C'est à ce moment-là que je les vis. Côte à côte, main dans la main, ils sortaient des Trois Balais.

Il m'y avait emmené, moi aussi, prendre un repas. C'était pour nos trois mois, un anniversaire important. Un cap, pensai-je alors. J'avais commandé de délicieuses tapas, il avait opté pour des pâtes au pistou. C'était deux mois plus tôt. Autrement dit une autre vie.

Il ne savait pas encore que Veronica avait trouvé refuge dans d'autres bras que les siens, et notre histoire avait encore un parfum de bohème. Je nous imaginais déjà, un an plus tard, après le bal de promo où nous aurions été couronnés roi et reine, partant à l'aventure. Un simple sac à dos et des rêves plein la tête. Nous aurions toujours voyagé en fraude. Deux saltimbanques enivrés d'amour et de liberté, à la Pacey et Joey.

Bien sûr, nous ne serions pas partis éternellement là-bas. Juste assez longtemps pour avoir quelques histoires croustillantes à raconter à nos enfants! Non, l'été touchant à sa fin, nous aurions regagné nos campus universitaires respectifs. Il aurait été à Yale, intelligent comme il était. Il aurait mené des études studieuses, se spécialisant peut-être en droit. Ou en littérature, notre escapade romantique lui ayant donné des ailes. Dans tous les cas, j'aurais été sa muse...

De mon côté, je me serais contenté d'une université moins prestigieuse. Qu'importait? Je saurais déjà ce que je voudrais faire de ma vie: être à ses côtés, le soutenir dans sa carrière, élever notre famille. J'aurais fait un peu de bénévolat peut-être, pour les enfants. Oui, ça semblait bien...

Durant nos années d'étude, notre couple aurait suscité l'admiration, résistant envers et contre tout, un rempart au temps et à la distance. "Un vrai mystère" auraient murmuré les envieux sur notre passage. Et puis...

Et puis tout s'était arrêté: je n'avais pas eu le temps de mener plus loin mes rêveries. Mon utopie était passée de vie à trépas: il avait rompu, un mois auparavant.

Et voilà qu'il l'emmenait, elle, dans notre restaurant! Lorsque je les vis, je restai bouche bée quelques instants, puis repris une contenance en replaçant une mèche blonde derrière mon oreille. Geste automatique, généralement suivi d'un sourire éclatant.

Pas ce jour-là. Je n'avais vraiment pas le cœur à rire.

Ce n'était pas possible, je devais rêver ou bien être sous le joug d'un quelconque zoopsie! Oui, vraiment, c'était impossible, il n'avait pas pu me prendre pour un trophée durant tout ce temps, pour une preuve de son détachement par rapport à elle!

C'est à cet instant que, pour la première fois, j'eus la nausée. Sur l'instant, je pensai à une bête réaction allergique à ce spectacle répugnant... Je me trompai.

Ce n'était que la première d'une très longue série...