parier, Prés ?
- C'est du chantage, marmonna-t-elle, bouillonnante de colère.
Appelle-le comme tu voudras, dit-il en la rangeant dans sa poche.
- Tu es tombé bien bas.
- D'un immeuble, pour être exact, répliqua-t-il sur le même ton.
- Que veux-tu ? chuchota-t-elle.
- Que tu démissionnes.
- Tu sais que je ne ferai jamais ça.
- Alors à défaut, tu vas refuser toutes les propositions qui vont dans l'intérêt du lycée.
Elle leva les yeux vers lui.
- Tu veux me discréditer en tant que présidente du conseil ? s'indigna-t-elle, à voix basse.
Il se contenta de sourire. Les membres du conseil se regardèrent tour à tour, se demandant de quoi la présidente et lui pouvaient bien discuter. Alors que la colère lui faisait serrer les poings, elle remarqua les efforts d'Usui pour rester dans l'ombre. Comme tous les incidents auxquels elle avait dû faire face aujourd'hui, il parvenait à agir dans l'anonymat, de sorte que la faute en incombe à d'autres. Cette fois, il voulait qu'elle prenne la responsabilité du refus des propositions. Il s'arrangeait pour qu'elle porte le chapeau.
De colère, elle fit mine de se lever, mais il anticipa ses mouvements en posant sa main droite sur son avant-bras droit et le plaqua contre le bureau. Comme il était de profil par rapport aux membres conseil, aucun ne vit son geste. Seule une personne venant du couloir aurait pu s'en rendre compte.
- J'ai aussi une vidéo de toi. Une vidéo compromettante, ajouta-t-il.
Elle comprit immédiatement qu'il faisait référence à la vidéo où elle avait agi comme une personne ivre sous l'hypnose de Kano. Ce n'était qu'une machination montée de toute pièce par Kano, mais la vidéo tendait à prouver qu'elle avait réellement agi sous l'emprise de l'alcool. Elle baissa la tête, couvrant son regard furieux par sa frange, les dents serrées.
- Reprends où tu en étais. Note les votes et je te dirai ce que je retiens ou non.
- Et si je refuse ? dit-elle avec une dernière once de rébellion.
- La photo et la vidéo seront diffusées et ta réputation sera ruinée.
En réponse, elle serra les poings, toujours indécise. Il dut sentir son hésitation.
- Rassieds-toi, ordonna-t-il d'un ton sec.
Et ce disant, il resserra son emprise sur son poignet, lui arrachant une grimace de douleur. Elle céda, rouge de colère et de honte et s'enfonça dans son siège en signe de soumission. Il desserra un peu son emprise sur elle, mais ne la lâcha pas complétement.
Au moment où elle allait reprendre la parole pour continuer le vote des propositions, la porte de la salle s'ouvrit d'un coup sec. Surprise par cette interruption bienvenue, Misaki découvrit une Sakura bouleversée accourir jusqu'à elle.
- Misaki, pleurnicha-t-elle.
- Sakura ? Que se passe-t-il ?
- C'est Goda ! Il veut que je sorte avec lui et il n'arrête pas de me suivre partout. Dis, est-ce que je peux attendre ici et rentrer avec toi ?
- Bien sûr que…
- Oh, est-ce que je tombe au mauvais moment ? dit Sakura, les yeux rivés sur la main d'Usui posée sur le poignet de Misaki.
Misaki, embarrassée, se dégagea de son étreinte et elle fut consciente qu'elle ne récupéra l'usage de sa main seulement parce qu'il y consentit.
- Non, bien sûr que non, bafouilla Misaki. A vrai dire, on était en plein conseil.
- Oh ? s'étonna Sakura en réalisant pour la première fois, la présence des élèves dans la salle.
Usui choisit ce moment pour se lever et elle l'imita, soulagée de retrouver sa mobilité.
- Mais de toute façon, je propose que l'on s'arrête pour ce soir, trancha Misaki.
D'abord étonnés, les étudiants du conseil finirent par se lever et petit groupe par petit groupe, s'en allèrent. Usui ne bougea pas, la tête baissée pour dissimuler son visage. Et elle ne sut dire ce qu'il pensait du fait qu'elle reporte la session du conseil.
- Je vais te raccompagner, Sakura, dit Misaki, d'un ton doux.
- Ayuzawa, appela Usui d'une voix calme.
Quand elle se tourna vers lui, elle le vit avancer tranquillement vers elle, les mains toujours dans les poches. Et quand il s'arrêta devant elle, elle était incapable de deviner ses intentions. Aussi resta-t-elle pantoise, quand il leva une main et la posa sur sa joue tandis qu'il se penchait de l'autre côté de son visage, ses lèvres effleurant sa peau. Du point de vue de Sakura, il pouvait s'agir d'un innocent baiser sur la joue. Mais quand il parla dans le creux de son oreille, ses paroles allaient à l'encontre de son geste.
- Qu'importe le nombre de sessions que tu annuleras, je suis serai présent à toutes. Et à la fin, c'est moi qui prendrai la décision. Je n'en ai pas fini avec toi.
Et il posa ses lèvres cette fois pour de vrai, sur sa joue, sans s'y attarder.
- Bonne soirée, Ayuzawa, dit-il avant de s'en aller d'une allure toujours nonchalante.
