Disclaimer : MFB ne m'appartient pas.
Chapitre 11 : Des ombres et du sable
Tsubasa dévisagea leur prisonnier qui s'était affaissé dans le sable. Il ne distinguait qu'une grimace de mépris sous la capuche rabattue de sa cape sombre. Malgré cette expression, il ne prononçait aucune parole : il devait comprendre que la situation n'était pas en sa faveur. N'importe qui pouvait le remarquer. Il était seul, désarmé – sa toupie gisait à plusieurs mètres de lui – alors que le groupe comptait une quinzaine de personnes qui l'encerclaient. Il n'avait aucun moyen de fuir. Pas plus qu'il ne pouvait les attaquer. Ses coéquipiers, eux, n'étaient déjà plus que des points sombres à l'horizon. Ils s'étaient dispersés, espérant sans doute les déstabiliser et brouiller les pistes.
Ils ne pouvaient pas savoir qu'ils en avaient déjà une à suivre et une destination précise en tête.
Le prisonnier balaya lentement le désert du regard, s'arrêtant sur chacun des points qui disparaissaient. Son mépris se mua en colère. Une grimace de rage déforma ses traits.
- Quelle bande de traîtres, grogna-t-il.
Sa voix était familière à Tsubasa. Cela ne l'étonnait plus. Il n'avait passé qu'une poignée de jours à Hansha mais il était déjà habitué aux règles de ce monde étrange. Il n'avait pas le choix de toute façon.
Masamune s'avança. Il se pencha en avant, les sourcils froncés, essayant d'attirer l'attention du prisonnier. Cela fonctionna : le prisonnier cessa de ruminer sa colère contre ses coéquipiers pour reporter son mépris sur lui.
- Qu'est-ce que tu me veux ?!
- Tu es... Zeo ?
Pour la première fois, une expression autre que la colère ou le mépris passa sur le visage du prisonnier : la surprise. Il tenta de la dissimuler mais Tsubasa l'avait remarqué. Hyoma vint se placer à côté de lui pour détailler le prisonnier. Il avait dû prendre note de son étonnement et, sans aucun doute, cherchait une façon pour s'en servir contre lui.
Le prisonnier donna l'impression de les toiser les uns après les autres. Tsubasa commençait à se demander s'il se rendait vraiment compte de la situation. Il ne donnait pas l'impression de comprendre le danger dans lequel il se trouvait : il était là, à la merci de ses ennemis.
- Vous avez réussi à vous renseigner sur nous, rebelles ?
Ryûsha, étant celui qui se rapprochait le plus de porte-parole pour la rébellion, décida de prendre la parole avant que Ginsha ne réponde à la provocation et n'envenime la situation comme il savait si bien le faire.
- Oui. Nous savons même où se trouve le repaire des dirigeants.
Un éclair de surprise passa encore sur le visage du prisonnier mais il en reprit la maîtrise bien vite. C'était une personne qui avait l'habitude de cacher ses émotions. Si Tsubasa n'était pas à l'affût du moindre détail, il serait sans doute passé à côté de celui-ci.
Le prisonnier afficha un demi-sourire teinté de mépris – qui semblait toutefois forcé. Il se mit lentement debout. Des grains de sable s'accrochaient au tissu de sa cape. Il ôta sa capuche et découvrit son visage. Tsubasa constata sans surprise que Masamune l'avait reconnu : il s'agissait bel et bien du double de Zeo. Ses yeux bleus brillaient d'un éclat froid, purement acéré, presque métallique. Un regard que le Zeo qu'ils connaissaient n'avait jamais montré à sa connaissance, pas même lorsqu'il avait fait partie des Star Breaker sous les ordres du professeur Ziggourat. Parce que, même à ce moment de sa vie, il ressentait encore des émotions.
Masamune fit un pas en arrière. Il détaillait le prisonnier sans avoir l'air de le reconnaître. Tsubasa se rendit alors compte qu'il n'avait pas éprouvé aussi violemment qu'eux la présence des doubles jusqu'à présent. Il y avait certes son double et ceux de personnes qu'il connaissait mais, contrairement à la plupart d'entre eux, il n'avait pas eu à côtoyer celui d'un proche.
Ce qui changeait tout.
Le prisonnier croisa les bras et les toisa d'un air supérieur, les uns après les autres.
- Vous ne pouvez pas le savoir. Personne d'autre que les dirigeants et les leurs ne sait où est leur forteresse.
Son demi-sourire mauvais réapparut.
- Et vous n'avez aucune information. Vous avez pu entendre mon nom à n'importe quel moment. Si vous saviez qui je suis...
Son sourire s'accentua, sans atteindre ses yeux.
- Si vous le saviez, vous ne perdriez pas votre temps à discuter et vous m'attaqueriez sans attendre.
- Bonne idée !
Tsubasa tourna la tête vers Ginga avant de se rendre compte qu'il n'avait pas parlé. Il n'avait pas réussi à tant s'habituer au monde de Hansha finalement.
Ginsha s'était posté à côté de Ryûsha qui l'observait avec inquiétude mais il ne semblait pas s'en apercevoir : toute son attention était tournée vers le prisonnier. Il serrait fermement son lanceur dans sa main, prêt à le broyer ou à briser ses doigts dessus.
Le double de Ryûga posa une main sur son épaule sans obtenir de réaction.
- Nous n'avons pas besoin de lui, murmura Ginsha. Nous savons où sont les dirigeants : nous pourrions l'écraser et l'abandonner là, dans le désert...
Hyoma se plaça soudainement entre Ginsha et le prisonnier. Tsubasa ne l'avait même pas vu se déplacer.
Le double de Ginga sembla finalement se réveiller. Il eut l'air perdu, presque hébété, avant de revenir à sa colère habituelle. Même s'il était menaçant et dangereux, Hyoma préférait le voir ainsi. Tout à l'heure, quand il avait regardé le prisonnier... Son expression lui avait rappelé Reiji.
Il retint à grand peine un frisson d'horreur.
- Quoi ?!
Hyoma arbora son plus beau, son plus parfait, son plus réel sourire.
- En fait, nous avons besoin de lui.
- Et pourquoi ça ?
- Nous ne savons pas tout sur les dirigeants. Nous avons besoin d'informations pour les attaquer.
- Il a raison Ginga, l'appuya Ryûga.
Le rouquin de Hansha les regarda alternativement puis, poussant un grognement rageur, leur tourna le dos et s'éloigna à grands pas.
Ryûsha adressa un regard d'excuse à Hyoma.
- Je suis désolé pour son comportement.
- Tu n'y es pour rien.
Hyoma continuait de suivre le double de son ami des yeux. Son comportement étrange avait fait naître des soupçons chez lui. Si ce monde était un miroir du leur, si ses caractéristiques principales étaient l'exact opposé de celles du leur, alors L-Drago n'était pas la toupie interdite.
Hyoma se demanda si quelqu'un d'autre que lui avait fait le rapprochement ou si les autres étaient bien trop concentrés sur leur quête pour remarquer ce genre de détail.
Il se promit de prêter davantage attention au double de Ginga dorénavant.
Le prisonnier n'avait pas cesser de les toiser tout au long de leur discussion, inconscient du danger auquel il venait d'échapper.
- Pourquoi penses-tu que nous devrions t'attaquer ? lui demanda Ryûsha.
Il se contenta de sourire.
- Alors ? insista-t-il.
- Tu crois que je vais vous donner une raison de m'attaquer ?
Ryûsha secoua la tête.
- Tu as raison : ce n'est pas important. Donne-nous plutôt des informations sur les dirigeants.
- Je croyais que vous saviez tout ce que vous aviez besoin de savoir.
- Nous savons où ils sont. Nous avons besoin de savoir le reste : qui ils sont, combien de bladers ont-ils à leur disposition, s'ils ont d'autres machines comme celles qui gardent Hansha...
- Je ne dirai rien. Je ne suis pas un traître, moi.
Hyoma retourna son attention sur lui, son éternel sourire aux lèvres. Le prisonnier venait de leur offrir une prise.
- Contrairement à ceux qui t'ont laissé ici, dit-il d'une voix doucereuse.
Le prisonnier tressaillit. Sa mâchoire se crispa.
- Je...
- Mais peut-être est-ce une procédure de base, chez les dirigeants, de sacrifier un pion pour le bien commun.
Une lueur de fierté s'alluma dans le regard bleu. Le double de Zeo se redressa.
- Je ne suis pas un pion, cracha-t-il. Je suis le chef de la Brigade des Ombres !
Il pinça ses lèvres, se rendant compte de son erreur. Hyoma fit mine de ne pas avoir entendu, même s'il ne perdait pas une miette de ses paroles et qu'il rangeait cette information dans un coin de son esprit, sachant qu'elle lui serait utile dans peu de temps.
- Mais tu conviens que les dirigeants sont prêts à sacrifier ceux qui leur sont inutiles...
Le prisonnier pâlit, prenant cette remarque, à juste titre, pour lui. Hyoma, toujours souriant, continua sur sa lancée. Seuls ceux qui le connaissaient depuis longtemps distinguaient l'éclat impitoyable de son regard qu'il dissimulait derrière un sourire et un ton doucereux.
- …et qu'ils considèrent certains des leurs, de ceux qui font partie de leur armée, comme des pions. Toi, étant un chef, tu ne risques pas ce sort. Peut-être même qu'ils seront prêts à faire quelques efforts pour te récupérer... ?
Le prisonnier ne reprit aucune couleur. Son expression se défit un peu plus. Il n'y croyait pas. Il suffirait de peu pour briser définitivement sa confiance – ou, du moins, assez longtemps pour qu'ils obtiennent de lui ce dont ils avaient besoin.
À quelques mètres de là, dans cet océan infini de sable, Yû regardait avec ennui ce qui l'entourait. À côté de lui, Kenta lui tenait compagnie. Il aurait bien voulu passer du temps avec Tsubasa aussi mais l'adolescent était occupé à interroger le double de Zeo avec Hyoma. Il ne voudrait sans doute pas l'avoir dans les pattes.
Yû prit la main de Kenta et décida de faire le tour de leur groupe. Il trouverait bien quelque chose – ou quelqu'un – qui briserait son ennui. Il détestait s'ennuyer et rester près du prisonnier pendant l'interrogatoire promettait d'être d'un ennui mortel. Ils auraient sans doute des informations importantes grâce à lui mais Yû n'avait aucune envie de les entendre au compte-goutte : il attendrait le compte-rendu complet et parfaitement détaillé que ne manquerait pas de faire Tsubasa quand il aurait réuni toutes les informations nécessaires. Car Yû était loin d'être le seul à ne pas prêter attention à l'interrogatoire.
Madoka, à proximité de Tsubasa, se sentait fatiguée. Elle n'avait pas combattu elle-même mais regarder ses amis combattre était tout aussi éprouvant. Elle voyait chacune de leurs attaques, avait l'impression de ressentir chaque choc que leurs toupies subissaient. Ceux-ci étaient accentués par les grains de sable qui s'infiltraient dans leur mécanique. Tout ce qu'elle avait pu penser pendant leur affrontement était qu'elle n'avait pas le matériel nécessaire pour réparer leurs toupies.
Qu'elles risquaient de subir des dommages irréversibles.
Peut-être s'inquiétait-elle pour rien : ses amis avaient fait face à de nombreux dangers et s'en étaient toujours sortis. Leurs toupies avaient subi bien plus de dégâts et elle avait été capable de les réparer.
Sauf qu'elle ne savait pas combien de temps ils resteraient ici ni combien de combats ils devraient encore mener.
En voyant Yû passer à côté d'elle, elle songea qu'elle n'avait pas à s'inquiéter pour Libra – cette fois du moins. Cette toupie étant capable de créer du sable, elle ne risquait pas de subir les dommages d'un terrain sablonneux.
Ce devrait être la même chose pour les Wild Fang. Ils s'étaient réunis à l'écart comme s'ils formaient une équipe bien distincte d'eux. Quelqu'un devrait peut-être les informer que les Championnats du Monde étaient terminés.
Elle se mordit la lèvre. Elle se montrait injuste. C'était bien qu'ils forment une équipe soudée. Surtout quand on connaissait le caractère de Kyoya.
Donc, elle se disait que leurs toupies devaient être résistantes à ce genre de terrain. Après tout, Kyoya avait l'habitude de s'entraîner dans des lieux dangereux. Il était impossible que ses coéquipiers face moins que lui.
- On devrait en profiter pour nous reposer, dit Kenta en continuant de suivre Yû. Quand ils auront fini, on devra repartir. Qui sait combien de temps notre voyage va durer...
Il sentait déjà le poids des kilomètres alourdir ses jambes. Il pensait avoir amélioré sa condition physique pourtant. Quand il voyait ses amis, qui semblaient tout juste sortir d'une promenade, sans avoir eu à fournir le moindre effort, il avait des désillusions sur ses propres progrès.
- T'en fais pas pour ça Kéké ! On arrivera chez les dirigeants avant ce soir.
Kenta regarda Yû avec surprise. Comment pouvait-il en être aussi sûr ? Yû, constatant son étonnement, ajouta :
- T'as entendu Tsubasa : ils sont dans une des bases de la Nébuleuse Noire. Ce n'est pas très loin. Je dirai à moins de deux heures d'ici.
- Oh, d'accord.
Yû lui prit la main.
- On va bientôt rentrer chez nous. C'est pour ça qu'on doit profiter !
Yû espérait qu'avant leur retour il aurait l'occasion de rencontrer d'autres doubles – des doubles sympas, hein, pas comme le sien ni comme celui de Gingy. Et au moins celui de Tsubasa ! Il était toujours tellement sérieux... Peut-être que son double aimait faire la fête ? Peut-être qu'il savait s'amuser ?
Les yeux de Yû étincelèrent. Il avait hâte de voir ça.
Il se dirigea vers Ginga. L'adolescent arborait une moue ennuyée, les bras croisés derrière la tête. Ils avaient à peine commencé à combattre que le combat était déjà terminé. Il savait qu'ils avaient besoin d'informations – Tsubasa et Hyoma ne leur feraient pas perdre un temps précieux pour des futilités – mais il voudrait rejoindre les dirigeants maintenant et les vaincre.
Son ventre protesta. Il laissa échapper un soupir. Il voudrait manger. Il avait faim. Il n'aurait pas dû faire la fine-bouche hier soir, à la Résidence.
- Gingy !
Il se tourna vers Yû qui était tout sourire, comme à son habitude.
- Tu crois que les dirigeants sont les doubles de personnes qu'on connaît ?
- Comment ça ?
- Ce serait plutôt évident vu qu'on est les gentils chez nous. Si on n'avait pas déjà rencontré ton double, j'aurais parié que c'était lui ! Après tout, tu es le héros.
Ginga se frotta le crâne, gêné.
- J'y avais pas du tout pensé, avoua-t-il.
- Moi non plus, remarqua Kenta, les yeux écarquillés.
Yû les regarda tour à tour, surpris.
- Ah oui ? J'y ai pensé dès que nos amis d'ici ont parlé des méchants. C'est parce que tu n'as pas eu ta ration de hamburgers ?
Ginga se sentit encore plus affamé si possible. Il aimerait tant pouvoir manger ne serait-ce qu'un seul hamburger...
Il tourna son regard vers Hyoma, Tsubasa et Ryûsha qui parlaient au prisonnier tandis que Masasha s'approchait d'eux. Il s'aperçut qu'il s'agissait de Zeo – enfin, de son double, se corrigea-t-il. Ce qui expliquait pourquoi Masamune restait non loin d'eux, bouche bée, et ne faisait pas de scandale.
- Vous croyez qu'ils auront bientôt fini ?
Yû haussa les épaules.
- Ils nous le diront.
Il s'éloigna avec Kenta, laissant Ginga se poser des questions sur l'identité des dirigeants.
XXX
Kyoya grogna avec agacement, le regard fixé sur l'horizon. Ce n'était pas difficile de deviner ce qu'il pensait. Il voulait avancer. Continuer. Il détestait rester immobile. Il ne voyait pas l'intérêt de cette pause.
- Tu ne vois rien ?
- Rien de particulier, répondit Damure.
Quand leurs assaillants avaient fui, Damure en avait suivi plusieurs des yeux et leur avait rapporté que, lorsqu'ils s'étaient considérés comme suffisamment éloignés, ils avaient tous bifurqués pour prendre la même direction, celle qu'eux-mêmes suivaient. Il semblait que l'intuition de Kyoya ait été juste.
Encore une fois.
Kyoya jeta un coup d'œil plein de mépris au groupe qui se chargeait d'interroger le prisonnier.
- C'est une perte de temps, grogna-t-il entre ses dents serrées. Nous savons où ils sont et comment les atteindre. Et lui, il peut très bien mentir.
- C'est juste.
Le calme de Nile semblait assourdissant après la colère et l'agressivité dont Kyoya avait fait preuve.
Pour la première fois depuis le début de ses récriminations, Kyoya le regarda. Il mourait d'envie de continuer sa route et il détestait être contraint à l'inaction. Ils n'avaient jamais eu à subir ça pendant les Championnats du Monde. Si ça continuait, Kyoya prendrait les choses en main et partirait de son côté. C'était déjà surprenant qu'il ait tant accepté.
- Je vais voir s'ils ont bientôt terminé.
Kyoya hocha la tête pour montrer qu'il avait entendu. Nile lui tourna le dos et se dirigea vers le regroupement. L'idée de travailler avec les bladers présents pour trouver un moyen de rentrer chez eux ne le dérangeait pas, mais ça ne le dérangeait pas non plus de partir de son côté. Ou de celui de Kyoya, si la situation continuait de s'éterniser. Il n'avait aucun doute sur le fait que le maître de Leone pouvait parfaitement survivre seul dans un monde inconnu et dangereux. Par contre, la loyauté qui le liait à lui lui interdisait de partir de son côté sans s'assurer qu'il pourrait bel et bien retourner dans leur monde.
- Tu as dit faire partie de la Brigade des Ombres, dit Hyoma. Qu'est-ce exactement ?
Le double de Zeo pinçait les lèvres, refusant obstinément de répondre. Kyoya n'avait pas considéré cette éventualité de leur faire perdre du temps de la part du prisonnier.
- Une sorte d'armée des dirigeants, répondit Tsubasa avec assurance. Si elle a un nom spécifique, ça signifie qu'il en existe plusieurs, toutes avec des spécialisations différentes.
Le prisonnier n'affirma ni ne réfuta sa théorie, plutôt bonne d'ailleurs.
- Vous en avez encore pour longtemps ?
Le trio reporta tranquillement son attention sur lui tandis que le prisonnier levait la tête. Son mouvement fut si brusque que Tsubasa, Hyoma et le double de Ryûga reportèrent leur attention sur lui. Il fixait Nile avec des yeux écarquillés et bouche bée.
- Que faites-vous là ?
Si Nile fut surpris par sa politesse et par l'étonnement sincère présent dans sa voix, il se contenta de hausser un sourcil.
Le prisonnier le détailla et se referma aussitôt.
- Vous n'êtes pas vous. Comme pour les autres.
Son regard se posa brièvement sur Tsubasa – qui, s'il n'en laissa rien paraître, le nota dans un coin de son esprit – avant de se poser sur Ginga et son double. Il se posait clairement des questions sur le rassemblement de sosies mais il n'en posa aucune à voix haute. De peur de leur devoir quelque chose s'ils lui donnaient des réponses sans doute.
- Pourquoi Nile t'a plus surpris que les autres ? demanda Hyoma, ne perdant pas de vue leur objectif principal, à savoir réunir des informations.
C'était une question pertinente mais le prisonnier ne semblait pas avoir plus envie de répondre à celle-ci qu'aux autres et Nile ne se souvenait que trop bien qu'il avait laissé un Kyoya impatient à quelques pas de là.
- Ça durera des heures à ce rythme, fit-il remarquer. Les dirigeants auront le temps d'envoyer d'autres forces armées contre nous.
Le trio le dévisagea avec intensité. Nile ne pensait pas qu'ils seraient surpris par ses paroles. C'était l'évidence même. Ils l'auraient compris seuls s'ils ne se concentraient pas totalement sur une tâche unique.
- Écoute, dit Hyoma de sa voix mielleuse au prisonnier. Tu as juste à nous donner les grandes lignes de ce qui se passe chez les dirigeants. Pas des détails – nous n'avons pas le temps de tous les écouter de toute manière. S'ils sont aussi bien protégés que vous semblez tous le croire, ils ne risqueront rien, n'est-ce pas ? Nous t'emmènerons avec nous et, une fois dans leur repaire, s'ils nous piègent, tu pourras toujours dire que ça faisait partie de ton plan. Au pire, nous les vainquons et tu nous auras aidés. Dans tous les cas, tu es gagnant, n'est-ce pas merveilleux ?
Nile trouvait cette tentative de manipulation grotesque. Pourtant, le double de Zeo réfléchissait sérieusement à la proposition. Il semblait que Nile ait surestimé ses capacités intellectuelles.
- Il y a plusieurs armées au service des dirigeants, commença-t-il prudemment. Seules deux ont les compétences nécessaires pour patrouiller hors de la Tour – c'est le lieu où nous vivons tous, dirigeants compris. La Brigade des Ombres, que je dirige, et... la Garde du Sable.
Il avait craché ce dernier mot avec mépris et dégoût, comme si c'était la pire insulte qui existait.
- Les autres sont confinés dans la Tour pour la protection rapprochée des dirigeants. La Garde Céleste est la seule à craindre : ce sont les gardes du corps des dirigeants, ils n'auraient pas choisi des incapables.
- Mais il y en a d'autres ? insista Tsubasa.
Un tressaillement parcourut le visage du prisonnier. Il reporta son attention sur le double de Ryûga, comme s'il préférait s'adresser à lui.
- De minuscules factions. Elles portent toutes des noms mais elles ne sont pas aussi importantes qu'elles voudraient le croire. Elles ont cinq à six membres chacune et sont chargées de patrouiller dans une zone spécifique de la Tour.
Hyoma hocha lentement la tête pour marquer qu'il entendait bien son discours.
- Pourquoi penses-tu que nous devrions t'en vouloir ? demanda Ryûsha.
Le doute perça les yeux bleus du prisonnier. Il se mordit la lèvre. Cela attisa la curiosité de Ryûsha. Avait-il un doute quelconque que la réponse du prisonnier pourrait certifier ?
- Nous ne reviendrons pas sur notre accord, assura Hyoma.
Facile à promettre, étant donné qu'il n'y avait aucun accord.
Ce que le prisonnier ne semblait pas prendre en compte.
- La Brigade des Ombres est envoyée par les dirigeants régler des problèmes aux quatre coins de Bey-Ruins. Nous avons été chargés de vous surveiller et, après notre premier rapport, les dirigeants nous ont chargés de vous faire passer un message.
Les épaules de Ryûsha s'arrondirent.
- C'est toi qui as détruit notre maison.
Il semblait déçu de cette découverte. Ce n'était pas l'information qu'il espérait semble-t-il.
- C'était un ordre ! se défendit le double de Zeo.
- Ça n'a aucune importance, soupira Ryûsha.
Ça devait lui coûter de l'affirmer étant donné que, d'après ce que les étrangers avaient compris, c'était surtout sa maison.
- "Aucune importance" ? répéta une voix chargée de colère.
Tous se retournèrent pour voir Ginsha qui s'était approché silencieusement. Son regard était fixé sur le prisonnier. Nile jurerait que d'étranges étincelles rouges y dansaient.
Hyoma recula imperceptiblement.
- Il a détruit notre maison et tu oses dire que ça n'a pas d'importance ? Il devrait payer.
Ryûsha semblait davantage surpris par son attachement à leur demeure que par son brusque accès de colère – si habituel de sa part. En même temps, il n'avait pas du tout semblé affecté par la perte de leur maison la veille.
- Ginga...
- Nous lui avons promis qu'en échange de son aide nous n'en tiendrons pas compte, intervint Tsubasa.
- Je n'ai rien promis, moi.
Cette perspective semblait le réjouir.
Ryûsha se posta devant lui, plaçant le prisonnier hors de sa vue, et posa une main sur son épaule pour essayer d'attirer son attention.
- Ce ne serait qu'une perte de temps, dit-il d'une voix conciliante. Les dirigeants ne sont qu'à quelques kilomètres de nous. Ce sont eux les fautifs. C'est sur eux que nous devons nus concentrer.
Ginsha prit une inspiration tremblante. Il secoua la tête avec lenteur, comme s'il ne savait pas où il se trouvait et que ses pensées étaient toutes désordonnées. Quand il finit par la relever, ses yeux avaient repris leur couleur initiale.
- Je sais tout ça. Pas besoin de me faire la morale.
Malgré le mordant de ses paroles, son ton manquait de conviction. Il s'éloigna au lieu de s'énerver contre le double de Ryûga. Ce dernier le suivait des yeux, pensif et franchement inquiet. Il fit un pas en avant, prêt à le suivre, et s'immobilisa. Toutes ses pensées se lisaient sur son visage. Il voulait l'aider, de tout son cœur, mais il avait une mission à mener et, en cet instant, elle était plus importante que tout.
Pendant que son attention était détournée, Hyoma en profita pour s'éclipser. Il rejoignit discrètement Ginga et lui glissa quelques mots. Un éclair de stupeur traversa le visage du rouquin avant qu'il ne s'empreigne de sérieux. Lui aussi se mit à regarder son double, les sourcils froncés, profondément pensif.
Nile choisit de rejoindre Kyoya avant qu'il ne décide qu'il avait assez attendu. Le maître de Leone avait le visage marqué par l'agacement mais Nile le connaissait suffisamment pour savoir qu'il n'en était pas la cause.
- C'est fini. Nous allons repartir.
- Pas trop tôt.
XXX
- Alors, tu penses faire quoi à ce sujet ?
Hyoma avait rapporté à Ginga la théorie – plus que probable – qu'il avait sur son double dimensionnel et l'autre Pegasus. En temps normal, il aurait pris le temps pour l'analyser et pour recueillir des informations mais ils étaient sur le point de s'engager dans une grande bataille et ils avaient besoin de savoir qui était réellement de leur côté.
Ginga observa son double, silencieux, avant de reporter son attention sur Hyoma. Pas une seule étincelle d'amusement ou de légèreté ne brillait dans ses yeux.
- Je pense que nous ne devons pas nous en mêler, dit-il en choisissant bien ses mots.
Hyoma le dévisagea avec incompréhension. Quand Ginga agissait avec une trop grande prudence, ça signifiait que le danger était grand et, généralement, qu'il voudrait s'en occuper seul.
- Vraiment ?
Ginga hocha la tête avec assurance.
- Ce monde est différent du nôtre. Tu as sans doute raison quant tu dis que ce Pegasus est la Toupie Interdite, mais sa malédiction ne doit pas être la même que celle qui a touché L-Drago.
- Parce que les toupies d'ici tournent à gauche ?
Ginga eut un sourire amusé et ses yeux brillèrent.
- Tu as parfaitement compris ce que je voulais dire.
Hyoma mentirait s'il prétendait le contraire et il n'aimait pas mentir à Ginga. C'était son ami d'enfance après tout. Une des personnes qui le connaissaient le mieux – et réciproquement.
- Tu sais que ce Pegasus est différent de L-Drago parce que tu l'as vu combattre, déclara Hyoma. Tu aurais reconnu le Pouvoir Obscur s'il le renfermait.
- Tout comme Kyoya, Tsubasa et Ryûga, confirma Ginga.
Hyoma regarda brièvement le double de Ginga pour qu'il ne sente pas le poids de son regard. Il semblait remis de ses crises successives. Elles ne semblaient même pas avoir eu lieu.
- As-tu une idée du problème de ce Pegasus ?
- Non, mais il... le possède depuis longtemps. Ryûga a tout de suite ressenti les effets du Pouvoir Obscur.
- D'accord.
La discussion était donc close. L'autre Ginga n'était pas leur ennemi – enfin, pas davantage que son agressivité constante laissait entendre. Toutefois, dorénavant, Hyoma tâcherait de garder un œil sur lui.
Ginga sourit, de façon lumineuse comme lui seul savait le faire, et donna l'impression de mettre de côté tous les problèmes qu'ils avaient rencontré.
- Si j'ai bien compris, c'est l'heure de repartir ?
Hyoma ne put que confirmer.
XXX
- Il était temps ! s'exclama Yû.
Madoka venait de sonner le départ, après avoir échangé quelques mots avec Tsubasa et Ryûsha. Il n'en pouvait plus d'attendre. Il faisait de son mieux pour se divertir de l'ennui mais ce n'était pas si simple lorsqu'on était au milieu du désert et qu'on savait qu'il y aurait bientôt des combats Beyblade. Il voulait jouer et ce serait encore mieux s'il pouvait jouer avec Libra. Mais l'attente... L'attente, c'était terrible parce que ça créait l'ennui. Et il détestait l'ennui. Il était sur le point de recourir à des mesures extrêmes lorsque l'ordre de Madoka avait retenti. Si les autres avaient su le risque qu'ils avaient couru, ils s'empresseraient de partir.
Comme ils n'en savaient rien, ils se permettaient de prendre tout leur temps.
La plupart des membres du groupe s'étaient assis pour attendre. Certains prirent leur temps pour se mettre debout, ni impatients ni enthousiastes à la perspective de se remettre en route. Cette lenteur eut pour unique conséquence d'agacer les plus pressés – dont certains n'hésiteraient pas à faire de commentaire ou à adresser des regards venimeux aux retardataires – et donc de créer des dissensions. Pas la meilleure manière de reprendre leur voyage.
Tsubasa menait la marche, connaissant leur destination, avec Ryûsha, Kyosha et Yû qui faisait de son mieux pour suivre ses longues enjambées qu'il s'efforçait de maîtriser. Plusieurs groupes formaient le convoi. Les Wild Fang, comme à leur habitude, restaient à l'écart comme s'ils étaient une équipe distincte. De temps à autre, Damure regardait au loin et secouait la tête en réponse aux questions silencieuses de ses équipiers. Quelques mètres derrière eux, les doubles de Ginga et de Madoka pariaient sur le nombre d'adversaires qu'ils pourraient vaincre sans l'aide de personne. Ils avaient hâte d'arriver à destination et d'écraser les dirigeants et tous leurs larbins. Chacun était sûr de pouvoir y parvenir sans aide. À une allure plus modérée, Hyoma escortait le prisonnier. Il le surveillait discrètement, conservant la distance idéal entre eux : elle lui permettrait de réagir vite s'il tentait quoi que ce soit tout en ne mettant pas en péril sa liberté de mouvement. De l'autre côté du prisonnier, le double de Masamune ne prenait pas autant de précautions, trop occupé à lui poser des questions. Il engrangeait des informations supplémentaires. Peut-être se révéleraient-elles utiles plus tard. Masamune marchait derrière eux en traînant des pieds. Par moments, il relevait la tête pour dévisager le double de Zeo avant de s'efforcer de reporter son attention ailleurs.
Madoka et Kenta fermaient la marche. Ginga avançait auprès d'eux, les encourageant dès que cela s'avérait nécessaire. Il ne comptait pas les laisser s'abattre. La motivation comptait beaucoup pour l'atteinte – et le succès – de leur mission.
Ils continuèrent leur traversée du désert, plus ou moins vaillamment. Ils avaient beau avancer, le paysage autour d'eux ne semblait pas changer. Une étendue désertique, sans le moindre point à l'horizon. Hansha avait depuis bien longtemps disparue derrière eux. Certains auraient été incapables de dire s'ils avançaient réellement ou s'ils tournaient en rond, mais ils faisaient confiance à leurs compagnons de route pour les guider, malgré la fatigue de plus en plus présente.
Plus ils avançaient, plus le prisonnier renâclait. Il ne se débattait pas, ni ne les attaquait – il n'essayait même pas, sans doute à cause de la différence flagrante des forces. Par contre, il jetait de fréquents coups d'œil autour de lui et ralentissait de plus en plus.
- Qu'est-ce qui t'arrive ? lui demanda le double de Masamune.
- Rien.
Masasha se contenta de le regarder. Un mensonge si perceptible ne tenait pas la route. Il espérait que le prisonnier finirait par s'en rendre compte. Il ne paraissait pas si stupide.
Les épaules crispées, les poings serrés, le prisonnier fit quelques pas supplémentaires avant de le regarder de nouveau. Il soupira.
- La Garde du Sable aurait dû nous intercepter depuis longtemps.
- Qu'est-ce qui te fait croire ça ?
- Ma brigade est directement repartie à la Tour, répondit-il sans essayer de masquer son amertume. Ils ont dû les prévenir du danger. C'est la procédure. Même sans ça, la Garde a l'obligation de veiller sur les environs de la Tour. On s'en approche...
Kenta releva la tête. Même à plusieurs pas d'eux, grâce au silence régnant, il avait entendu.
- Vraiment ?
Il osait à peine y croire. Leur voyage durait depuis de si longues heures qu'il n'en voyait pas le bout.
Le double de Zeo lui adressa un regard agacé qui n'eut aucun effet sur lui : il était loin d'atteindre le niveau de menace sous-jacente de Kyoya.
- Vraiment.
La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre parmi eux et renouvela leur énergie. Enthousiasme et soulagement les gagnait de nouveau. Ils recommencèrent à discuter et à se chahuter, comme si les heures de marches cumulées s'étaient soudainement évaporées.
Tsubasa tourna la tête pour les regarder.
- Nous sommes peut-être bientôt arrivés mais nous devons rester vigilants. Nous entrons en territoire ennemi.
Ryûsha hocha gravement la tête.
- Nous risquons à tout moment d'être attaqués.
Tsubasa lui adressa un regard empli de reproche. C'était la chose à ne pas dire.
L'enthousiasme de certains redoubla jusqu'à se muer en une impatience électrique. Les mordus de Beyblade, au lieu de comprendre le danger de cette menace potentielle – ou, au contraire, parce qu'ils la comprenaient parfaitement – se mirent à attendre leurs ennemis avec une impatience et une joie non dissimulées. Tsubasa s'attendait à tout moment à voir l'un d'eux ou un groupe entier se détacher et s'élancer vers le danger. Il s'y résignait. Il n'y aurait aucun moyen de les arrêter. Surtout s'il comptait les raisonner avec des arguments logiques.
- Il y a quelque chose, déclara Damure. Ce ne sont pas des personnes mais...
Kyoya, Nile et Benkei regardèrent dans la même direction que lui et attendirent. Le premier était déçu qu'il ne s'agisse pas d'adversaires. Leone et lui avaient hâte de combattre. Ils n'attendaient que ça.
- On dirait une faille dans le sol.
- Nous allons devoir traverser un canyon ? demanda Nile.
Non pas que ça le dérangeait. Ils avaient fait bien pire lors de leur entraînement pendant les Championnats du Monde.
Avant que Damure ne puisse répondre, un éclair rouge déchira le ciel au loin. Tous sans exception se figèrent. Cela dura à peine un instant, puis le monde recouvrit ses couleurs habituelles.
Tsubasa cligna de ses yeux écarquillés.
- Était-ce Ryûga ?
- Grr ! Il va nous voler nos combats !
- Quoi ?
- Il va attaquer les dirigeants et rien nous laisser ? s'offusqua Yû. C'est injuste !
Et ce que Tsubasa craignait depuis un moment arriva : des bladers se détachèrent du groupe pour se mettre à courir. Kyoya, suivi par Benkei. Ginga et Masamune qui en profitèrent pour faire la course. Yû qui faisait de son mieux pour ne pas se laisser distancer. Les doubles de Ginga et de Madoka qui ne voulaient pas manquer la fête.
- Ils sont cinglés ?! s'étrangla le double de Zeo. Ils ne savent même pas ce qui les attend !
- Hm.
Nile leur jeta un coup d'œil.
- Vous vous dépêchez ? Ce n'est pas comme si nous avions le choix.
Sur ces mots, lui et Damure se lancèrent à la poursuite des autres.
- Qu'est-ce qui leur prend ?!
Tsubasa soupira.
- Il n'a pas tort. Nous ne devons pas nous laisser distancer.
Ils seraient capables de causer suffisamment de dégâts le temps qu'ils les rattrapent. Ils ne pouvaient pas les laisser indéfiniment sans surveillance.
- Nous devons courir aussi ?
Tsubasa opina. Sans prêter attention à la vague de soupirs qui suivit sa réponse, il se lança à la poursuite des têtes brûlées. Des pas derrière lui lui indiquèrent que les autres suivaient malgré leur manque flagrant de motivation. Devant lui, les uns après les autres, ils s'arrêtèrent, observant quelque chose en contrebas. Une ligne sombre creusait le sable comme une cicatrice. Tandis qu'il approchait, la ligne devint de plus en plus distincte jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'il s'agissait d'un canyon, comme celui dans lequel ils avaient atterri à leur arrivée à Bey-Ruins. Enfin, presque. De l'autre côté, la roche était taillée. Il y distinguait même ce qui ressemblait à des fenêtres.
Kyoya se tenait au plus près du bord. Le bout de ses chaussures était suspendu dans le vide mais il s'en moquait. Il était penché en avant, évaluant les parois, cherchant le chemin le plus rapide pour atteindre le fond du canyon. Il dévoila ses crocs et grogna en apercevant Ryûga. Il aurait préféré ne jamais recroiser sa route à celui-là.
Les autres le rejoignirent.
- La Tour, murmura le prisonnier. Vous y êtes réellement parvenus...
Son ton laissait entendre qu'il n'avait pas cru en leur réussite. Peut-être parce que les dirigeants étaient invaincus depuis trop longtemps.
- On fait quoi maintenant ?
- On descend.
- Et comment ? Je ne suis pas assez en forme pour une séance d'escalade là.
- Tu n'es pas obligée de venir.
- Je t'ai sonné ?
- Arrêtez de vous plaindre. C'est pas comme ça qu'on va avancer.
- Ryûga va nous piquer nos combats si on perd plus de temps.
- Exact.
- Raison de plus pour se dépêcher.
Les voix s'élevèrent de plus en plus. Intimidé, le double de Kyoya fit plusieurs pas de côté pour s'éloigner et ne pas risquer d'être pris pour cible. Une main se posa sur son épaule. Il sursauta. Il se retourna avec appréhension. Ce n'était que son ami, qui faisait preuve de son calme et de sa bienveillance ordinaires. Il en fut soulagé.
- Tu peux arranger la situation.
- Quoi ?
Il jeta un coup d'œil inquiet autour d'eux mais personne ne semblait avoir entendu. Il reporta son attention sur Ryûsha.
- Pourquoi penses-tu ça ?
- Le coup spécial de Leone...
- Je ne le maîtrise pas.
Ryûsha secoua la tête.
- Tu le maîtrises. Il manque juste de puissance dévastatrice et ce n'est pas ce dont nous avons besoin pour l'instant.
Il semblait si confiant que Kyosha n'eut pas le cœur de le repousser une nouvelle fois.
- Que veux-tu dire ?
- Envoies Leone dans ce canyon et utilise ton coup spécial. Comme ça, tout le monde pourra descendre.
L'affolement gagna Kyosha.
- C'est trop risqué ! Il pourrait y avoir des blessés.
Et ce serait de sa faute. Entièrement de sa faute.
- Aie un peu plus confiance en toi. Je suis sûr que tu réussiras.
Malgré son appréhension, il laissa Ryûsha le conduire jusqu'au bord de la faille. Il regarda en bas et déglutit. Les parois étaient abruptes et le sol se trouvait très, très loin d'eux. Il fut pris de vertige. Il fit un pas en arrière mais la main de Ryûsha l'empêchait de reculer davantage.
- Vas-y.
Autour de lui, les disputes continuaient. Peut-être que ça suffirait pour que son essai passe inaperçu.
Il prit son lanceur et propulsa sa toupie. Elle mit un temps infini avant d'atteindre le fond du canyon. Pendant ce temps, toutes les conversations se turent. Il sentit l'attention se reporter sur lui. Il agrippa fermement sa capuche et l'arrangea autour de son cou, sans oser la mettre. Même l'autre Ryûga – celui qui faisait si peur – le regardait. Malgré la distance, il savait qu'il le jugeait avec mépris. C'était tout ce qu'il méritait.
Il marmonna d'un ton sans conviction le nom de son attaque spéciale. Plus vite ce serait fini, plus vite tout le monde passerait à autre chose.
Des rafales de vent s'élevèrent, loin d'être aussi puissantes que celles du Rugissement Tempétueux du Lion de l'autre Leone.
- Vous faites quoi ?
Kyosha sursauta. Ginga s'était approché et regardait avec des yeux scintillants de curiosité son attaque spéciale.
- Un moyen de descendre, répondit Ryûsha.
- Bonne idée.
Kyoya leva les yeux au ciel.
- On serait déjà en bas si vous arrêtiez de perdre votre temps à discuter.
Ginga sourit.
- Peut-être, mais comme ça on aura toutes nos forces pour les combats.
Kyoya renifla mais ne répliqua pas.
- Qui y va en premier ?
Il y eut un silence lourd. Personne ne semblait prêt à mettre sa vie en jeu avec pour seul filet de sécurité les compétences de Kyosha. Comment pourrait-il les en blâmer ? Lui-même n'avait aucune confiance en ses capacités.
- YOUHOU !
Il releva la tête. Une forme blanche s'était jetée sur son coup spécial et glissait sur les rafales, les bras écartés, riant aux éclats.
- Yû !
L'enfant roula sur le dos.
- Venez ! C'est trop marrant !
Il se remit sur le ventre et recommença à jouer.
- J'imagine que c'est bon, commenta Ginga avec un sourire gêné.
Tsubasa lui adressa un regard empli de reproches qu'il fit de son mieux pour ignorer.
- Quand faut y'aller...
Il fit un grand pas en avant et se laissa tomber dans le vide. Les uns après les autres, ils le suivirent et laissèrent l'attaque spéciale les guider jusqu'au sol. Kyosha les regarda faire sans oser y croire. Ils atteignirent tous le pied de la falaise sains et saufs. Il ne restait plus que Ryûsha et lui en haut.
- À nous.
Ils se laissèrent tomber à la suite des autres. La chute fut si lente qu'il atterrit en douceur et ne trébucha même pas. Dès qu'il posa le pied sur le sol, l'attaque spéciale s'évapora. Il récupéra son Leone. Quand il se redressa, Ginsha lui donna un violent coup de poing dans l'épaule, lui arrachant un cri de douleur et de surprise.
- Comme quoi, tu peux te rendre utile. Améliore ça et ça deviendra un coup spécial digne d'un combat. J'ai hâte de voir le résultat !
Et il s'éloigna sans même lui adresser une remarque désobligeante.
- Il a quoi ? s'inquiéta Kyosha.
- Aucune idée.
Ginga balaya ses amis du regard. Ils se portaient tous bien. Il leur tourna le dos et vit une imposante porte enfoncée dans la roche. Son amusement s'amoindrit tandis qu'il retrouvait son sérieux. Les discussions se calmèrent jusqu'à cesser. L'attention générale se reportait sur la porte.
Ginga s'avança. Il tendit le bras, referma ses doigts autour d'une poignée en bois chaude et poussa.
Fin du chapitre 11
