Une nouvelle carte de Cat's Eye.
- Tiens, s'étonna Hitomi, tu n'es pas censée être en cours ?
- Euh... c'est-à-dire qu'on a un jour de congé… pour réviser avant les examens blancs, tenta de se justifier Aï.
- Et c'est comme ça que tu révises ?
- Du calme, intervint Rui. C'est moi qui lui ai demandé de retourner au musée. Lorsque mes doutes sur l'authenticité du tableau se sont confirmés, j'ai beaucoup réfléchi. En particulier, je me suis demandé quand avait été fait l'échange entre le tableau original et sa copie. Hier matin, quand je suis allée inspecter le musée une dernière fois, je suis certaine que c'est l'original qui était exposé. L'échange n'a pas pu se faire pendant la journée, ça aurait sûrement éveillé les soupçons des visiteurs présents. Et Toshio et sa petite troupe sont arrivés juste avant la fermeture, au moment où les derniers visiteurs quittaient le musée.
- Ca ne laisse pas beaucoup de possibilités, nota Hitomi.
- Je n'en vois qu'une seule : Alors que Toshio était occupé à répartir les agents à leurs postes dans les différents étages, le tableau a été transféré du 5e étage à la Salle Impériale au 7e étage. C'est à ce moment-là que l'échange a dû avoir lieu.
- Alors c'est sûrement le directeur du musée qui a fait le coup, déduisit Hitomi. Il s'est personnellement occupé du transfert.
- Il a certainement profité des allées et venues des ouvriers quittant le chantier pour faire subrepticement la substitution, poursuivit Rui. Je parierais même que c'est lui qui a soufflé à notre pauvre Toshio l'idée du changement d'étage.
- Mais il n'a certainement pas pu sortir l'original du musée : par la suite, il est resté tout le temps dans la salle de vidéosurveillance avec une partie des agents !
- Exact. Je pense que le tableau original devait encore se trouver quelque part dans le musée au moment où nous en avons volé la copie. Et il devait toujours y être ce matin, c'est pour ça que j'ai envoyé Aï surveiller discrètement le musée.
- Ouaip, acquiesça-t-elle. Et je crois bien tu avais raison, Rui. Quand je suis arrivée au musée, l'inspecteur Asatani y était encore avec une petite équipe d'agents. Ils ont dû visionner les vidéos de surveillance toute la nuit ! Mais à peine sont-ils repartis au commissariat, que le directeur a lui aussi quitté le musée, au volant de sa voiture.
- Je parie que ce n'était pas pour rentrer chez lui se coucher, subodora Hitomi.
- En tout cas pas tout de suite. Je me doutais bien qu'ils profiteraient de la première occasion pour sortir le tableau, avant la police ait l'idée de fouiller plus à fond le musée. Je l'ai donc suivi en moto à travers toute la ville, jusqu'au port. Là, il s'est arrêté dans une petite ruelle sombre au niveau d'une grosse berline noire. Je n'ai pas pu entendre ce qui s'est dit, mais je suis sûre d'avoir vu une mallette passer de la voiture du directeur à la berline noire. Puis les deux voitures sont reparties. Je me suis dit que cette mallette devait contenir notre tableau et j'ai donc suivi la berline noire. Elle s'est arrêtée non loin de là, près d'un entrepôt du port. J'ai fait le tour du bâtiment et j'ai escaladé la façade jusqu'à une lucarne d'où je pouvais voir l'intérieur de l'entrepôt.
Aï sortit son téléphone portable de sa poche et montra à ses sœurs la vidéo qu'elle avait pu filmer depuis son poste d'observation. L'intérieur de l'entrepôt n'était pas éclairé, mais on y distinguait assez nettement les silhouettes de deux hommes. Le premier, assez grand et d'assez forte corpulence, une mallette ouverte à ses pieds, était en train d'admirer un tableau. "Le tableau original" ne put s'empêcher de penser Hitomi, même si elle ne pouvait en discerner les traits. L'autre homme, plus petit et à la morphologie plus anguleuse s'était installé aux commandes d'un chariot élévateur à l'aide duquel il déplaçait des conteneurs. Rui retint une exclamation : là où se trouvaient un instant plus tôt les conteneurs déplacés, se dressait maintenant une porte blindée circulaire d'un diamètre d'au moins deux mètres. Le premier homme pris alors une clef autour de son cou et la fit tourner dans la serrure de la porte blindée, puis il pianota quelques instants sur un clavier. Dès qu'il eut finit, la porte se mit à pivoter. L'homme s'engouffra dans l'ouverture, alors que son acolyte restait à l'extérieur. Hitomi n'en revenait pas :
- Un coffre-fort ! Un coffre-fort camouflé au beau milieu d'un entrepôt !
- Et ce n'est pas tout, avertit Aï.
Elle avança la vidéo jusqu'au moment où l'homme ressortit. Son visage apparut alors pour la première fois face à l'objectif.
- Ce cher député Watanabe, commenta Rui. Et l'autre doit sans doute être Igor Zlotsky, son chef de la sécurité et garde du corps personnel.
- Et d'ailleurs, vous ne devinerez jamais à qui appartient l'entrepôt : à la « Watanabe Import Export Keiretsu ». C'est écrit en grand sur la façade.
- Donc, si je résume, reprit Rui : nous avons le directeur du musée, qui a sans doute fait faire la copie et a remplacé l'original par celle-ci ; nous avons le député Watanabe qui s'est arrangé pour que la moitié de la BRB vienne à sa petite réception le soir du vol et qui garde le tableau dans l'un de ses entrepôts ; et pendant ce temps là, tout le monde pense que ce sont les Cat's Eye qui se sont emparées du tableau. Rien à dire, ils ont bien monté leur coup.
- Ouaip, conclut Aï, et nous, on s'est fait avoir comme des débutantes.
- Bon, reprit Hitomi, maintenant que nous savons où se trouve le tableau original, rien ne nous empêche d'aller le chercher.
- Je ne crois pas que ce soit aussi simple…
Aï ne put finir sa phrase : trois petites vieilles venaient d'entrer dans le café. Rui interrompit immédiatement le conciliabule et reporta la suite des discutions au soir même, après la fermeture du café. Aï retourna à ses révisions en bougonnant, tandis que Hitomi se précipitait pour accueillir les clientes.
De son côté, l'inspecteur Utsumi ne chômait pas. Après s'être fait sermonner par son chef, il était partit faire le tour de ses indics. Sans résultat : personne n'avait eu vent du vol autrement que par les média. Puis il avait rendu visite aux prêteurs sur gage et aux brocanteurs de la ville, sans plus de succès. Il termina par les galeries d'art. En vain. Le jour commençait à décliner lorsqu'il arriva au café Cat's Eye. Les chaises étaient déjà posées sur les tables et Hitomi était en train d'astiquer le comptoir.
- Tiens, bonsoir Toshio, dit-elle lorsqu'il entra.
- Bonsoir, répondit-il d'une voix morne.
- Ca ne va pas ?
- Bof. Je me suis fait enguirlander par mon Chef, l'enquête est au point mort et Cat's Eye court toujours. J'ai passé la journée à faire le tour de la ville, aucune trace de ce maudit 'Soleil couchant sur le port de Tokyo'. Bref, j'ai fait chou blanc sur toute la ligne, comme à chaque fois que Cat's Eye s'empare d'une œuvre d'art. De toute façon, ce ne sont pas des voleuses ordinaires. Si elles volaient pour l'argent, on aurait finit par remonter jusqu'à elles depuis le temps et ça ferait longtemps qu'on les aurait arrêtées. Je pense plutôt que ce sont des collectionneuses, ou quelque chose comme ça.
- J'étais en train de fermer, l'interrompit Hitomi, mais si tu veux, je peux te faire un café pour te remonter le moral.
- Oh, c'est gentil, mais de toute façon je ne peux pas rester, je suis de garde à la BRB ce soir.
- Bon alors prend au moins ces bento. Cadeau de la maison !
Elle lui tendit le panier contenant les invendus de la journée, qu'il accepta de bonne grâce. Elle le raccompagna jusque sur le perron et lui souhaita bon courage. Elle le suivit des yeux lorsqu'il traversa la rue pour se rendre au commissariat. Il faisait presque nuit à présent et Hitomi pouvait distinguer les premières étoiles dans le ciel. Alors qu'elle s'attardait sur le perron, une légère brise vespérale fit virevolter quelques mèches de sa longue chevelure noire. Hitomi savoura encore quelques instants cette fraîcheur bienvenue, puis elle retourna dans le café, verrouilla la porte, éteignit les lumières et alla rejoindre ses sœurs à l'étage.
Celles-ci avaient entamé une discussion animée sur la meilleure façon de récupérer le tableau.
- Pourquoi ne va-t-on pas simplement percer le coffre-fort de l'entrepôt, proposa Hitomi qui entrait dans leur bureau. On a déjà eu affaire à des blindages plus épais.
- Eh bien, comme je l'ai déjà expliqué à Rui, ça me paraît difficile. Regarde sur la vidéo. Tu vois ces masses sombres sur le côté intérieur de la porte blindée ?
- Oui, je les avais remarquées. Qu'est-ce que c'est à ton avis ?
- A vue de nez, poursuivit Aï, je dirais du C4. Si on tente de percer au chalumeau, boum, tout l'intérieur du coffre explose et tu peux dire adieu au tableau !
- Et aux preuves, ajouta Rui. Ces types sont des malins.
- Et si on passait plutôt par les côtés ou par en dessous ?
- Trop risqué, il pourrait y avoir le même genre de surprise.
- Et sinon, il faut quoi pour l'ouvrir ce coffre ?
- Visiblement, répondit Aï d'un ton caustique, il suffit d'avoir la clef qui se trouve autour du coup du député Watanabe et la combinaison que je ne parviens pas à voir sur la vidéo.
- Je crois qu'il faut qu'on se concentre sur le député Watanabe, reprit Rui. C'est lui l'élément central de toute l'opération.
- Que sait-on de lui ?
- Pas grand-chose, répondit Rui. Je me suis un peu renseignée. Sa famille a fait fortune dans l'import-export. Il a hérité de l'entreprise familiale, ce qui lui a permit d'entrer très tôt en politique. Récemment, il a investit une partie de sa fortune en faisant ériger une île artificielle au large du port, sur laquelle il a fait construire un casino. Le fameux casino 'Avalon'.
- Du nom de l'île sur laquelle la fée Morgane emporta Arthur à sa mort, compléta Aï, c'est à dire "l'île de l'oubli"… Cette légende a inspiré de nombreux artistes au cours des siècles.
- Je vois que tu as bien révisé ton cours d'histoire de l'art, lui fit remarquer Hitomi.
- Toute la jet-set vient y dépenser son argent, continua Rui. Le député Watanabe y réside la plupart du temps lorsqu'il ne siège pas au Parlement. Grâce à cette situation particulière, il paye très peu d'impôts. Cela lui permet de dépenser sans compter pour ses deux passions : l'art contemporain et le bon vin français. Il y a une galerie d'art fort bien dotée à l'un des étages du casino et sa cave à vin passe pour l'une des meilleures du pays.
- Je vois, commenta Hitomi. Et comment y accède-t-on à ce fameux casino ?
- Il n'y a que deux possibilités : soit par la mer, l'île est équipée d'une marina capable d'accueillir les plus grands yachts, soit par hélicoptère. Un moyen simple de s'assurer une clientèle aisée et d'éloigner les curieux. Ce ne sera pas facile d'approcher notre homme.
- On a peut-être une chance, intervint Aï. Regardez sur le site web du casino : Le week-end prochain (donc juste après mes examens blancs), le député organisera un grand bal masqué dans son casino pour fêter ses 40 ans. Entrée uniquement sur invitation. C'est une occasion inespérée !
- Peut-être bien admit Rui. Mais cette fois-ci, il va nous falloir un plan en béton armé. Nous n'avons plus droit à l'erreur !
Tôt le lendemain, alors que l'aube commençait à peine à colorer le ciel de sa robe claire, une ombre furtive se glissa dans le commissariat. L'inspecteur Utsumi, assis à son bureau, dormait profondément. Un vague courant d'air lui effleura la nuque, ce qui le réveilla brutalement. Il mit quelques instants pour reprendre ses esprits. Il s'étira en baillant, puis il passa le dos de sa main sur son dos courbaturé en maugréant contre sa nuit de garde. C'est à ce moment-là qu'il aperçut la carte de Cat's Eye. Il sursauta tellement violemment qu'il faillit en tomber à la renverse. Il se précipita dans le couloir en criant, mais l'endroit était encore désert et personne ne se manifesta. Il courut jusque dans le hall d'entrée du commissariat et questionna l'agent en faction, mais celui-ci n'avait rien remarqué. Déçu, Toshio retourna dans son bureau, l'esprit encore embrumé par le manque de sommeil. La carte était toujours là, posée sur son bureau, semblable à toutes celles qu'il avait déjà reçues.
"Nous rendrons visite au député Watanabe samedi soir, au casino Avalon. Nous en profiterons pour lui prendre 'Soleil couchant sur le port de Tokyo'." La lecture de ces quelques mots plongea le jeune inspecteur dans un abîme de perplexité.
