Note de l'auteur : pour ce dernier texte, il ne s'agit pas véritablement d'une "one-shot" puisque l'action se passe en quatre temps. Néanmoins, l'histoire est si courte que je me permets de la poster ici...

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Au départ, il avait essayé la méthode douce, celle du gentil flic. Il savait par expérience qu'elle fonctionnait une fois sur deux et, même si aujourd'hui l'individu qu'il avait face à lui s'apparentait davantage à l'animal qu'à l'être humain, il avait tenté d'apprivoiser la bête.

- Brian… Je sais qu'un homme se cache derrière tous ces gestes scabreux. Alors essaie de te rattraper, laisse les familles faire leur deuil, et dis-moi où tu as caché les autres corps…

L'homme avait levé les yeux et commencé à réciter d'une voix monocorde:

- Ἄνδρα μοι ἔννεπε, Μοῦσα, πολύτροπον, ὃς μάλα πολλὰ…

Trois heures et demi plus tard, las des palabres sans queue ni tête du suspect, il avait perdu toute forme de tact :

- Bon ça suffit maintenant ! J'ai compris, tu ne veux pas me parler. Mais une chose est sûre : tu as quelque chose en tête. Parce que sinon, tu aurais demandé un avocat.

L'homme avait continué à réciter le langage inconnu sans même lever les yeux en sa direction.

L'agent Mellen avait explosé :

- Alors vas-y, dis-moi ce que tu veux, tu l'auras !

L'homme s'était arrêté net. Son visage s'était fendu en un large sourire jubilatoire.

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Ils se toisaient depuis maintenant une dizaine de secondes en silence.

- Bonjour shérif Mars, avait susurré Brian.

Keith se retint pour ne pas sourire : en refusant de parler en premier, il venait de gagner la première manche.

- Bonjour Brian. Alors comme ça tu refuses de parler à quiconque à part moi ?

- Tout à fait.

Il désigna du doigt la chaise devant lui.

- Mais je vous prie shérif, asseyez-vous…

Adossé à la porte de la salle d'interrogatoire, les bras croisés, Keith hésita. Sa posture lui donnait un signe incontestable de supériorité sur le suspect, et Brian le savait … d'où sa demande. Néanmoins, il lui fallait faire à son tour un geste. Il s'approcha mais s'arrêta au dernier instant.

- Si je m'assois, tu me dis où sont les corps ?

Brian se passa les mains derrière la nuque.

- Voyons shérif… Ca fait combien d'années maintenant que vous me traquez ? Trois ? Quatre ? Prenons le temps de faire connaissance, voulez-vous ?

A la moue du shérif, il lui demanda :

- D'après vous, pourquoi ai-je demandé à vous parler ? Eh bien c'est très simple : c'est vous qui m'avez attrapé, il était donc hors de question que je laisse un guignol du FBI récolter les lauriers à votre place ! Je suis comme ça voyez-vous, j'ai toujours adoré les héros. C'est Ulysse que je récitais tout à l'heure à propos. Je crois que l'agent Mellen en a perdu son latin ... enfin son grec en l'occurrence!

Tandis qu'il éclatait de rire, Keith ne haussa pas un cil.

- Décidément, vous n'avez guère l'air de vouloir me faire la causette… Alors voici ce que je vous propose shérif : je vous dis où est un corps. Vous revenez, nous discutons. Je vous dis où est un autre corps, vous revenez, etc…

Keith resta songeur un instant.

- Et combien de fois ces allers-retours vont-ils durer ?

Avec un rictus cruel, Brian fit mine de compter sur ses doigts à une vitesse vertigineuse.

- Quatorze fois.

- Quatorze ? avait répété Keith, la voix étranglée. Tu en as tué quatorze ?

Cette fois-ci, Brian ne répondit pas. Keith s'attabla.

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L'agent Mellen suivait sans un mot le shérif Mars depuis une bonne demi-heure. La tournure des événements lui déplaisait à loisir : lui, un des agents les plus respectés du FBI, avait besoin de l'aide d'un petit shérif chauve et bedonnant en guise de passerelle entre ces meurtres et le succès ?

- On est bientôt arrivés ? grommela-t-il.

D'un geste de la main, il repoussa un moustique qui venait se repaître de son sang.

Keith s'arrêta.

- Que voulez-vous que j'en sache ?

Il sortit un papier de sa poche et lut une fois encore les notes récoltées durant l'interrogatoire.

- Prendre la route 42. Sortir à la bretelle 16. Rouler 4 miles. S'arrêter au gros sapin. Un sentier part de derrière l'arbre, le remonter sur 5 miles. Arrivé à la cabane, faire 23 pas au nord puis 15 à l'ouest.

Il releva la tête et murmura, plus pour lui-même que pour l'agent qui regardait en l'air.

- Il ne reste plus qu'à trouver cette fichue cabane…

- Une cabane comme ça ?

Keith suivit le doigt tendu vers la cime de l'arbre. Lentement, les deux hommes baissèrent lentement la tête et se jetèrent un regard entendu. Keith sortit sa boussole.

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Une fois la cabane découverte, ils n'avaient pas eu de difficulté à trouver l'endroit. Au milieu de la prairie, un lopin de terre avait été fraîchement battu, comme le prouvait les herbiers tête en bas et les rhizomes tête en haut. Tandis que l'agent Mellen téléphonait quelques mètres plus loin à l'institut médico-légal, Keith maniait la pelle avec dextérité et détermination.

Soudain, un bras apparut. Keith lâcha la pelle dans le but de dégager le reste à la main, afin de ne pas blesser davantage le petit corps déjà trop meurtri.

Une mèche blonde. Un cou. Un collier.

Keith blêmit.

- Pas toi… murmura-t-il. Pas toi!

Tremblant, il dégagea le reste de poussière du visage adolescent. Les deux yeux noisette étaient encore grand ouverts.