Accoudée au bar devant sa margarita à moitié vide, Veronica jeta un nouveau coup d'œil à son téléphone portable. Toujours rien. Il aurait dû arriver trente minutes plus tôt, et toujours aucun signe de vie.
-C'est bien connu : sans sms, la fête est plus folle ! murmura-t-elle pour elle-même.
Elle avala d'un trait les dernières gorgées de son cocktail.
-Mais pas sans alcool… rajouta-t-elle dans un souffle, un sourire ironique au coin des lèvres.
La petite blonde plongea sa main dans le bol de cacahuètes caramélisées. Le bruit des applaudissements l'arracha un instant à sa mélancolie et lui fit tourner irrésistiblement la tête vers la scène derrière elle. Un homme brun, d'une trentaine d'années, montait sur les planches muni d'une guitare sèche, souriant à ses auditeurs impatients. Lorsqu'il s'assit sur le tabouret, un silence respectueux se fit dans l'assistance, tandis que les spots rouges et jaunes se mettaient en mouvement. La voix douce et suave remplit la salle d'une volupté aussi lourde que sensuelle. Veronica se surprit à dodeliner la tête tandis que quelques couples se laissaient griser par le tourbillon lent d'une danse. De son tabouret, Veronica eut l'impression d'un immense carrousel où lumières et danseurs fusionnaient jusqu'à l'engourdissement.
Elle tourna la tête, chassant les souvenirs qui lui revinrent aussitôt à l'esprit. Le serveur avait déposé un verre sur le comptoir et elle le contempla un instant. A quoi bon patienter davantage ? Il avait visiblement décidé de s'inscrire aux abonnés absents, il ne viendrait plus… Le rêve versus la réalité… Comment avait-elle pu croire, ne serait-ce que l'espace d'un instant, que l'espoir pouvait remporter la mise ? Sans doute souffrait-elle d'un syndrome dissociatif aigu… Ces deux parties de son être s'affrontaient en elle depuis si longtemps… Sans doute aurait-elle dû aller consulter un marabout, ou toute autre forme de sorcière capable de fusionner les deux créatures qui vivaient en elle depuis la mort de Lilly. La petite Veronica, aussi innocente qu'optimiste, dont les rêves d'avenir ressemblaient à un conte de fées… La Veronica adulte, aussi amère que réaliste, dont la principale préoccupation était de rester debout, vivante, envers et contre tout. Envers et contre tous.
Mais elle n'aurait jamais les deux. Avenirs incompatibles. Elle avait essayé, pendant des mois, se montrant forte et indépendante, tout en essayant de satisfaire ses fantasmes de petite fille … avec lui. Mais le prince charmant n'aimait pas être menée à la baguette par Cendrillon, fût-elle magique. La veille, elle avait crû faire un choix entre ces deux vies.
-Tu es sorti de ma vie. Pour toujours.
Elle frissonna au souvenir de ces paroles absurdes, dénuées de tout sens en cet instant. Mais le petit prince n'avait pas cédé. Il lui était revenu cet après-midi là, défendant sa Cendrillon retournée à ses guenilles. Et elle avait fait volte-face, se demandant à nouveau si les deux étaient si incompatibles. Un jour, peut-être… Elle avait voulu essayer. Mais il avait décidé pour elle, visiblement. Sous ses allures d'ado à la testostérone incontrôlable, il avait sans doute compris que, aujourd'hui encore, ils ne pourraient pas allier les deux.
S'emparant de son cardigan, elle déposa un billet de vingt dollars à côté du verre intact et se leva. Une main agrippa son coude et elle ferma les yeux.
-Je vous prie d'agréer, mademoiselle, l'expression de mes plus plates excuses pour ce retard inopiné, chuchota une voix douce à son oreille. Oserais-je vous proposer une danse afin de me faire pardonner cette intolérable erreur ?
Retenant son souffle, elle se laissa conduire sans un mot sur la piste, le laissant glisser ses mains sur ses reins, passant ses bras autour de sa nuque. Piégée dans la confusion des sentiments qui s'était emparée d'elle, elle le laissa conduire la danse, choisir le tempo, décider de la cadence et de la distance. Se laisser aller, avoir confiance… La petite Veronica gagnait du terrain, piétinant la méfiance de l'autre créature, amère, à chaque nouvelle rotation. Oui, il fallait faire un choix… Maintenant. Elle n'aurait jamais les deux, il fallait donc qu'elle décide. Elle ne voulait plus être amère : son cynisme n'était finalement que le fruit inéluctable de la frustration entre la triste réalité des choses et la beauté flamboyante des utopies… Stop.
Elle sentit la main de Logan la repousser légèrement, juste assez pour plonger son regard dans le sien. De ses lèvres légèrement pâlies par l'émotion, il mima les paroles du refrain :
Have I found you?
Flightless bird, brown hair bleeding
Or lost you?
American mouth
Big bill, stuck going down
Il n'était donc pas plus sûr qu'elle de sa décision… Et pourtant il était là. Il avait choisi, entre un rêve sans doute voué à l'échec et une distance protectrice, que l'espoir pouvait encore le guider. Les guider. Il voulait lui faire confiance.
C'est alors que, tout doucement, remontant doucement depuis son cœur par l'aorte, un sourire naquit sur ses lèvres : elle aussi.
