Les Cat's Eye passent à l'attaque
Peu après 14h, la navette du personnel quitta le port pour le casino. A son bord, grimées et embarquées sous de fausses identités, Rui, Hitomi et Aï étaient méconnaissables.
Après une trentaine de minutes de traversée, la navette atteignit l'île artificielle. D'une superficie d'une dizaine d'hectares, elle avait la forme d'un croissant de lune : A l'est, la marina et la plage étaient au niveau de la mer, protégées des vagues par les extrémités du croissant, tandis qu'à l'ouest l'île était bordée par des falaises artificielles d'une vingtaine de mètres de haut. Le Casino Avalon, centre névralgique des lieux, était juché au sommet de ces falaises, offrant ainsi à ses hôtes une vue panoramique sur l'île et ses environs.
Les trois sœurs débarquèrent à la marina avec le reste du personnel, puis traversèrent une petite forêt pour atteindre le casino. Au fur et à mesure de la montée, l'île ressemblait de plus en plus à une gigantesque ruche en pleine effervescence : des jardiniers taillaient les buissons et balayaient les allées, des électriciens installaient des éclairages spécialement pour l'occasion et une multitude de personnes arborant des uniformes bigarrés allaient et venaient dans tous les sens. Mais, contrairement aux apparences, toute cette agitation était parfaitement maîtrisée. A peine les trois sœurs avaient-elles franchi le seuil du casino, qu'elles furent prises en charges par des responsables du personnel. Après une courte présentation du casino et une visite rapide des lieux, chaque nouvel employé se vit attribuer un poste. Hitomi et Aï allèrent compléter l'équipe des serveuses. Quant à Rui, à la faveur d'un curriculum vitae d'aide soignante bien embelli par Aï, elle fut adjointe à l'infirmerie en qualité d'infirmière assistante.
Les inspecteurs Asatani et Utsumi et leur Chef arrivèrent un peu plus tard. Ils eurent droit à la même présentation et à la même visite du Casino que les trois sœurs un peu auparavant. Ils revêtirent l'uniforme règlementaire du Casino, ce qui fit bougonner Toshio, et se rendirent au « Centre de Contrôle » afin de se coordonner avec le service de sécurité du casino. Dans le même temps, les navettes de police, avec à leur bord les autres policiers, commencèrent leurs rondes autour de l'île. Elles avaient été équipées pour l'occasion de sonars et de radars afin de parer à toute éventualité.
L'après-midi s'écoula au rythme des ordres stridents crachotés par les talkies-walkies. Peu à peu, ce rythme s'accéléra et l'activité sur l'île devint frénétique. Tout le monde donnait un coup de main pour que tout soit prêt à temps. Peu avant 18h, la tension monta encore d'un cran lorsque tous les haut-parleurs annoncèrent d'une même voix l'ouverture imminente du casino. Tout le personnel, y compris les deux inspecteurs et leur chef, rejoignit son poste. Enfin, à 18h00 précises, les portes du casino s'ouvrirent. Immédiatement, une première vague d'invités déguisés et masqués, avides de profiter des machines à sous et des buffets gratuits, s'engouffra à l'intérieur. Malgré toute leur préparation, il fallut une bonne demi-heure aux membres du personnel pour faire face à cet afflux soudain. Aussi, personne ne prêta attention aux deux serveuses transportant une lourde caisse depuis la loge des « Chats Hurlant » jusqu'à l'infirmerie. En la voyant arriver, l'infirmière fronça les sourcils, mais elle n'eut guère le temps de mener des investigations sur cette venue inopinée : le soporifique que Rui avait versé dans son café commençait à faire effet. L'infirmière eut bientôt beaucoup de mal à se tenir debout. En assistante consciencieuse, Rui la fit s'allonger sur un des lits de l'infirmerie, diagnostiqua un épuisement dû au stress et lui imposa un repos prolongé. Aï en profita pour désactiver l'alarme contrôlant les fenêtres de la salle de repos.
Vers 22h30, alors que la fête battait son plein, Hitomi prétexta une forte migraine pour se rendre à l'infirmerie. Elle en ressortit quelques instants plus tard, déguisée en maharani. Vêtue d'une longue robe bleue rehaussée de broderies cousues au fil d'or, les épaules recouvertes par un châle de tulle dorée et le visage masqué par un loup noir, elle se fondit aisément dans la foule costumée. Rui nota sa fausse identité sur le registre de l'infirmerie : si on posait des questions, l'infirmière prendrait sa pose et la serveuse serait alitée.
Quelques étages plus bas, Igor Zlotsky, passait une mauvaise soirée. Peu enclin à rester enfermé au « Centre de Contrôle », le responsable de la sécurité arpentait nerveusement les salles du casino, à l'affût du moindre comportement suspect. Mais jusque là, tout était calme : une bonne moitié des invités écoutaient tranquillement les « Chats Hurlant » égrener leurs tubes, tandis que l'autre moitié s'était répartie entre les tables de jeu, les machines à sous, les buffets gratuits et les bars. La soirée se passait à merveille. Après tout, les invités avaient été triés sur le volet et il n'y avait là que des notables et quelques célébrités.
Non seulement c'était beaucoup trop calme pour Igor Zlotsky, habitué à passer des soirées plus mouvementées, mais son inquiétude était encore accrue par la présence de toutes ces personnes costumées déambulant dans le casino. Son instinct d'ancien mercenaire l'exhortait à rester sur le qui-vive et il fut presque soulagé lorsque, vers 23h15, le Centre de Contrôle lui signala le premier incident de la soirée.
- Nous avons une gagnante à la machine n°135, stridula l'oreillette reliée à son talkie-walkie.
Comme le veut la procédure, il en avisa immédiatement son supérieur, le Député Watanabe, puis se dirigea avec deux de ses hommes vers la machine à sous en question. Celle-ci brillait de mille feux. Toutes ses lumières clignotaient, dessinant des motifs lumineux complexes sur sa carcasse métallique. Le vacarme assourdissant de ses sirènes ne laissait guère de doute sur la raison de toute cette agitation : une jeune joueuse venait de gagner l'un des plus gros jackpots de la soirée.
- Félicitation Mademoiselle, commença Igor Zlotsky. Il semblerait que cette machine vous porte chance. C'est votre cinquième jackpot ce soir, n'est-ce pas ? Malheureusement, le montant du dernier dépasse largement le montant encore disponible dans la machine. J'ai prévenu M. le Directeur, il va vous remettre en main propre le reste de l'argent. Si vous voulez bien nous suivre…
Quelques instants plus tard, la joueuse, entourée par Igor Zlotsky ses deux hommes, se retrouva dans le bureau du Député Watanabe. Ce dernier prit la parole :
- On peut dire que vous n'avez pas de chance. Vous savez, depuis que les frères Caille ont inventés les premiers bandits manchots, il existe des gens prêts à tout pour s'emparer de leurs jackpots. Avec l'arrivée des machines électroniques, la tricherie la plus courante consiste à plaquer un petit appareil à impulsions électriques sur la carcasse métallique de la machine en espérant que lesdites impulsions en perturbent les circuits électroniques au point d'attribuer un jackpot. Evidemment, les machines les plus récentes sont de mieux en mieux protégées contre ce genre d'attaques.
Le Député se tut un court moment pour bien appuyer la suite de son exposé :
- C'est pour cette raison que nous avons gardé une vieille machine. Nous l'avons placé au fond d'un couloir, près des toilettes, un endroit où personne ne joue en temps normal. Nous avons mis en place plusieurs caméras afin de pouvoir la surveiller sous tous les angles. Et ça ne rate pas : à chaque fois qu'un tricheur vient au casino, il choisit cette machine et tombe dans notre piège. Vous n'avez pas fait exception à cette règle, n'est-ce pas ? Alors, où est-il ?
- Nous pensons que c'est la bague, répondit Igor Zlotsky.
Le Député pris la main de la tricheuse et lui ôta une bague en or ornée d'un énorme saphir manifestement faux. Il mis ses lunettes et pris un coupe-papier sur son bureau. Il fit sauter le faux saphir, qui n'était en réalité qu'un morceau de plastique bleu protégeant un petit circuit électronique.
- Toutes mes félicitations, s'exclama le Député, c'est la première fois que je vois un tel degré de miniaturisation ! C'était bien tenté, mais vous vous êtes quand même fait prendre.
- Qu'est-ce qu'on fait d'elle, patron ? On la livre à la police ?
- Et on leur donne une raison de débarquer sur l'île ? Certainement pas !
Le Député réfléchit quelques instant. Inconsciemment, son regard se porta sur la tricheuse et sa magnifique robe bleu et or.
- Je suppose que vous n'avez pas de carton d'invitation, reprit-il. Evidemment ! Je n'ai pas de tricheur parmi mes connaissances. Eh bien, je crois que je vais devoir m'occuper de votre cas personnellement.
- Mais, patron, les invités vous attendent…
- Eh bien il patienteront encore un peu. J'arriverai, comme convenu, un peu avant minuit. Laissez-nous maintenant.
La lourde porte se referma sur Igor Zlotsky et ses hommes. Resté seul avec la jeune femme, le Député se tourna vers elle :
- Vous savez, Mademoiselle, tricher dans un casino est un délit très grave. Vous risquez une peine de prison ferme. Mais vous avez de la chance, c'est mon anniversaire aujourd'hui et je n'ai pas envie de gâcher la fête. Si nous allions sur le sofa ? Nous serions plus à l'aise pour en discut…
Le Député ne termina pas sa phrase, pas plus qu'il n'atteignit le sofa : Hitomi venait de lui pulvériser un puissant somnifère au visage à l'aide d'une petite bombe aérosol. Le Député s'affaissa dans le fauteuil le plus proche. Hitomi se pencha sur lui et pris la clef qui se trouvait autour de son cou. Elle s'approcha ensuite de la baie vitrée qui donnait sur la terrasse. Il devait forcément y avoir un moyen d'ouvrir ces vitres. Elle finit par en trouver la commande en soulevant une boiserie du bureau. Elle s'enferma sur la terrasse, puis déroula un mince filin de l'une des boucles de sa robe. A son extrémité, elle déploya un petit grappin, ce qui lui permit de fixer le filin à la balustrade et de descendre en rappel jusque sous la terrasse. A l'étage en dessous, Rui lui lança une corde pour l'aider à revenir dans l'infirmerie. Une fois à l'intérieur, Hitomi appuya sur un bouton de l'enroulement, le grappin se replia et elle récupéra le filin.
- Alors ?
- J'ai la clef.
- Parfait, nous allons pouvoir lancer la phase 2.
A l'aide des talkies-walkies du casino, mais sur une autre fréquence que celle utilisée par le personnel, Rui contacta Aï :
- Feu vert pour la phase deux.
- Super ! Alors comment c'était ?
- Tu as les félicitations du Député pour la bague, répondit Hitomi, et les miennes pour la solidité du filin et du grappin !
- A mon tour de jouer maintenant !
