3 – Lorsque la vie retrouve son chemin
Je m'étais habituée au soleil matinal, comme si j'avais le choix avec une maison recouverte de vitres. Le cottage était plus sombre lui, mais je n'y étais jamais retournée depuis la mort de ma mère et la disparition de mon père. Disparition n'était pas le mot exact, car ma famille savait très bien ou il se trouvait, mais ils refusaient de me le dévoiler. Pendant toutes ces années j'avais tenté de le détester, mais cela m'était impossible, c'était la règle du jeu… Quand on avait le don de souvenirs, on ne pouvait pas lutter et essayer de se convaincre. Dès que je ressentais le besoin de le haïr, des milliers d'images me sautaient aux yeux avec toutes les fois ou il m'avait serré contre lui, qu'il m'avait aimé, protégée… Comme toujours je chassais tout ça de ma tête pour me concentrer sur autre chose.
Tiens, pourquoi pas sur ce fichu soleil ? En ronchonnant je me tournai un peu entre les bras d'Emmett et cachai mon visage sous mon bras. Il rit dans sa barbe et me secoua un peu. Je râlai de nouveau, à son plus grand amusement. J'étais heureuse lorsque mon oncle riait, il avait mis tellement de temps à sortir de son mutisme… Un mutisme qui avait duré presque quatre ans. Je me souviendrai toute ma vie du jour ou il parla enfin. Bon, c'était pour m'engueuler, mais cet instant avait été magique.
- A quoi tu rêvasses encore demi-vampire ? Lâcha-t-il en relevant un sourcil amusé. Je lui tirai la langue en m'étirant de tout mon long puis repoussai son bras avant de m'asseoir au bord du lit.
- Je pense que ça me gonfle de devoir dormir et pas vous… Maugréais-je en remuant un peu mes cheveux emmêlés. Il poussa une exclamation railleuse tout en croisant ses bras sous sa nuque.
- Si tu crois que ça me gonfle pas de faire la baby-sitter toutes les nuits ! Toutes les choses que je pourrai faire pendant ce temps…
Je lui lançai un regard en coin avant de me redresser. Il disait toujours ça… Mais nous savions tout deux que la compagnie de l'autre était indispensable. Indispensable serait trop fort comme expression… Disons plutôt qu'au début nous avions eu besoin l'un de l'autre pour surmonter notre peine. Parfois, quand je le sentais faible, je lui envoyais de douces images de Rosalie. Inversement, quand la nuit je pleurais dans mes cauchemars, il me berçait doucement de ce bras toujours présent autour de mes épaules. Au fil du temps le besoin avait faibli, au fur et mesure que nous surmontions notre deuil, mais la présence de l'autre était rassurante et apaisante.
Quand Emmett partait chasser, je m'endormais au milieu d'Alice et de Jasper, ou quand mes peines étaient trop dures, j'allais m'endormir dans le canapé, tout contre Esmée, qui chantonnait la berceuse de mes parents. Carlisle ne dormait jamais avec moi, ce n'était pas dans son caractère, mais il m'offrait autant d'amour que les autres à sa manière. Nous passions des journées entières à lire, apprendre, discuter. Je me laissais toujours faire quand il désirait effectuer quelques tests ou de nouvelles mesures. J'étais contente qu'il s'intéresse à mon étrange existence.
- Reviens parmi nous gamine !
Je secouai mon visage déconnecté, sous les rires de mon oncle. Il m'arrivait souvent de me perdre dans mes pensées, c'était de plus en plus récurrent maintenant. Emmett n'aimait pas trop ça, lui le sportif plein de vie. Je ressemblais trop à mes parents, c'était chiant disait-il tout le temps. J'avais hérité du caractère casanier de ma mère et de l'amour de la connaissance de mon père. Sans doute aurait il voulu que sa nièce soit plus enjouée et débordante d'énergie… perdu !
- Si seulement tu pouvais te souvenir de ce que l'on ressent au réveil, tu ne m'embêterais pas autant ! Marmonnais-je d'un air maussade. Il roula des yeux et soupira.
D'ailleurs je devais m'être levée trop vite car je me sentis patraque et vacillante. C'était très désagréable comme sensation… ca n'avait pas l'air de passer en plus, même en m'appuyant contre le mur. C'est en croisant le regard exorbité d'Emmett que je compris que ce n'était vraiment pas normal. Il s'était redressé vivement et semblait écouter avec peur.
- Nessie ! Ton cœur !!! Lança-t-il après une courte attente, la voix emplie de frayeur.
Sans comprendre je posai ma main contre ma poitrine et écoutai à mon tour. Oh non !!! Il avait raison !!! Mon cœur !!! Il battait de moins en moins vite !!! Emmett hurla le nom de Carlisle, mais sa voix me paru lointaine. Plus les secondes passaient et plus les battements ralentissaient. Ma tête tourna et je me sentis glisser le long du mur, mais Carlisle me rattrapa et me tint contre lui. Ma famille s'amassa autour de moi et je perçu leur panique.
- Tout va bien Nessie ! C'est normal ! Ecartez-vous !
Les Cullen reculèrent vivement et Carlisle m'allongea au sol. Je lui saisis la main, incapable de pouvoir parler. J'avais la sensation que mon corps se vidait, que mon sang ne parvenait plus à avancer dans mes veines. J'entendais les gémissements de ma famille, la peur qui les envahissait. Mon cœur semblait sur le point de s'arrêter, mais il ne le fit jamais, et au bout d'un long moment les battements s'étaient stabilisés dans la plus lente des cadences.
- Voilà, c'est fini ! Ça y est… Me rassura doucement Carlisle en posant une main fraiche sur mon front transpirant.
Je reprenais doucement mon souffle, comme si faire toutes les choses habituelles étaient devenues difficiles, épuisantes. Esmée me sourit tendrement et Emmett revint près de moi avec un air inquiet. Tout le long il était resté face contre le mur, se pressant les tempes de ses mains. Alice aussi sembla rassurée, elle qui déplorait de ne rien pouvoir lire de mon avenir.
Je respirai difficilement puis tendis les bras vers Carlisle. Il me souleva et m'emmena dans son bureau. Mes bras pendaient, comme trop lourds pour que je réussisse à les soutenir. Néanmoins il me posa au sol et me tint à bout de bras en attendant que je me stabilise. Une fois que je sentis mes jambes capables de me soulever je lui fis un signe de tête et il me lâcha pour rejoindre son bureau.
- Alors ça y est ? Je ne grandis plus ? Lançai-je avec inquiétude après une longue minute de silence. Carlisle acquiesça.
- Mais je croyais que se serait le mois prochain, quand j'aurai évolué un peu plus…
- Nous savions que c'était aléatoire Renesmée.
- Oui…
- Te voilà maintenant aussi immortelle que nous. Sourit-il en croisant ses doigts sur le bureau. Il avait l'air satisfait et rassuré par ce qui venait de se passer. Moi je ne l'étais pas tant que ça… J'avais été prise au dépourvu et ma moitié humaine avait du mal à s'en remettre.
En soupirant j'hochai la tête. Oui, immortelle. Doucement je me dirigeais vers une de plain-pied accrochée dans le bureau et me figeai en face d'elle. Ma croissance avait été si rapide que je n'avais même pas pris le temps de me regarder évoluer. Je m'étai arrêtée à mes 12 ans d'humaine, car sans ma mère je ne voulais plus grandir… Mais contre mon grès j'avais largement évolué.
Une sublime jeune fille me scrutait dans la glace. Ses boucles brunes coulaient en cascade le long de ses épaules et relevaient le teint pâle de sa peau de soie. Dieu ce qu'elle était grande. Tout en elle n'était que beauté et perfection, ses lèvres pleines, sa poitrine, ses mains… Un vrai vampire. Seuls quelques détails juraient avec ce statut. Ses joues étaient légèrement rosies par le sang qui s'écoulait en elle, sa poitrine tressaillait imperceptiblement sous les battements de son cœur, et ses yeux n'arboraient pas l'ocre luisant aussi puissant que les prunelles de sa famille. D'ailleurs ses yeux, c'étaient les mêmes que ceux de sa mère avant qu'elle ne soit transformée. Les mêmes prunelles sombres de ma mère qui reflétaient un âge plus vieux que le corps qu'elle avait eu, mais qu'elle n'atteindrait jamais. A cette réflexion ses yeux s'emplirent de larmes, détail encore qui ne pouvait appartenir aux vampires.
Vivement je me détournai de ce superbe portrait qui me causait trop de souffrance. Cependant je ne pu me résoudre à l'ignorer, et de nouveau je replongeai dans son image. Etait il possible qu'un enfant ressemble autant à ses parents ? J'avais tout les traits somptueux de mon père, que je considérais de loin comme étant le plus beau de tous les vampires. Mais ma mère était tellement présente aussi, cette mère humaine dont les seuls souvenirs n'étaient que cris et sang. Comme j'aurais aimé pouvoir faire ressurgir d'autres souvenirs de sa vie passée, mais je n'avais que ceux là. Lentement j'allai poser ma main contre le visage qui me regardait dans la glace.
- Quel âge suis-je censée avoir ? Dis-je doucement, toujours attirée par mon reflet.
- D'après nos calculs, je dirai que tu t'es figée dans tes 17 ans.
- 17 ans… Répétais-je pour moi-même. Cet âge ne correspondait en rien à ma mère. Elle était plus âgée quand ils l'avaient transformée. Par contre mon père avait été figé dans le même âge. Cette pensée me fit sourire, mais mon sourire retomba tout aussi vite. Je fis volte-face pour contempler Carlisle.
- Je veux le voir ! Lâchai-je tout à coup. Carlisle ne laissa aucun sentiment troubler son beau visage, comme toujours, et me toisa calmement.
- Tu ne pourras pas le ramener, il n'est pas encore prêt. Dit-il de sa voix neutre et posée.
- Je veux juste qu'il me voit !
- Tu te feras du mal en le voyant.
- Je me doute de l'état dans lequel il doit être. Mais il le faut Carlisle ! Je ne crains plus rien ! Les Volturi ont été détruits par les autres clans ! Il ne pourra rien m'arriver !
- Je sais que tu ne crains rien. Souffla-t-il, presque vaincu par mon regard suppliant et déterminé. Je m'approchai du bureau et posai mes mains sur les siennes.
- Il faut que je le voie… Achevai-je dans un murmure, posant mes prunelles dans les siennes. Il soupira puis releva le visage pour me contempler.
- Tu as grandi trop vite petite Nessie. Son visage exprimait toutefois l'amour et la fierté.
Radieuse et excitée je me penchai pour l'embrasser sur le front puis quittai la pièce à la vitesse de la lumière. Peu à peu mon corps avait retrouvé sa force, et il semblait s'accommoder du nouveau cycle lent que prenait le sang dans mes veines. Trop impatiente je ne descendis pas les marches jusqu'au bout et sautai par-dessus la rambarde pour rejoindre le salon.
- Alice !!! Appelai-je une fois arrivée dans celui-ci. Esmée qui lisait sur le canapé me dévisagea avec étonnement et Jasper cessa de regarder la télévision avec une même expression de surprise. Je trouvais ça tellement génial qu'ils ne puissent rien savoir de mon futur, c'était très utile aussi.
- Quoi ? Lança ma tante en revenant du garage en compagnie d'un Emmett couvert de graisse de moteur. Tout deux nous rejoignirent d'un air retissant. Il était rare que je sois aussi pressée et trépignante. Sans attendre de les ménager, je me précipitai sur Alice pour lui prendre les mains et plonger mes yeux dans les siens. Elle du les lever quelque peu car je la dépassais depuis un mois. Je tenais ça de mon père.
- Dis-moi ou il est. Demandai-je alors gravement. Ma famille se tendit et Emmett s'avança brusquement pour nous séparer toutes les deux. Il posa une main sur mon épaule et me recula d'Alice fermement.
- Hors de question ! Siffla t'il en secouant son beau visage. Sa réaction aussi vive m'étonna et je le contemplai ahurie en levant les yeux vers lui. Contrairement à Alice, lui était beaucoup plus imposant que moi et sa carrure musclée restait impressionnante.
- Laisse là Emmett. Coupa Carlisle en descendant les escaliers. Esmée s'était levée et avait posé une main maternelle sur le bras de son fils furibond. Il n'en démordît pas et je sentis la colère qui émanait de lui. Il fit face à son père en serrant les mâchoires, serrant toujours sa main sur mon épaule
- Elle n'ira pas seule ! Je vais avec elle ! Lâcha mon oncle. Carlisle secoua doucement le visage avec un sourire. J'adorai mon grand-père et sa façon bien à lui de rassurer.
- Il ne m'arrivera rien ! Je dormirai dans un hôtel la journée et je ne sortirai que la nuit tombée, je ne parlerai à personne c'est promis ! Dis-je à l'intention de mon oncle pour le rassurer.
- Il fallait bien que ça arrive… Compléta ma grand-mère en m'envoyant un sourire tendre, bien que mêlé d'un peu d'anxiété.
C'était dingue, j'avais l'impression que c'était la première fois qu'ils réalisaient que j'étais adulte. Enfin une jeune adulte plutôt. Avaient-ils occulté comme moi ce reflet dans le miroir qui ne cessait de grandir et gagner en maturité ? Je ne pouvais pas vraiment leur en vouloir, il n'était pas normal qu'une si minuscule petite fille se transforme en quelques années en une jeune femme. Ils n'avaient pas eu le temps de suivre cette croissance démesurée.
- Je ne partirai qu'une petite semaine, je serai très prudente. Repris-je en reposant mon regard sur mon oncle énervé. De tous il était de loin le plus protecteur à mon égard. Mais ces derniers mois avaient été plus compliqué pour lui, je ne saurai dire pourquoi mais je le sentais différent vis-à-vis de moi.
Alice mit fin à la scène en repoussant son frère puis me prit la main pour m'emmener dans le garage. Derrière nous j'entendais Jasper rassurer Emmett. Le garage était plongé dans l'obscurité, mais nous n'avions pas besoin de lumière. Alice s'éloigna un instant puis revint me poser des clefs dans la main. Je fixai les petits bouts de métal dans le creux de ma paume. Je savais pertinemment de quelle voiture il s'agissait, le cabriolet flamboyant de Rosalie. J'aurai préféré la Volvo argentée de mes parents, mais mon père avait disparu avec et avait certainement du la détruire, pour bruler tout les souvenirs qu'elle contenait. Sans m'en rendre compte j'avais serré le point si fort que je failli tordre les clefs.
- Emmett m'en veut ? Demandai-je alors le visage baissé. Alice qui retirait la bache poussiéreuse de la voiture se figea un instant, puis se tourna vers moi. J'aurais tout donné pour pouvoir lire dans ses pensées. Je me demandai avec une curiosité morbide ce qu'elle avait bien pu voir sur Emmet.
- Ne t'en fais pas pour lui, ça lui laissera le temps de mettre certains choses au clair avec lui-même. Sourit-elle sans plus entrer dans les détails. J'haussai les épaules, un peu triste qu'elle ne me dise pas tout, mais Esmée entra dans le garage à son tour et me fit oublier. Elle lança une valise à Alice qui s'empressa de la ranger dans le coffre.
- Soit prudente trésor. Me dit-elle de sa douce voix en me posant une paire de lunette noire sur le nez. Ne parle à aucun humain et si tu croises d'autres vampires, ne t'attardes pas. Reprit-elle ensuite avec ce visage si maternel.
- Promis
- Allez, monte vite avant que les hommes ne changent d'avis. Ils ont du mal à laisser le petit oiseau quitter le nid ! Rit la belle Alice en m'ouvrant la portière rutilante de la décapotable.
Je montai sans un mot, un peu anxieuse, tandis qu'Esmée ouvrait la porte du garage. Mon habilité de vampire fit le reste à ma place, mes mains t mes pieds savaient exactement ce qu'il fallait que je fasse. Je tournai la clef et le moteur lâcha un rugissement impressionnant. Alice me glissa un papier avec un sourire entendu et en une pression de pied la voiture quittait le garage à une vitesse folle. Mes cheveux volèrent derrière moi alors que j'accélérais toujours plus sur la route infinie et déserte qui m'emmenait loin de Forks.
