2 – La difficulté de vivre
C'était une nuit de pleine lune, et malgré l'heure très avancée, la prairie était éclairée d'une lueur bleutée et mystérieuse. La forêt qui nous faisait face, une centaine de mètres plus loin était silencieuse, comme si les évènements de la veille l'avaient apeurée. Peut être faisait-elle silence en leur honneur. Tout comme nous le faisions en cet instant, alignés devant les deux pierres fraichement déposée aujourd'hui, et qui resteraient présentes pour l'éternité dans ce somptueux tableau qu'offrait la nature. Les pierres avaient été ornées de milliers d'éclats de cristaux, pour qu'elles luisent au soleil tout comme leur peau avait scintillé autrefois.
Leurs cendres avaient été déposées chacune à un endroit cher à leur cœur. Mon père avait laissé filer celles de ma mère dans la brise qui soufflait au dessus de leur clairière… cette clairière qui était si chère à leurs souvenirs. Je ne savais pas ou Emmett avait déposé celles de Rosalie, mais il avait du s'absenté la majeure partie de la journée pour ça. Les pierres resteraient ici, au fond du jardin de la villa blanche car ici, elles étaient chez elles. Le corps de Jacob fut rendu à sa tribu, et la cérémonie avait eu lieu au couché du soleil dans des gémissements lupins déchirants. Billy était si dévasté… J'étais heureuse qu'il ait trouvé la force de venir à la seconde cérémonie.
Debout près de lui,
Charlie tremblait faiblement en ne retenant pas ses larmes. Je
pouvais sentir son cœur battre si faiblement que je pensais qu'il
pouvait s'arrêter tout à coup. Mon père se tenait à ses cotés
et son visage si merveilleux ne pouvait malheureusement pas refléter
toute la douleur qu'il pouvait ressentir… Tel était notre dû,
nous les vampires.
Je pressai doucement sa main, relevant le
menton pour mieux le voir, mais il ne quitta pas un instant la pierre
de ma mère de ses prunelles mortes. Les larmes qui n'avaient cessé
de couler toute la nuit reprirent un flot plus puissant le long de
mes joues. Je me tournai de l'autre coté, pour regarder Esmée qui
tenait mon autre main de fillette. Elle ne regardait pas les pierres,
mais fixai tour à tour tout ses enfants, avec une souffrance qu'elle
était seule à pouvoir exprimer, elle avait toujours pu être plus
expressive que les autres membres de notre race.
Jasper serrait le bras d'Emmett, sans doute essayait-il de lui envoyer un maximum d'ondes salutaires pour qu'il ne craque pas. Il n'avait pas lâché la pierre de Rosalie du regard, et cet homme qui semblait si indestructible auparavant semblait pouvoir être anéanti d'une seule parole. Carlisle le soutenait de son autre coté, et quand nos regards se croisèrent je pu ressentir cette tristesse infinie qu'il ne laissait paraître.
La meute de loup à l'extrémité de Billy poussa un même hurlement déchirant puis reculèrent avec respect pour disparaître dans les bois. Les autres vampires qui assistaient silencieusement derrière nous se penchèrent en un salut honoré puis quittèrent la prairie à leur tour. Ils étaient tous venus, tous ceux qui s'étaient opposés au Volturi quelques mois auparavant. Zafrina m'envoya la vision d'une belle clairière ensoleillée et parfumée par des centaines de fleurs violettes, puis elle disparu avec les autres emportant avec elle sa vision. C'était son cadeau de réconfort.
Charlie bougea alors et vint me faire face. Il embrassa mon front sans jamais regarder les autres membres de ma famille. Je savais qu'il mettait la mort de ma mère sur leur compte, tout comme je savais qu'il ne le leur pardonnerait jamais de lui avoir volé sa fille. Il quitta le jardin en poussant Billy, et Edward baissa la tête en plissant les yeux. Les pensées de Charlie devaient être insupportables. Ainsi il ne resta que notre famille, toujours immobile. Les vampires pouvaient rester dans une même position des semaines entières, ne bougeraient que pour aller se nourrir brièvement et reprendraient leur position indéfiniment. Je craignais qu'ils ne le fassent tout le long de leur deuil… Car moi je ne pouvais pas faire comme eux à mon plus grand désespoir.
Mon père sembla réagir à mes pensées car il quitta sa posture de statue pour me soulever dans ses bras. Pleurant toujours je m'accrochai à son cou, lui envoyant des souvenirs de mon amour pour lui, mais son visage ne délaissa pas un instant sa souffrance. Il marcha doucement en direction de la grande villa blanche, se qui m'étonna, moi qui pensais que nous irions au cottage. Mais je ne dis rien, laissant mon père se battre comme il le pouvait. A notre passage derrière la file des Cullen, Alice me frôla le bras et je lui envoyai sur le champ le souvenir de mon père dans les bras de Carlisle, le suppliant de le tuer. Ayant de suite compris ma question, les yeux emplis de tristesse, elle secoua doucement son beau visage pour me rassurer. Je la regardai s'éloigner au fur et à mesure que mon père avançait.
Il grimpa les marches et
entra dans son ancienne chambre, là ou le lit de Charlie fut
installé pour l'occasion. Il ne s'en servirait jamais. Mon père
m'allongea doucement et s'apprêta à faire demi-tour quand je me
mis à pleurer de nouveau. Je pleurais car je venais de perdre ma
mère, mais aussi car j'étais en train de perdre mon père. Il
m'abandonnait…
Mais il avait raison, c'était à cause de
moi que maman et Rosalie était morte. Ils étaient revenus me
chercher, et grâce à leurs deux nouvelles recrues, Alice n'avait
rien pu voir. Ils avaient patienté jusqu'au moment ou ma mère
serait trop loin pour nous protéger tous de son bouclier. Le piège
parfait. Si seulement je pouvais mourir à l'instant pour tout ça.
Mon père s'arrêta tout à coup, surement choqué par ce qu'il
venait de lire. Il se retourna vivement et me contempla de ses
prunelles sans vie. Je ne parvins pas à déchiffrer son expression…
Il vint s'allonger contre moi et me serra contre lui, son visage
posé dans le creux de mon épaule.
- Tu es tout ce qu'il me reste désormais. Ses murmures se voulurent rassurants, mais sa voix ne fit que confirmer mes doutes. J'ouvris les yeux et les posai dans le vide, loin derrière les murs de notre villa.
Alice ne l'avait pas vu se donner la mort, mais qu'avait' elle bien pu voir ? Nous restâmes ainsi blottis de longues heures sans qu'aucun de nous bouge, puis la tristesse finit par me dévaster entièrement et je sombrai dans l'inconscience, les bras de mon père m'enlaçant toujours.
Je sursautai tout à coup, réveillée par l'horrible souvenir de la bataille. Apeurée, je me tournai vivement dans le lit pour toucher mon père. Mais il n'était plus là. Je sautai du lit et me précipitai dans l'escalier, mon cœur battant trop fort pour mon pauvre corps d'enfant. En bas ma famille m'attendait avec appréhension, mais quand Esmée tenta de m'attirer dans ses bras je l'esquivai délibérément et me jetai sur Alice.
- Ou est-il !!! Dis-le-moi !!! Criais-je en lui serrant les bras.
Elle bafouilla puis lança un regard triste en direction de Carlisle. Celui-ci attrapa fermement ma main et m'éloigna de la malheureuse Alice. Il se pencha légèrement pour que ses yeux dorés soient à ma hauteur puis me caressa la joue. Soudain une onde de tranquillité envahit la pièce et je me tournai avec rage en direction de Jasper.
- Arrêtes ça !!! Je ne veux pas me calmer !!! Lui hurlai-je avec une telle haine que mon petit corps se mit à trembler. Carlisle m'obligea à reposer mes yeux dans les siens. Ils étaient si sûrs et calme que je ne pu m'empêcher de fondre en larmes. Il me caressa le visage.
- Tu n'as rien à craindre Nessie…
- Je ne veux plus qu'on m'appelle comme ça ! Ripostais-je en réprimant mes sanglots. Maman n'aimait pas qu'on m'appelle comme ça et c'est Jacob qui… qui… q-q-uuui. Je ne pus finir car mes pleurs surgirent en puissance.
- Je comprends
- Pourquoi m'a-t-il abandonnée !
- Il ne t'abandonnera jamais… Il faut lui laisser surmonter cette épreuve.
- Je sais qu'il l'aimait plus que moi ! Mais moi aussi j'ai mal !!! J'ai mal et il m'a laissé!!! Pleurai-je en posant mes mains sur mon visage. Ma remarque fit gémir Esmée et je senti Carlisle s'emplir de tristesse. Je m'en voulu pour ça, mais je n'étais qu'une petite fille après tout.
- Renesmée… Edward t'aime plus que tout. Crois-moi que si cela n'avait pas été le cas... Acheva-t-il doucement en me dévisageant difficilement. Que voulait' il insinuer ? Que si je n'étais pas encore en vie… Je sentis ma famille se raidir, Jasper décida d'envoyer une nouvelle vague de douceur dans l'atmosphère, et cette fois je l'accueillis sans me débattre.
- Quand va-t-il revenir ? Demandais-je alors faiblement en posant mes pupilles dans celles de mon grand-père. Bien sûr la question ne s'adressait pas à lui, mais j'avais besoin de regarder son sublime visage confiant et apaisant.
- Il reviendra quand sa souffrance se sera estompée. Expliqua Alice en baissant les yeux au sol. Il me fut facile de percevoir le malaise de ma tante, elle tentait de me préserver, moi qui malgré ma conscience élevé, restait physiquement une enfant.
Esmée vint déposer un baiser sur mon front et me chuchota des paroles rassurantes. Je lâchai tout à coup les mains de Carlisle pour me diriger vers le canapé. Emmett y était assis, à moitié avachi sur l'accoudoir. Son regard était comme vide. Je me tins face à lui en tortillant mes mains, et alors qu'aucune expression n'avait traversé son visage il releva le bras doucement. Je m'engouffrai sous celui-ci pour me pelotonner contre son torse musclé. Il rabaissa son bras pour le poser autour de mes épaules tandis que je laissais mes larmes tremper son débardeur. C'est dans cette même position que nous allions dormir chacune des nuits des cinq prochaines années.
