Chapitre 3
Tous les exorcistes de la citadelle sont dans la salle de repas. Il se fait tard, et la plupart d'entre eux reviennent de mission, tous les estomacs crient famine. Comme toutes bonnes organisations de repas qui se respectent, il y a une queue. Allen, Lenalee et moi sommes à cinq personnes du guichet de commande. Le chef cuisinier Jeryy est quelqu'un d'efféminer, rapide polyvalent et qui se souvient de presque tous les menus de tous le monde. Il a été surpris la première fois où il a connu Allen : celui-ci avait commandé près de seize plats pour un repas complet. Mais ceci n'est pas vraiment extraordinaire puisqu'un exorciste ayant une innocence de type parasite (incrusté dans le corps) brûle plus de calories et faiblit plus vite. La quantité de nourriture n'est donc pas impressionnante. Pour les exorcistes ayant une innocence de type équipement, comme moi, ils mangent comme une personne normal, à sa faim.
Plus tard, on arrive à hauteur du restaurateur ; c'est Allen qui commence.
« - Bonjour jeune exorciste à croquer ! Comme d'habitude ou tu veux varier les plaisirs ? demande Jeryy sur un ton coquin.
- Oui, comme d'habitude ! Merci !
- Alors un gratin, des pommes de terres, un curry, un mapo doufu, une blanquette de veau, une tourte à la viande, un carpaccio, un nasi goreng, un poulet-frites, une salade, un gukbap, un tom yun kun, du riz, un flan aux mangues et vingt boulettes mitarashi pour le petit Allen Walker ! commande Jeryy aux cuistots.
- Eh bah dis donc Allen ! Toujours aussi affamé ! dis-je en rigolant »
Lenalee rit aussi de la commande extravagante d'Allen. Depuis qu'on le connait, on arrive toujours pas à s'y faire ! Jeryy présente sept plateaux remplis de nourriture et tout ça uniquement pour Allen. On le regarde faire des aller et retour de la table au guichet. Lenalee et moi n'avons pas finit de rire.
Au tour de Lenalee qui ne commande que du riz et trois yahata-maki. Pour ma part, je demande du riz sakura-gohen avec cinq ebi-furaï, deux gohëi-mochi, une salade HAKUSAI NO ASA-ZUKÉ et en dessert une cream-mitsu-mamé. Je rejoins les autres à leur table avec mon repas posé sur un plateau : Allen en face de Lenalee. Je prends place aux côtés de Lenalee qui nous conte toutes les mésaventures que l'on a manquer dans le quartier scientifique.
Son frère aime faire des expériences qui s'avèrent toujours être un désastre. Un jour, son robot qui devait lui servir d'aide, prend pour tâche de masculiniser Lenalee. Toute la congrégation à subit des dégâts à cause des défenses des exorcistes qui étaient là. Tout s'est bien finit, mais malgré ses dettes, Komui n'abandonne pas ses expériences pour autant : hier il aurait mis au point une machine à ranger son bureau. Comme on peut le deviner, tout est s'en dessus-dessous désormais. Des vrais montagnes de papiers que les membres de la branches scientifiques devront ranger.
On rit de cette expérience encore ratée, Lenalee donnant les moindres détails, nous avons du mal à avaler nos repas tellement le rire nous coince la gorge. Autour de nous, les exorcistes écoutent et rient discrètement. Plusieurs partent de la salle.
A notre tour de raconter les mésaventures dans la forêt. Je n'en dis pas long et Allen aussi, car il n'y a rien à s'étrangler en rigolant de notre histoire. Un élément fait taire la voix de Allen. Lenalee et moi continuons à parler de Komui pour combler le manque de discussion du gros mangeur devant nous. La salle se vide de plus en plus, Allen n'a toujours pas finit.
Un peux plus tard, une voix familière commande à Jeryy du riz et une boisson froide japonaise. Sans même avoir recours à mes yeux, je sais que Kanda vient de rentrer dans la salle de restauration. Je lui tourne le dos, Lenalee aussi alors que Allen le fixe du regard. Je continus de prendre des nouvelles du groupe à Lenalee. Pas très loin de nous, on entend une personne s'assoir deux tables plus loin. Allen n'a toujours pas repris son repas ni la parole. C'est Lenalee qui brise le mystère.
« - Qu'est-ce qu'il y a Allen ? Sa ne va pas ?
- Euh … Si très bien ! Je viens juste de me rappeler quelque chose ! répondit-il »
Ses yeux se posent maintenant sur son repas qu'il reprend à grande bouchée. Mais la parole lui manque toujours, il est pensif. Lenalee, fatiguée d'essayer de lui arracher un oui ou un non, prétexte être épuisée par les évènements. Elle se lève de la table, se penche pour nous souhaitez bonne nuit et s'en va. Allen continu de manger sans se préoccuper de moi. Je me retourne de temps en temps pour regarder Kanda – ou plutôt, le dos de Kanda – manger. Allen finit ses plats en un rien de temps et me signal que nous pouvons quitter la salle.
Je le suis. On ne croisent pas grand monde dans les couloirs, sûrement sont-ils tous allés dormir. A travers des portes on entend des ronflements plus ou moins forts. Inconsciemment, toute cette énergie débordante dans la citadelle déteins sur moi.
« - Bon Allen ! Je vais te laisser ! J'ai sommeil ! Mais t'inquiète pas demain je reviendrais te voir ! dis-je sur un ton taquin.
- D'accord ! A demain Lavi ! Repose-toi bien ; on ne sait pas ce que l'on va avoir comme mission imprévue ! me répondit-il sur le même ton. »
Un bref signe pour conclure et je pars sur le chemin de ma chambre. Grand Père partage avec moi la même pièce. Plus grande que la normal, la chambre est envahie de papiers et de bouquins et aux extrémités les deux lits. Ce soir, Grand Père travaille encore. La porte franchis, je le vois plongé dans un livre d'histoire sur les exorcistes connus.
« Alors Grand Père ?! Faudrait penser à prendre votre retraite ! Vous devenez trop vieux pour vous penchez sur des bouquins ! dis-je comme pour le saluer. »
Ignorant ma provocation, il continu sa lecture. Je me laisse tomber sur mon lit, mes deux bras croisés derrière la tête : une bonne pause après tant d'émotions. Les pages que tourne Grand Père sont les seuls bruits que j'entends. Ceci me calme, m'apaise, laisse mes pensées vagabonder dans tous les sens. Une dizaine de minutes plus tard, je brise le silence.
« Aujourd'hui j'ai bien taquiné Yû Kanda ! C'était marrant à voir ! Vous avez manqué quelque chose ! »
Silence. Grand Père feuillette son bouquin avec passion.
« Eh Grand Père ! Vous m'avez entendu ? »
Cela m'intrigue. D'ordinaire, le vieux répond toujours à ces nouvelles provocatrices : il n'aime pas me savoir trop près des exorcistes. Je me relève pour le regarder et m'assurer que c'est bien la personne que je connais qui est dans la même pièce avec moi.
« Eh Panda ! Je vous ais parlez ! »
Son regard dévie du livre pour croiser le mien : c'est bon c'est bien lui ! Il n'apprécie pas ce surnom que je lui ai attribué à cause de son maquillage noir autour des yeux qui fait penser à un panda. En principe, il aurait déjà dû me faire voltiger à travers la pièce pour mon insolence. Mais ce soir il n'est pas motivé, il replonge sa conscience dans les grandes lignes. A ma grande surprise, avant que je ne reprenne ma position précédente sur mon lit, il m'adresse la parole.
« - J'ai entendu dire que tu as eu une faiblesse pendant ta mission aux côtés des exorcistes cet après-midi ? me demande-t-il sereinement.
- Oui … Si on veut … Mais c'était pas grand chose … D'où détenez-vous cette information ?
- C'est le devoir d'un Bookman : écrire l'histoire des exorcistes ! Je le sais c'est tout ! Répond-moi ! Quel était l'élément qui t'as perturbé ? insiste-t-il.
- Mais rien Grand Père ! Vous tracassez pas pour sa ! J'ai réussi à les tuer ces akumas ! répondis-je calmement sans évoquer le moindre détail.
- Très bien, dans ce cas, je demanderais à Komui de limiter ta présence aux côtés d'exorcistes dans les missions. Tu me semble faible et pas assez à la hauteur ! Tu vas rester avec moi et accomplir ton devoir de Bookman. Puisque je suis vieux, comme tu le soulignes, c'est toi seulement qui prendra la relève de Bookman ! déclara-t-il. »
Je n'en crois pas mes oreilles. Je reste pétrifié sur mon lit, mon sang ne fait qu'un tour dans mon corps, mes mots se perdent dans ma tête … Voilà ce que je redoutais par dessus tout ! On me prive de mon travail favoris et de la présence de Kanda. Le temps de mettre au clair mes pensées, une dizaine de minutes viennent de s'écouler. Je me lève du lit violemment, bien déterminé à refuser l'offre et à exposer mes idées de force. Le vieux, imperturbable, ne lève pas la tête pour autant, il continu de lire son ouvrage.
« Vous ne pouvez pas me faire ça ! Certes, j'ai eu une petite faiblesse mais cela ne recommencera plus ! Je me sens à la hauteur Grand Père ! Je sais que je peux combattre à leur côté ; même le jour où Allen sera face au conte Millénaire ! Croyez-moi ! le suppliais-je. »
Un petit silence s'installe entre nous, il ne décolle pas ses yeux des pages encrées.
« Ne serais-ce pas le jeune Kanda Yû qui vous aurait distrait par hasard ? »
Mon souffle court confirme sa thèse alors que je cherche en vain une excuse plus plausible que cette vérité gênante. A tout hasard, je me lance.
« - Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer ça ?
- Je n'ai pas besoin uniquement de mes oreilles pour comprendre le monde, mes yeux suffisent parfois amplement ! Dans ton cas, c'était facile à voir.
- Prouvez-le ! dis-je déconcerté et hors de moi. »
Les points et les dents serrés, je tente de garder mon calme et de faire bonne figure. Le vieux ferme enfin son livre et prête toute son attention sur moi. Ce n'est pas son regard qui me le confirme mais le fait qu'il place ses bras dans les manches de son vêtement et sa posture assise. L'ambiance est devenue lourde et angoissante. Je m'attends à tout et à rien.
« Je n'ai rien à te prouver Lavi ! Mais je te conseil de plus t'accrocher à des espoirs vains ! Le jeune Kanda n'éprouve pas les mêmes sentiments à ton égard ! Il a déjà quelqu'un qu'il convoite et cette même personne aussi. Ta présence constante auprès des exorcistes t'ont fait oublier tes priorités ! C'est pour ton bien Lavi que je te supprime des missions à leurs côtés. dit-il calmement. »
Mes poings se resserrent de plus en plus que j'en ai mal aux paumes. De quoi ce mêle-t-il le vieux sans expérience ? Je ne peux en entendre plus plus longtemps. Je tourne les talons et avant de prendre la poignet de porte je lance au totem vivant posé sur le lit :
« Je vous prouverais que je suis capable de laisser mes sentiments de côté pour mener à bien une mission ! Laissez moi une dernière chance et vous verrez ! Et je vous prouverais aussi que Kanda s'intéresse à moi et pas à quelqu'un d'autre ! »
Sa y est, je l'ai dis. Je ne plus reculer. Mais peu importe, je sais que mes secrets sont bien gardés avec Grand Père : voilà sa seule qualité. J'ouvre la porte à grande volée sans attendre une réponse, je le ferais de toute évidence. Je marche résolu dans les couloirs des dortoirs, nez à terre pour ne regarder personne au cas où quelqu'un sortirait. Les larmes me montent aux creux des yeux mais l'envie me manque de les laisser couler. Je respire un bon coup et fuis le plus possible ma chambre. Ce soir, je ne rentrerais pas dormir, je resterais à vagabonder dans la citadelle.
Bien plus tard, je trouve un endroit calme surélevé, proche du couloir qui sépare la salle de restauration et les dortoirs, où peu de gens passent. Je m'adosse au mur et me laisse glisser à terre. Je ne pleurs pas, je ne réfléchis pas, j'attends. J'attends je ne sais quoi. Un ami peut-être … pour me réconforter. Ou Kanda … pour prouver à Grand Père et à moi-même que c'est moi qui compte à ces yeux et pas quelqu'un d'autre.
Je plaque mes mains sur mon visage, soutenues par les genoux : j'écoute le silence.
Un bruit de pas, à quelques mètres d'ici casse la sérénité qui se dégageais autour de moi. J'attends de voir apparaître dans mon champs de vision un être humain mais personne. Le bruit continu à intervalle régulier. Je me lève alors pour voir qui est réveillé à cette heure-là. Personne alentour. Je m'approche du garde de corps pour vérifier l'étage en dessous.
Kanda est là. Il marche dans le sens opposé de ma position. Pris par un élan, je me dirige vers les escaliers qui rejoignent le couloir, mais une voix familière me fit arrêter net. Allen crie son nom, il se tourne en direction de l'appelant, et je le vois apparaître dans mon champs de vision. Il est à quelques mètres de Yû, un peu essoufflé. Je m'accroupis légèrement pour ne pas me faire repérer.
« - Je voulais te remercier pour cet après-midi dans la forêt ! commence Allen.
- Tu devrais plutôt remercier l'incompétent borgne ! réplique-t-il »
Cette reconnaissance me fait sourire : je sais qu'il tient à moi Kanda ! Il me surnomme toujours. Et son mépris est synonyme de centre d'intérêt.
« - Lavi ? Ah oui … mais c'est pas de sa faute, il s'occu …
- Laisse tomber Pousse de Soja, il ne t'a pas aider ! Il t'a seulement regarder sans rien faire ! coupa Kanda brutalement.
- Peut-être … mais je ne lui en veux pas ! C'est un ami très compétent ! Il préparait sans doute quelque chose, et en te voyant agir il a laisser tomber ! déclara purement et simplement Allen sans trace de doute.
- T'es vraiment trop naïf! lance Kanda déconcerté. »
Alors qu'il commence à tourner les talons et à dévier son regard de Allen, celui-ci le tient par la manche, bien déterminé à ce qu'il accepte son remerciement. L'air de rien, Allen se rapproche de Yû et la différence de taille est flagrante. L'imposant corps de Kanda rend celui de Allen encore enfantin.
« Quoi qu'il en soit … Accepte mon remerciement ! Sans toi j'aurais eu du mal à l'achever ! dit Allen d'une voix douce. »
Kanda ne répond rien, il le regard et hésite à prononcer quelque chose. Un long silence se place entre eux mais la voix rauque de Yû le brise aussitôt.
« - Très bien j'accepte ! lance-t-il dans un souffle.
- Ah et aussi … Accepte mes excuses ! dit brusquement Allen.
- Des excuses de qu … commence Kanda »
Mais avant que celui-ci ne puisse terminer sa phrase, une vision d'horreur me glace l'échine : Allen a vivement posé ses lèvres sur celles de Kanda. Celui-ci surpris ne sait comment réagir. Il ne le repousse pas, ne continue pas dans sa lancée mais ne tente rien pour autant. Mes pensées et les paroles du vieux tourbillonnent dans mon cerveau. J'ai peur de ce qui va se passer ensuite après que Allen est lâché son étreinte.
Quelques secondes plus tard, Allen reprend sa position précédente. Kanda reste figé, collé sur place. Un peu gêné Allen ne sait où se mettre mais finit par lâcher :
« Acceptes-tu mes excuses ? »
Un rictus se dessine sur mes lèvres : un bref coup d'œil autour de lui, Kanda pointe son épée en direction de Walker. Celui-ci recule machinalement. Kanda avance lentement, assez pour que sa victime comprenne et qu'il ne la blesse pas. Allen heurte le mur de son dos en ayant trop reculé, effrayé. Il regarde Kanda avec un air de supplice mais pour la première fois, je souhaite que Kanda lui fasse une entaille au visage. D'une certaine manière, je sauverais Allen et la thèse de Kanda tomberait à l'eau et d'une autre manière je serais vengé de cette surprise peu excitante.
« Je ne tolèrerais pas que tu montres tes sentiments pour moi en public ! Est-ce clair ? chuchote Kanda »
Celui-ci approuve d'un signe de tête rapide. Kanda abaisse son arme, vient se plaquer sur le corps de Allen pour l'embrasser à son tour. Mon cœur ne fait qu'un tour. Je veux crier et pleurer mais rien de tout cela ne fait surface. Je n'en crois pas mes yeux. Un baiser fougueux les allies pour la première fois : c'est Allen qui l'a eu. Je le déteste ! Kanda aussi ! Et moi qui croyait que … Le vieux avait raison alors ! J'ai tout faux, sur toute la ligne ! Je suis misérable. Mes jambes m'abandonnent, je glisse doucement sur le sol, je ne vois plus rien.
Qu'est-ce que je vais faire maintenant ? Est-ce que je vais avoir le courage de combattre à nouveau aux côtés de Allen ? C'est alors que le moment où nous étions sur mon manche d'innocence me revient. Il m'avait, involontairement, lancé un indice et moi je l'ai ignoré. Les larmes coulent sur mes joues. J'ai peur de faire du bruit à cause de mes hoquets, je ne veux pas me faire repérer.
J'entends d'ici le bruit de leur baiser. Sa me dégoute. Avec toute la force qui me reste, j'ordonne à mes jambes de me porter jusqu'à la porte qui mène hors de la citadelle. Je veux que personne ne me voit.
Je sèche mes larmes et court discrètement. Je dévale les escaliers et les grandes distances : je n'ai plus la notion tellement le chagrin me serre le cœur et tourne toutes mes idées en noires. Je ralentis quand j'arrive vers la grande porte. Mon corps vacille dans tous les sens. Pour limiter les dégâts : pour ne pas que je m'effondre au sol et attire l'attention dans ma direction, je pose mes mains sur la porte en ferraille, essayant de trouver un point d'équilibre, et quelques larmes coulent. Je les essuient au revers de manche.
Comment Allen a-t-il pu me faire sa ? Comment un gars auquel je croyais l'attirance hétérosexuelle a-t-il pu se prendre d'amour pour un être comme un Kanda ? Les exorcistes sont des êtres que je comprendrais jamais ! Je ne fais pas partis de leur monde, je ne suis pas comme eux … Grand Père avait raison. Je suis un Bookman ! Mais je ne veux pas un jour me voir écrire l'histoire de Allen ou de Kanda se sauvant mutuellement ! Non, sa je ne le tolèrerais pas ! C'est pour sa que je ne serais pas Bookman !
Je frappe de mon poing la porte qui s'active. Elle s'ouvre pour moi, elle m'invite à sortir et à quitter ce monde de fou. Je me précipite dehors. L'air frais me colle au visage. Je ne sens plus mes membres être les mêmes. Ils s'activent tout seul. Ils traversent le chemin de terre à une allure normale ou rapide. Je regarde autour de moi : personne pour me surprendre. Pendant un vague instant, je sens mes jambes ralentir pour s'arrêter. Alors je tends mes bras comme pour accueillir un vieil ami ou la mort …
Ma main prend mon innocence, je la regarde de mon œil avide et perdu de tous raisonnements. Je continue de fouler le chemin sans conscience mais seulement avec des larmes et des regrets, des gémissements et des pensées noires. Il faut que je m'exile quelques jours, que je reprenne de la force et de la volonté. Il faut que je m'éloigne d'eux, de tout le monde. Il faut que je redevienne moi-même.
Me voilà à l'extrémité du chemin de terre. Le vide me fait face, ou plutôt la grande altitude me nargue. Cette sensation d'être identifié à ce massif fait couler derechef des larmes. Mes yeux m'irritent et mes joues aussi. Le froid sèche le liquide qui s'accroche à la peau et la déshydrate. Je me sens bien et mal, je me sens moi et hors de moi … Ce vide ressemble à la profondeur de mon cœur : les sentiments se mêlent et le choc me fait mal. Le choc de comprendre que plus rien ne m'attend parmi les exorcistes. Mon monde, mon chez moi s'est éteins ce soir.
Je pose mon maillet à l'envers, cramponne le manche et prononce difficilement le mot qui me mène si loin de tout. Mes hoquets créent par mes pleurs m'empêcher d'articuler correctement. Trois essais plus tard je n'y parviens pas. Mes jambes faiblissent de minutes en minutes ; je n'arrive plus à me tenir debout. Mon cerveau devient lourd, compressé, je ne sais plus ce que j'allais faire, pourquoi je suis là, qu'est-ce qui m'arrive ?
Une horrible image surgit dans ma tête. Des espèces de flashs prennent forment : Allen dans la forêt … Kanda et Allen dans le hall … Kanda endormi … Allen embrassant Kanda … Allen et Kanda se disputant dans la forêt … Le baiser fougueux.
Les gémissements causés par mes larmes orchestrent la vision. Ma main seule tient encore à la réalité : elle n'a pas lâché le manche de mon innocence ! Mon innocence … tu es bien la seule à ne pas me trahir.
Je me trouve accroupis misérablement, une main tendue comme pour me sortir d'un sable mouvant qui m'engloutis dans les ténèbres. Je relève alors la tête et me lève avec un semblant de victoire. Une fois sur mes deux pieds bien droit, le cœur serré et les mains aussi, je respire et prononce :
« Innocence : Meng ! »
Le manche s'allonge. Enfin ! Je suis partis ! Je vais pouvoir tout reconsidérer et me retrouver.
