Quiproquo à l'entrepôt
Toujours vêtue de son costume de maharani et masquée par son loup de velours noir, Hitomi sortit du casino et descendit en direction de la marina. Des projecteurs enterrés le long de l'allée éclairaient les feuillages des palmiers, dessinant des ombres fantasmagoriques sur les costumes des convives qui affluaient encore vers la fête. Hitomi se fraya un passage à travers ces petits groupes colorés qui ne lui prêtaient guère d'attention. Arrivée sur les quais, elle gagna l'une des paillotes destinées à accueillir les invités débarquant de leurs yachts. Elle s'accouda au bar et y sirota un cocktail exotique en attendant les douze coups de minuit.
A minuit précis, toutes les lumières de l'île s'éteignirent en même temps. Les quelques clients de la paillote et les serveurs se tournèrent instinctivement vers le casino s'attendant à voir un feu d'artifice, mais rien de tel ne se produisit. Quelques instants plus tard, trois vedettes de la police firent irruption dans la marina. Elles accostèrent aux différents emplacements qui leur avaient été réservés. Immédiatement, des grappes de policiers débarquèrent des vedettes à la lumière de leurs torches, passèrent devant les paillotes et se déployèrent en direction du casino. Quelques minutes plus tard, les lumières revinrent. La plupart des personnes présentes à la marina, interloquées par cette agitation soudaine et poussées par la curiosité, prirent la direction du casino pour voir ce qui s'y passait. Hitomi, au contraire, se dirigea vers le bout du quai où se trouvait la vedette de police la plus éloignée des deux autres.
Seul le pilote de la vedette était resté dans la marina. Il montait la garde sur le ponton, une cigarette allumée à la main. Hitomi l'aborda, mais il se montra intransigeant.
- Je suis désolé, Mademoiselle, mais je ne peux pas vous laisser monter à bord, indiqua-t-il d'une voix impérieuse à la jeune femme costumée.
- Oh c'est dommage, répondit Hitomi d'une voix faussement naïve. J'aurais tellement voulu savoir à quoi ça ressemble à l'intérieur.
- Je suis navré, mais nous avons reçu des consignes très stri…
Le pilote ne finit jamais sa phrase. Il s'écroula sur le ponton, terrassé par le puissant somnifère qu'Hitomi lui avait vaporisé au visage.
Celle-ci largua les amarres et monta à bord de la vedette. Elle démarra le moteur et manoeuvra l'embarcation vers la sortie de la marina. Une fois au large, Hitomi prit la direction de la côte à pleine vitesse. Puis elle contacta la Centrale de Police par radio :
- Centrale, ici voiture 29. Poursuivons actuellement une voiture à grande vitesse sur le contournement nord, près de la sortie n°20. Avons besoin de renfort ! A vous !
- Voiture 29, ici Centrale. Nous vous envoyons immédiatement l'hélicoptère et toutes les voitures disponibles à proximité. Gardez le contact !
« Voilà qui devrait les occuper un petit moment », songea Hitomi. La vedette de police était plus rapide que celle qui avait amené les employés du casino sur l'île. Aï avait estimé que le trajet durerait entre 20 et 25 minutes. Au bout de 10 minutes, elle entendit Toshio s'égosiller à la radio sur la fréquence de la police. « C'est bon, pensa-t-elle, j'ai un peu d'avance. »
La vedette atteignit la côte. Une nappe de brume recouvrait le port et ses alentours. De puissants projecteurs en découpaient de larges pans lumineux, témoins d'une activité intense malgré l'heure tardive. Hitomi, bien aidée par le système GPS de la vedette, emprunta plusieurs chenaux secondaires puis accosta un quai peu fréquenté. Elle griffonna rapidement un petit mot sur une carte qu'elle laissa en évidence sur le poste de pilotage de la vedette puis elle continua à pied vers les entrepôts s'étendant le long du quai. L'un d'entre eux portait une enseigne au nom de la « Watanabe Import Export Keiretsu ». Il semblait désert. Hitomi en crocheta habilement la porte et entra. L'intérieur n'était que faiblement éclairé par les lumières du port, mais elle reconnu immédiatement les conteneurs qu'elle avait vus sur la vidéo filmée par Aï. Il lui fallut quelques minutes pour trouver les interrupteurs des néons fixés au plafond de l'entrepôt. Puis elle se mit à la recherche du chariot élévateur. A peine avait-elle fait quelques pas que deux hommes surgirent de derrière un conteneur, pointant chacun un révolver dans sa direction. « Bonsoir Cat's Eye, articula le plus corpulent des deux, un grand sourire aux lèvres. C'est un réel plaisir de vous revoir. »
Le Député Watanabe se réveilla le dos courbaturé et l'esprit embrumé. Son bureau baignait dans l'obscurité. Instinctivement, il regarda les aiguilles phosphorescentes de sa montre. Minuit dix. « Trop tôt pour se lever », pensa-t-il. Et il ferma les yeux pour se rendormir. MINUIT DIX ! Cette pensée irradia tout à coup son cerveau engourdi. Peu à peu, des bribes de souvenirs remontèrent à la surface comme les bulles d'un verre de champagne. Le casino, son anniversaire, le bal… « Et cet idiot de Zlotsky ! Pourquoi n'est-il pas venu me réveiller ? Les invités doivent sûrement m'attendre ! » Il tenta de se lever pour aller rallumer les lumières, mais ses jambes étaient ankylosées et il retomba lourdement dans le fauteuil. A sa deuxième tentative, l'éclairage du bureau de ralluma de lui-même. Le cerveau du Député ne nota pas immédiatement l'anomalie. « Il faut que j'arrête l'alcool, pensa-t-il une fois debout, je le supporte de plus en plus mal. » D'autres bribes de souvenir lui revinrent ensuite : la machine à sous, la belle tricheuse, la robe bleu et or… Et puis plus rien. Il regarda autour de lui. La fille avait disparu.
Cette disparition inexpliquée, son trou de mémoire, la panne d'électricité et l'absence évidente d'une bouteille et de verres à proximité du sofa et du fauteuil étaient autant de pièces de puzzle que le Député Watanabe avait du mal à relier entre elles, mais il était évident qu'il se passait quelque chose d'anormal dans son casino. Il sortit de son bureau et alla dans la salle d'eau attenante. Il se passa le visage sous l'eau pour se rafraîchir les idées et se recoiffa rapidement. En se regardant dans la glace, il éprouva une sorte de malaise sans réussir à en identifier la cause. Il avait l'impression de passer à côté de quelque chose d'important, mais il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus. Il se dirigea vers son ascenseur privé. « Bon sang, mais que fait Zlotsky ? », se demanda-t-il en posant machinalement son pouce sur le capteur d'empreintes digitales. La porte de l'ascenseur s'ouvrit aussitôt et, après quelques hésitations, le Député opta pour le dernier sous-sol.
Il sortit de l'ascenseur d'un pas décidé et faillit déraper sur la fine pellicule d'eau qui recouvrait le sol. Il retint un juron et poursuivit plus prudemment en se demandant d'où pouvait bien venir toute cette eau. Il fut encore plus perplexe lorsqu'il aperçu les traces laissées par le chalumeau sur la porte blindée du Centre de Contrôle.
- Bon sang, Zlotsky, mais que s'est-il passé ?
- Ah, bonsoir patron. Ne vous inquiétez pas, j'ai la situation bien en main.
- Mais que s'est-il passé ? répéta le Député, incrédule.
- Les Cat's Eye sont venus et ont pris d'assaut le Centre de Contrôle, mais nous les avons repoussés. Ils n'ont pas eu le temps de voler le moindre tableau de la galerie.
- Ah… Et où sont-ils maintenant ?
- Ils ont volé une navette de la Police pour s'enfuir. La Police est à leur poursuite.
Il fallut plusieurs minutes à Igor Zlotsky pour détailler à son patron l'ensemble des évènements de la soirée et il en fallut autant au Député Watanabe pour digérer toutes ces informations.
- C'est bizarre, marmonna-t-il. Cat's Eye s'est donné beaucoup de mal pour venir jusqu'ici. Pourquoi sont-ils repartis sans rien voler ?
- On les en a empêché, affirma Igor Zlotsky.
- C'est possible… Mais ça m'étonne... Vous êtes sûr qu'aucun tableau ne manque ?
- Sûr et certain patron. On les a tous vérifiés.
Le Député avait retrouvé toute sa lucidité et soudain, toutes les pièces du puzzle s'assemblèrent dans son esprit. Il plaqua sa main droite sur sa poitrine et comprit d'où lui venait son malaise.
- La clef, hurla-t-il.
- Quelle clef, patron ?
- La clef de l'entrepôt ! Elle me l'a volée !
Il se tourna immédiatement vers les membres de son service de sécurité et vociféra :
- Faites préparer l'hélico ! Décollage dans 5 minutes ! Igor, suivez-moi, les autres restent ici.
Il se dirigea d'un pas rapide vers l'ascenseur.
- Nous les avons sous-estimé, dit-il alors que son Chef de la Sécurité avait du mal à le suivre. Nous avons été trop passifs, trop attentistes, nous n'avons pas su anticiper leurs mouvements. Et voilà le résultat !
Il revint dans son ascenseur privé et choisit le dernier étage. Igor Zlotsky se jeta à l'intérieur juste avant que les portes ne se referment. Le Député poursuivit son monologue pendant l'ascension.
- Depuis le début ils savent que le tableau est dans le coffre à l'entrepôt. Ils sont juste venus pour en récupérer la clef. Tout le reste n'était qu'une diversion. De la poudre aux yeux, Igor, de la poudre aux yeux ! Leur plan était bien pensé. On s'est fait avoir comme des débutants, vraiment comme des débutants. Mais je n'ai pas dit mon dernier mot : nous allons contre-attaquer !
Les deux hommes revinrent dans le bureau du Député. Celui-ci ouvrit un tiroir et en sortit deux révolvers. Il tendit l'un des deux à son subordonné. Puis il sortit une boîte de munition et ils chargèrent leurs armes. Après quoi ils se rendirent à l'héliport. L'hélicoptère se tenait prêt pour le décollage, les réservoirs pleins, le pilote et le copilote à leur poste et les moteurs vrombissants. Le Député et le Chef de la Sécurité s'installèrent à l'arrière. « A l'entrepôt sur le port. Et en vitesse ! », hurla le Député dans le micro de son casque. L'appareil s'arracha du sol dans un rugissement assourdissant.
- Patron, vous êtes sûr que Cat's Eye va aller à l'entrepôt ?
- Absolument. Ils ne prendront pas le risque que je déplace le tableau ou que je renforce la sécurité cette nuit. Ils sont sûrement déjà en chemin. Et je compte bien les devancer !
L'hélicoptère atteignit l'entrepôt en quelques minutes et se posa sur son toit. Le Député et le Chef de la Sécurité descendirent prudemment à l'intérieur par un escalier de service. Tout était calme. « Ils ne sont sans doute pas encore arrivés ». Les deux hommes se dissimulèrent derrière un conteneur. Après de longues minutes passées à attendre, un grattement se fit tout à coup entendre du côté de la porte. La porte s'ouvrit et une silhouette entra. « Les complices doivent sûrement faire le gué à l'extérieur, chuchota le Député. Il faut rester prudent ». La silhouette alluma les lumières. Les deux hommes reconnurent immédiatement le costume bleu et or. Ils surgirent ensemble de derrière le conteneur, leur arme à la main.
« Bonsoir Cat's Eye, articula le Député Watanabe. C'est un réel plaisir de vous revoir. Je dois bien l'admettre, vous m'impressionnez. Vous êtes une adversaire redoutable. Jamais je n'aurais imaginé que vous parviendriez jusqu'ici. Dire qu'à cause de vous je vais devoir faire disparaître tout ça, dit-il en désignant l'entrepôt. Votre plan était une pure merveille, vraiment. Mais vous avez oublié un détail, un tout petit détail. » Le Député se lança alors dans une de ces tirades qu'il affectionnait tant. Il expliqua que lorsqu'il avait fait construire l'île artificielle, il avait vite éprouvé le besoin d'avoir un moyen de transport me permettant de faire rapidement des allers-retours entre ses bureaux en ville et le casino. Et ce, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit et quelles que soient les conditions météorologiques. Son choix s'était porté sur un Sea King, un hélicoptère conçu pour ravitailler les plates-formes pétrolières et pour des missions de secours en conditions périlleuses. Le Député détailla les différents gadgets électroniques, comme le radar ou la caméra thermique, qui permettaient à l'appareil de traverser sans problème un blizzard scandinave. « Vous pensiez que la brume qui recouvre actuellement le port m'empêcherait de venir ici, mais vous vous êtes trompée ! Cette petite erreur met fin à votre belle aventure. Vous vous êtes mesuré à plus fort que vous, avouez-le ! »
Le Député fit une courte pause dans son monologue. N'obtenant qu'un silence pesant, il reprit. « Et maintenant, Cat's Eye, il est temps de me rendre ma clef ! » Silence. « Allons, allons, Cat's Eye, soyez bonne perdante. Cela m'ennuierait de devoir fouiller votre cadavre. » Après une courte attente, Hitomi lui lança la clef. Le Député afficha un sourire de satisfaction. « Et maintenant, patron, qu'est-ce qu'on fait d'elle ? », demanda Igor Zlotsky. Son chef réfléchit quelques instants mais il n'eut pas le temps de répondre :
- Ici l'inspecteur Utsumi de la BRB, hurla un mégaphone à l'extérieur de l'entrepôt. Nous cernons le bâtiment. Cat's Eye, je vous donne 10 minutes pour sortir de là et vous rendre. Passé ce délai nous donnerons l'assaut à l'entrepôt.
Le sourire du Député s'évanouit instantanément.
