Révélations.

Hitomi, assise derrière le comptoir, regarda quelques instants la cafetière dans laquelle l'eau était en train de bouillir. Il n'y avait pas beaucoup de clients dans le café Cat's Eye à cette heure de la matinée. Ceux qui y avaient pris leur petit déjeuner étaient déjà repartis et il était encore trop tôt pour la cohue de la pause de midi. Hitomi laissa son regard vagabonder parmi les petites bulles de vapeur d'eau qui apparaissaient et disparaissaient dans la boule, au-dessus de la flamme. Elle suivi des yeux l'eau frémissante monter dans la tulipe et se noircir en traversant le café finement moulu. Au moment où il ne resta presque plus d'eau dans la boule, Hitomi éteignit la flamme. Le café redescendit progressivement, noir et chargé d'arômes.

A l'étage, dans son bureau, Rui écoutait les conversations du commissariat situé juste de l'autre côté de la rue. Cela faisait plusieurs semaines que les trois sœurs avaient truffé de micros les bureaux de la BRB. Ils leur permettaient de glaner de précieux renseignements sur les dispositifs de sécurités mis en place par Toshio et ses collègues. Pour l'heure, l'Inspecteur était en train de subir les réprimandes de son Chef. Il faut dire que le vol de la veille avait fait les gros titres des journaux, et la presse n'était pas tendre avec les policiers.

Le Chef reposa son journal sur son bureau, la première page bien en évidence.

"Et c'est donc dans le tunnel que vous avez eu l'accident ? ", interrogea-t-il d'une voix chargée de colère. Toshio lut le titre du journal : "Cat's Eye a encore frappé : une douzaine de voitures de police à la casse." Il eut un rire gêné :
- Ahaha, ces journalistes, ils exagèrent toujours ! Quelques bris de verre, un peu de tôle froissée, mais la plupart des voitures sont encore en état de rouler. Ne vous inquiétez pas, Chef.
- Bon, et ensuite ?
- Ensuite j'ai continué à pied en direction de l'autre bout du tunnel.
- Et ?
- Et rien.
- Comment ça, "rien" ?
- Eh bien, quand je suis arrivé au niveau de la voiture 29 qui gardait l'entrée est du tunnel, aucune trace de la voiture des Cat's Eye, Chef. Elle avait disparu !
- Mais enfin ce n'est pas possible de disparaître comme ça, il y a forcément une explication. Les deux agents de la voiture 29 ont peut-être laissé passé un autre véhicule, un camion ?
- J'y ai pensé aussi, mais ils sont formels, aucun véhicule n'a passé le barrage.
- La voiture a peut-être fait demi-tour ?
- Elle m'aurait forcément croisé et en plus l'autre entrée était bloquée par les voitures de polices accidentées.
- Et les caméras de surveillance ?
- Elles sont mystérieusement tombées en panne juste avant que la voiture ne pénètre dans le tunnel.
- Et le tunnel de secours ?
- Il n'y en a pas.
- Et les issues de secours ?
- Il n'y en a pas. Il n'y a que des abris. Et même si les Cat's Eye avaient réussi à sortir, nous aurions au moins retrouvé la voiture. Je vous assure, Chef, nous avons fouillé les moindres recoins de ce tunnel pendant plus d'une heure. Les Cat's Eye se sont volatilisées.
Toshio était dépité.
- Mais enfin, répéta son Chef, ce n'est pas possible de disparaître comme ça, il y a forcément une explication !
- Il y en a une.

Cette dernière phrase avait été prononcée par Mlle Asatani, qui venait de faire son entrée dans le bureau. Comme à son habitude, elle était habillée de façon stricte avec un chemisier blanc, une veste et une jupe d'un bleu réglementaire. Ses longs cheveux noirs étaient parfaitement peignés, mais Toshio ne put s'empêcher de remarquer les cernes qu'elle avait sous les yeux et que ses larges lunettes ne parvenaient pas à dissimuler.
- Ah Mlle Asatani, s'exclama le Chef, avez-vous découvert un élément nouveau ?
- J'ai passé la nuit à visionner les cassettes de vidéosurveillance du musée. Hier soir, peu après le départ des ouvriers et avant l'arrivée de la police, une femme (semble-t-il) s'est introduite sur le chantier et n'est pas ressortie. Nous pensons que c'est Cat's Eye. Comme elle portait des vêtements d'ouvrier et un casque de chantier et qu'en plus elle avait les clefs du chantier, les gardiens n'y ont guère prêté attention.
- On peut voir Cat's Eye sur la vidéosurveillance ?
- Uniquement sur les images de la caméra qui couvre l'entrée chantier. Elle est plutôt mince et mesure environs 1m70, mais son visage est caché par le casque. La qualité des images est trop mauvaise pour qu'on puisse en tirer autre chose. De plus, on ne la voit pas sur les autres caméras du musée. A croire que Cat's Eye savait où celles-ci se trouvaient et qu'elle les a soigneusement évitées. J'imagine qu'ensuite cela n'a pas été trop difficile de monter jusqu'au 7e étage et de se dissimuler au milieu du désordre causé par les travaux de restauration.
- Bon, repris le Chef, et pour le tunnel, vous disiez que vous aviez une explication…
- Avant de venir, je suis passé par le garage et j'ai discuté avec le chef mécanicien. Il semble que la voiture 29 soit en réparation depuis un peu plus d'une semaine suite à un problème de boîte de vitesse.
- Mais c'est impossible, commença Toshio.

L'Inspecteur Asatani marqua une courte pause et laissa entrevoir un petit sourire en coin avant de s'expliquer :
- Inspecteur Utsumi, de quel modèle était la voiture que vous avez poursuivi hier soir ?
- C'était une Cresta XZ blanche, je suis formel. Cela figure dans mon rapport...
- Le même modèle que les voitures de police, à part pour la couleur et les gyrophares, asséna l'inspecteur Asatani en se tournant vers le Chef. Voilà mon hypothèse : la voiture en question était une copie presque conforme d'une banale voiture de police. Arrivées à l'autre bout du tunnel, les Cat's Eye ont mis leur voiture en travers de la route. Profitant des quelques instants de répit dus à l'accident, deux des Cat's Eye ont enfilé des uniformes de policier et se sont peut-être même grimées. Pendant ce temps, la troisième déployait la herse, plaçait des gyrophares sur le toit, enlevait de la carrosserie les protections qui cachaient les couleurs de la police, puis se cachait dans le coffre. Il ne leur a pas fallut plus de quelques minutes, c'est-à-dire juste le temps que l'inspecteur Utsumi arrive.
- Ce qui veut dire, balblutia Toshio...
- Ce qui veut dire, reprit son Chef, que tu avais les Cat's Eye sous ton nez, mais que tu ne l'as même pas remarqué. Si les journaux apprennent ça, c'est la fin de ma carrière ! Je vais être rétrogradé, ce sera la honte de ma vie ! Et dire que je n'ai pas fini de rembourser l'emprunt pour ma maison ! Et ma femme, que va dire ma femme ? Tout ça à cause d'un inspecteur incapable.
- Mais Chef, je…
- Dehors ! Sors de mon bureau tout de suite, je ne veux plus te voir !

Rui reposa ses écouteurs sur le bureau. "Pauvre Toshio", pensa-t-elle. Elle descendit les escaliers et rejoignit Hitomi. Le café était maintenant désert.
- Alors ?
- Toshio s'est fait copieusement sermonner, le pauvre.
- Il fallait s'y attendre. C'est quand même lui qui a voulu faire inspecteur de police. Je ne l'ai jamais encouragé dans cette voie. Et sinon ?
- Mlle Asatani a découvert notre petite astuce du tunnel. Il faudra trouver autre chose la prochaine fois.
Hitomi fit une moue boudeuse.
- Et pour le tableau ?
- A priori ils n'ont rien remarqué.
- Tu es sûre que c'est une copie ?
- Absolument.

Rui plissa son front, avant de reprendre :
- Tu vois, notre père a signé tous ses tableaux avec son nom "M. Heintz", sans mettre de barre au "Z". Or sur le tableau que tu as volé, le "Z" de "Heintz" a une barre au milieu. Le faussaire a dû s'apercevoir de son erreur, car on voit qu'il a cherché à la corriger. C'est pour ça que je ne m'en suis pas rendue compte tout de suite. Mais il n'a pas dû avoir le temps de faire les choses proprement, car lorsqu'on examine la signature de près, cela saute aux yeux. Ce tableau est une copie !
- Pfff, soupira Hitomi. On s'est donné tout ce mal pour une copie !

A ce moment-là Aï entra en trombe dans le café. "Je crois bien que tu avais raison Rui, s'exclama-t-elle. Et je crois que je sais où se trouve le tableau original".