Assise sur la première marche du perron, Veronica souffle sur son café noir dans l'espoir de tiédir la boisson brûlante. Les paupières encore lourdes s'entrouvrent peu à peu, laissant les pupilles s'adapter à la lumière matinale et découvrir le merveilleux jardin qui s'offre à elle.
Le temps semble figé ici, comme si rien n'avait changé…
Chaque recoin du jardin regorge d'un souvenir heureux. Non, vraiment, à bien y regarder, rien n'a changé.
Il faut que rien n'ait changé… Il faut que rien ne change. Jamais.
L'herbe, toujours drue, toujours verte, a conservé sa douceur d'antan. Petite, elle aimait s'y rouler au réveil et laisser la rosée s'écouler le long de ses joues pourprées.
Les parterres débordent toujours de plantes multicolores et exotiques. Au printemps, lorsque la chaleur étouffante n'obligeait pas encore à vivre les fenêtres fermées, le parfum enivrant s'engouffrait dans toute la maisonnée.
Son regard plonge au fond du jardin, longe la barrière en merisier et s'arrête au niveau du massif de rhizomes. Veronica devine, cachée par les roseaux, la petite mare couverte de nénuphars. Chaque soir, lorsque le crépuscule faisait miroiter la surface de l'eau, son père l'accompagnait et, ensemble, il nourrissait les quelques poissons maîtres des lieux.
-Il n'y en a plus… déclare une voix énergique derrière elle.
Veronica se retourne et découvre le visage bienveillant. Sa grand-mère a déjà revêtu une de ses robes pastelles, tandis qu'elle-même trainasse encore en robe de chambre. Les cheveux poivre et sel sont relevés en un parfait chignon, signe que l'ancienne coiffeuse n'a en rien perdu son agilité. Ni sa lucidité. Les yeux noisette, les mêmes que ceux de son père, témoignent d'une étonnante vivacité d'esprit.
- Il y a quelques mois, un couple de mouettes en a fait son festin. Ca devait arriver un jour : on ne peut pas lutter contre la nature…
Veronica sourit tristement.
-Il ne faut pas toujours se fier à la surface des choses pour affirmer que rien ne change… murmure-t-elle.
Un jeune garçon d'une douzaine d'années passe en vélo dans la ruelle et lance à la volée un journal enroulé. Veronica fronce les sourcils.
-Où est passé Tommy ? demande-t-elle.
Tommy. Le livreur dont elle aurait bien fait son amoureux attitré lorsqu'elle avait six ans. La cicatrice qui lui tailladait l'arcade sourcilière, version Dylan Mac Kay, lui revient en mémoire. A l'époque, le beau brun ténébreux lui faisait tourner la tête…
-Sacrebleu ! s'écrie la grand-mère. Thomas Mellen ? Il a dix-huit ans maintenant ma chérie, il est à l'université !
La vieille dame remonte l'allée en trottinant et s'empare du Washington Post.
- Il va à Columbia. Ou bien Standford ? Oh je ne sais plus… Ma mémoire n'est malheureusement plus ce qu'elle était ! plaisante-elle.
Veronica observe sa grand-mère se redresser péniblement, une main sur la hanche pour l'aider dans son mouvement. Décidément, à bien y regarder, les choses avaient bel et bien évolué. Où qu'elle aille, lui serait-il jamais possible de retrouver une oasis immaculée ?
-Et si tu me disais enfin ce que tu fais ici Veronica ?
L'adolescente sort de sa rêverie et découvre le visage souriant, mais ferme, qui la dévisage depuis quelques secondes. L'aïeule s'approche à petits pas et s'assoit aux côtés de sa progéniture.
- Tu as beau être la plus charmante de toutes les petites-filles ma chérie, il ne me semble guère naturel qu'une adolescente arrive sans crier gare chez une vieille dame comme moi afin de passer le week-end à jouer avec elle à la belote et au scrabble ! Encore moins quand cette même adolescente se lève dès potron-minet afin de contempler un paysage qu'elle connait d'ores et déjà par cœur…
Veronica sourit.
Apparemment, mon père a hérité du don de télépathie de sa mère…
-Mamie… commence-t-elle.
Mais les mots ne veulent pas sortir. Sa grand-mère se place derrière elle et entreprend de caresser avec douceur la longue chevelure dorée. Veronica ferme les yeux et se laisse aller à la tendresse de l'instant. Elle sent son cœur fondre un peu plus à chaque caresse prodiguée par la main ridée.
-Je voudrais revenir en arrière, murmure-t-elle enfin.
Le va et vient des petits doigts se poursuit en silence.
-Chaque jour, je fais tout pour que ma vie redevienne comme avant tu sais, pour que rien de tout ça ne soit arrivé !
Veronica se retourne et plante son regard dans celui de son aînée.
- Je veux que Lilly ne soit pas morte, tu comprends ? Je veux retrouver maman le soir à la maison, je veux que papa retrouve son poste de shérif, je veux que Duncan soit amoureux de moi !
Tout est sorti en un seul souffle. Tandis que l'adolescente reprend haleine, la grand-mère sourit tristement et l'encourage à poursuivre :
-Mais…
Veronica pousse un soupir.
-Mais je n'y arrive pas. C'est impossible.
-En effet, acquiesce la vieille dame. La vie fait ce qu'elle veut, et cela tu ne peux pas le nier Veronica, ni le changer.
-Alors qu'est-ce que je suis censée faire ? crie la jeune fille.
Ses yeux brûlent d'une colère teintée de désespoir.
- Ce n'est pas juste mamie ! Pas juste ! Je n'ai rien fait pour mériter ça, rien du tout ! Tu te rends compte que j'ai vécu plus d'épreuves en seize ans que la plupart des gens en toute une vie ? s'emporte-t-elle.
-Je sais ma chérie, je sais…
Elle prend le petit corps dans ses bras et le berce doucement.
-« J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans »… souffle la vieille dame.
Les choses ont bel et bien changé : aujourd'hui ce n'est plus la rosée, mais les larmes, qui s'écoulent le long des joues devenues pâles.
-Tu ne peux pas changer le monde Veronica… En revanche, ce que tu peux changer, c'est toi.
Veronica se relève et observe son aînée, interrogative.
- Le destin semble décidé à ne pas t'épargner mon enfant, alors prépare-toi. Revêts une armure, protège-toi, sois forte. Qui sait ? Peut-être le malheur prendra-t-il peur et préférera-t-il garder ses distances ? Parce que pour l'instant, cette petite fille qui se lamente sur son triste sort ne semble guère opposer de résistance à ses attaques !
Veronica comprend : sa grand-mère elle aussi a dû se montrer forte lorsque son mari a été porté disparu, lorsqu'elle a dû élever son fils, seule. La petite blonde détourne la tête et, tout en jouant avec une mèche de ses cheveux, observe le jardin où les insectes multiples ont recouvré leur effervescence : abeilles, libellules, papillons… Papillons.
Watching the butterfly go towards the sky, and I wonder what I will become
Plus maintenant. Maintenant elle sait.
La métamorphose a commencé il y a bien longtemps déjà, de l'intérieur. Les mots de l'aïeule poussent uniquement l'être nouveau à trouver le courage de sortir de sa chrysalide. Ne reste plus qu'à briser les mailles entrelacées pour que qu'il apparaisse aux yeux de tous.
-Mamie…
Les deux femmes se regardent longuement. Enfin, la grand-mère se lève.
-Je vais chercher mes ciseaux.
