5 - Soufrance

Je ne dormis pas en arrivant dans ma chambre, me forçant à garder les yeux ouverts. Il fallait que je tienne le plus possible pour pouvoir m'endormir uniquement le matin, car je ne pourrai pas sortir à la lumière du jour et je devais être parfaitement en forme la nuit venue pour retrouver mon père. Après un long bain moussant, je me pelotonnai dans mon peignoir aux initiales de l'hôtel et me vautrai dans le canapé.

Cette suite était somptueuse, même pour mes habitudes luxueuses de Cullen. Le lit était assez exceptionnel, à baldaquins avec de ravissants coussins et une couette moelleuse. Mon corps me suppliait de m'y jeter toute entière et de m'y enrouler, mais il fallait que je tienne. J'allumai alors l'écran plat et tachai de trouver quelque chose d'intéressant malgré l'heure très avancée de la nuit.

Je sursautai en agrippant l'accoudoir. Oh non il faisait jour ! Je m'étais endormie… Mon ouïe développée m'averti alors qu'un cœur battait dans la même pièce que moi. Les cheveux en bataille je fis volte-face et poussai une exclamation de surprise en voyant un homme assis à la table du salon, derrière moi. Je mis un certain temps à reconnaitre mon compagnon de route, feuilletant un journal et sifflotant.

- Ryan ?! Lançais-je en réajustant bien mon peignoir sur mon corps. Il ne leva pas les yeux du journal et m'envoya un salut de la main.

Etonnée, je le dévisageai en essayant de trouver ce qui avait changé chez lui. Déjà il n'avait plus ces horribles chiffons crasseux qui lui servaient d'habits, il était rasé de près et sentait extrêmement bon. Ses cheveux dorés toujours coiffés en bataille mais cette fois par une main de maître. Son visage ressemblait quelque peu à celui de Carlisle, avec une dizaine d'années en moins. Ses yeux étaient d'un bleu presque turquoise et de petites fossettes se dessinaient au coin de ses lèvres lorsqu'il lisait quelque chose d'amusant dans le journal.

- Si tu n'avais pas dormi si tard tu aurais profité de leur super centre de soins. Je me suis fait chouchouter. Je savais même pas qu'il y avait des boutiques dans les hôtels… Tu savais toi ? Sourit-il en pliant le journal et en le posant sur la table.

Les boutiques ? Voyant que je ne faisais pas le rapprochement avec ce qu'il venait de dire il se redressa et écarta légèrement les bras en tournant sur lui. Je lançai une petite exclamation et roulai des yeux. Môsieur s'était acheté des fringues… Une belle chemise anthracite, un jean sombre très classe et une sacrée paire de chaussures. C'est Alice qui aurait apprécié. Il était sacrement bien bâti le fourbe, il n'avait pas grand-chose à envier aux vampires.

- Biensûr je l'ai mis sur le compte de la chambre, ça ne te dérange pas j'espère ? Disons que tu c'est une sorte de prêt ! Je n'aurai qu'à mendier 3 mois et j'aurai assez pour te rembourser ! Dit-il avec cet air malicieux et intelligent qui lui était propre.

On sonna alors à la porte et je me tournai vers lui avec un sourcil arqué. Il rit derechef.

- Ok, y aura aussi ça à te rembourser !

Il se précipita vers la porte et l'ouvrit avec un large sourire. Un employé entra en poussant un chariot sur lequel était servi un repas des plus somptueux. Ryan se frotta les mains en contemplant la nourriture puis contempla l'employé qui patientait l'air gêné.

- Quoi ? Vous voulez récupérer le chariot ? Demanda-t-il étonné. L'employé sourit et me regarda d'un air entendu.

- Il veut un pourboire… On donne toujours des pourboires aux employés. Regarde dans l'enveloppe sur la table de chevet. Baillai-je en me laissant retomber dans le canapé. Dieu que j'étais épuisée.

- Euh… Hum… Vous n'auriez pas la monnaie sur 100 dollars ? Marmonna Ryan d'une drôle de voix. Je me redressai pour voir ce qu'il traficotait. Il tenait l'enveloppe entrouverte et la fixait comme s'il voyait le Christ en personne.

- File lui un billet et vas t'en avec lui pitié ! Maugréai-je en fourrant mon visage sous un oreiller. J'entendis un bruit de billet avec un merci très enjoué de l'employé, puis la porte se referma.

- Je sais que tu es encore là Ryan… Soupirai-je après une minute de silence. Il ne pouvait pas le savoir, mais j'entendais ses battements de cœur aussi fort que s'il s'était mis à danser et chanter.

- Je ne voulais pas partir avant de t'avoir montré ça ! Rit-il en s'asseyant près de moi en en me tendant une petite carte. Intriguée je me rassis et attrapai la fine carte aux dorures de l'hôtel. Je la retournai entre mes doigts et sourit en voyant ce qui y était griffonné. « Burnside Street, Grasham – wood, 18 ème avenue »

- J'ai demandé à l'accueil de l'hôtel. Il te suffira de grimper dans un taxi si as peur de perdre. C'est gigantesque Portland. Il se passa une main dans les cheveux puis contempla l'enveloppe avec un sourire.

- Sacré argent de poche pour le weekend.

- Ma famille m'aime beaucoup. Répondis-je distraitement. Je regardais toujours la petite carte avec un nœud au ventre. J'avais beau avoir le corps 'une jeune femme de 1è ans, mon regard lui, semblait avoir plusieurs siècles.

- Il faut que tu partes Ryan. Lâchai-je tout à coup en relevant mon beau visage vers lui. Il me contempla gravement, sans sourciller et je pu sentir son malaise. Avais-je l'air si angoissée et peu sûre de moi ?

- Je te remercie de tout ce que tu as fait. Mais je dois continuer seule maintenant. Dis-je en lui souriant. Je m'avançai sur la table basse pour attraper l'enveloppe dans le but de lui donner quelque chose, mais sa main vint se poser sur la mienne et la repoussa. Il fut surpris et relava les sourcils.

- Tu devrais t'habiller, tes mains sont froides.

- Pourquoi refuses-tu que je t'aide à mon tour ? Le coupai-je dans son étonnement. Mes joues avaient rougi, vexée qu'il ait découvert l'un de mes secrets. Heureusement celui-là pouvait se rattraper. Je me frottai les mains l'air de rien, comme si j'essayais de me réchauffer. Heureusement que je n'étais qu'une demie-vampire, et que ma température ne soit pas aussi glaciale que celle de mes confrères.

- Je n'ai pas fait grand-chose ! Et puis tu m'as fait de beaux cadeaux ! Sourit-il en tapotant sa chemise avec un air mutin. Il quitta le canapé puis marcha jusqu'à la salle de bain. Il revint avec une serviette qu'il déposa près du chariot et commença à y amasser le plus de nourriture possible.

- On ne perd pas ses mauvaises habitudes ! Acheva-t-il avec un sourire gêné.

Je secouai doucement le visage. Il allait sortir et se balader dans l'hôtel avec une serviette de nourriture en baluchon ? C'était difficile de le comprendre, moi qui n'avait jamais manqué de rien. Je l'accompagnai jusqu'à la porte sans trop savoir quoi dire. Il secoua la main comme pour m'en enlever l'idée, puis me fit son salut de militaire et disparu dans les couloirs de sa démarche guillerette et sereine. Dans le creux de ma main, la petite carte se chiffonna quelque peu.

La nuit était enfin tombée, il devait être dans les 10 heures du soir quand je décidai enfin de quitter ma chambre. Trop inquiète de me perdre, je suivis le conseil de Ryan et fit appeler un taxi par l'accueil. En moins d'une minute il y en avait un qui m'attendait au pied de l'hôtel et je m'y engouffrai sans un mot.

- Burnside Street près de la 18ème je vous prie.

Cette ville ne semblait jamais dormir. Il y avait tant de voitures et de gens sur les trottoirs. Nous roulâmes longtemps avant d'arriver enfin à Burnside Street. Dès que je vis le panneau je le sommai de s'arreter, ce qu'il fit sans demander son reste et à lui aussi je lui donnai un billet de 100 dollars avant de sortir en courant de la voiture. Alice aurait du me donner des petites coupures plutôt que ces liasses peu pratiques. Je n'avais pas le temps de penser à tout ça et déjà je suivais la rue.

Le temps s'éccoulait trop vite, et cette rue semblait sans fin… C'était l'une de ces rues qui traversait la moitié de la ville. Comment aurais-je pu trouver mon père ? Ok, je devais me calmer et respirer. Je fermai les yeux, faisant abstraction aux garçons qui me hélaient ou me sifflaient de loin. Je laissais mes sens prendre possession de la rue, et mon odorat fouilla chaque être humain présent. Aucune trace d'odeur immortelle. Je regardai furtivement l'heure digitale d'un panneau de pharmacie et la panique commença à m'envahir. 23h15. Je tournai en rond depuis déjà 30 minutes.

Puis tout à coup ma vision nocturne se figea sur un panneau, et mon cœur manqua de s'arrêter quand, même de si loin, je pu lire ce qu'il indiquait. Le parc Bella Vista ! Un parc portait le même nom que celui de ma mère ! Voilà la chose qui était réellement importante dans Burnside Street ! Le parc Bella ! Je retirai vivement mes talons aiguilles et les laissai tomber derrière moi sous l'étonnement des passants puis me mis à courir aussi vite qu'une humaine aurait pu courir pied nus.

Quand j'arrivai dans le parc, son odeur me sauta au nez, il était là ! Dans l'obscurité du parc désert. Cette fois, à l'abri des yeux j'utilisai ma vraie vitesse. Un hurlement brisa le silence du parc et je su que j'arrivai trop tard. L'odeur du sang se fit plus forte et je me remis à courir pour arriver jusqu'à lui. Ce que je vis m'arracha un cri.

Un homme gisait dans l'herbe, ses membres tressaillant et lâchant de faibles gargouillis. Au dessus de lui, mon père s'abreuvait de la blessure de son torse, penché en avant et dissimulant son visage. Je plaquai une main sur ma bouche et mon nez pour combattre l'envie naissante de le rejoindre dans sa soif. Il s'arrêta alors et se laissa tomber en arrière dans un gémissement de souffrance. Il s'écarta en arrière puis tituba jusqu'à l'arbre le plus proche sur lequel il s'appuya.

J'enjambai le corps sans vie et accouru auprès de mon père. Il s'était laissé glisser le long de l'arbre et se cachai le visage de ses mains. Je m'agenouillai près de lui et le serrai dans mes bras, les larmes coulant silencieusement le long de mes joues. Son odeur m'était si douce et familière, c'était comme si ces cinq dernières années n'avaient pas existées. Je passai une main dans ses cheveux cuivrés pour calmer ses respirations haletantes.

- Chut papa… Murmurai-je à son oreille en déposant un baiser sur son front.

Il voulu me repousser avec honte mais il était trop anéanti, il rejeta sa tête en arrière et la frappa à trois reprises contre le tronc. Je l'obligeai à tourner le visage vers moi de ma main et ses yeux s'écarquillèrent avant qu'il ne gémisse de nouveau en la détournant.

- Tu lui ressemble tellement ! Gémit-il en crispant les mains. Je me mordis l'intérieur de la joue, consciente de la douleur que je devais lui évoquer.

- Je te ressemble beaucoup plus. Souris-je en essuyant du revers de ma main le sang qui coulait de sa bouche et le long de son menton.

Il eut un faible sourire en me contemplant. Il était le même que dans mes souvenirs. Moi qui pensais qu'avec le temps j'avais exagéré la beauté de ses traits, je me trompais. Edward Cullen était toujours là, figé dans l'extrême perfection de ses 17 ans. La tristesse était cependant toujours maîtresse de ses expressions, mais ce qui m'inquiétait le plus restait cette profonde faiblesse. Comme si la lutte devenait trop dure pour lui, et qu'elle rongeait peu à peu la volonté de ce corps indestructible. Seules ses prunelles différaient de mes souvenirs, elles étaient d'un rouge terne et sombre. Ses mots me firent quitter mes pensées.

- Ton cœur bat si doucement. Te voilà immortelle. Il avait parlé avec un faible sourire.

- C'est arrivé hier, je voulais absoluement te montrer. Répondis-je émue. Il eut une sorte de rictus tout en posant ses bras sur le haut de ses genoux recroquevillés.

- J'ai du mal à croire qu'ils t'ont laissé partir...

- Je suis adulte maintenant, ils n'ont plus trop le choix. Répondis-je par ce même rictus en jouant avec ses mains distraitement. De longues minutes s'écoulèrent tandis que nous nous dévisagions l'un et l'autre. Puis mon père brisa le silence de sa belle voix empreint de gravité.

- Je ne repartirai pas avec toi Renesmée.

Je serrai les mâchoires tout en essayant de contrôler mes larmes. Sans m'en rendre compte je lui avais serré les mains si fort qu'elles en tremblèrent. Je sais bien ce que j'avais promis à Carlisle, mais je ne pouvais pas me résoudre à laisser mon père ici… Il était tout ce que j'avais, et j'avais attendu ces cinq dernières années avec la certitude que nous nous retrouverions un jour.

- Un jour oui… Mais pas maintenant. Marmonna-t-il en réponse à mes pensées. Il essuya mes larmes de sa main et je la plaquai contre ma joue, l'empêchant de la quitter. Mon corps sanglotait à présent.

- Maman n'aurait pas voulu que tu m'abandonne ! Lâchai-je durement en serrant plus fort sa main contre ma joue. Ce n'était pas très futé de parler de ma mère, et si je ne l'aimais pas tant et craignait sa souffrance, je lui aurai envoyé des centaines de souvenirs de celle-ci à la figure.

- Ne le fais pas chérie. Dit-il avec un autre faible sourire. Je secouai la tête.

- Si j'essaye de survivre c'est pour toi. Continua-t-il doucement, comme pour se justifier. Cette phrase me fit pousser un grondement sourd.

- Je n'ai pas besoin d'un père qui survive ! Criai-je en repoussant sa main furieusement et en me levant d'un bond. Il resta figé la main en l'air, me contemplant avec étonnement et inquiétude. Je fis quelques allers retours devant lui en fulminant. Je m'arretai tout à coup et le fusillai des yeux, les yeux de ma mère.

- Tu as gagné ! Tu peux mourir et aller la rejoindre ! Je n'ai plus besoin de toi Edward ! Et si tu ne trouve pas le moyen d'y arriver, je veux bien te tuer, là maintenant ! Criai-je en serrant les poings si fort que je les aurais brisés si je n'étais pas demi-vampire.

Jamais je n'avais appelé mon père par son prénom, mais la haine faisait faire de drôles de choses. Oui, la haine… Je le détestais d'être ce qu'il était ! Je le détestais de ne pas se battre plus dur pour moi ! Je le détestais d'être encore en vie ! A chacune de mes nouvelles pensées son visage se décomposait, et j'eus la sensation que la dernière petite partie encore en vie de son être venait de mourir.

Pour ma part, j'avais perdu l'ultime espoir de combler ce vide de mon cœur d'enfant. Oui en cet instant, j'étais définitivement devenue adulte. Je tournai les talons, laissant l'épave de mon père contre cet arbre, avec tous mes souvenirs heureux. J'allai maintenant rejoindre ceux qui m'aimaient vraiment et qui ne m'avaient jamais laissé… Bien sûr je savais qu'il lisait mes pensées, ce pourquoi j'y allai aussi fort.

- Emmett ? Sanglotai-je au téléphone, enroulée dans la couette de l'hotel.

- Je le savais ! J'en étais sûr ! S'énerva-t-il au bout de la ligne. Derrière ses grognement retentit un bruit de verre brisé. C'était tout mon oncle ça, briser tout ce qui lui passait sous la main.

- Je viens te chercher ! Ou es-tu ! Siffla-t-il tout à coup.

- Non, inutile, je vais rester encore un peu ici… Reniflai-je en me passant une main dans les cheveux. Nouveau grognement d'Emmet. J'étais heureuse qu'Alice ne puisse pas détecter ma présence.

- Tu as essayé de le ramener Nessie ! M'engueula-t-il. Ma gorge se serra de culpabilité. Comme toujours je n'avais écouté personne.

- Il se nourrit d'humains Emmett… Sanglotai-je de nouveau. Mon oncle respira profondément, conscient que j'allais mal et que ce n'était pas le bon moment pour les remontrances. Quand il me parla à nouveau il avait retrouvé cette belle voix grave que j'aimais.

- C'est normal, le sang humain est puissant, c'est la seule chose qu'il ait trouvé dans son désespoir pour se donner des forces.

- Mais tu ne l'as pas fait toi ! M'écriai-je. Je réalisai trop tard l'erreur que je venais de faire…

Parler de la mort de Rosalie était très égoïste de ma part, décidément je n'étais qu'une sale gosse qui ne pensait qu'à elle. Mais au fond de moi je désirais savoir pourquoi leurs deuils avaient été si différents. Il n'en avait jamais parlé depuis le jour ou cette guerrière inconnue lui avait arraché celle qu'il aimait. 3 ans de mutisme n'étaient rien en comparaison de la douleur de mon père. Un soupir à vous déchirer le cœur résonna dans l'appareil et je m'en voulu à mort.

- Tu ne peux pas comparer Nessie. Ton père et ta mère n'étaient pas deux vampires sauvés de justesse de la mort et qui décidèrent de vivre ensembles parce qu'ils étaient de la même race… Expliqua-t-il doucement. J'hochai la tête, comme s'il avait pu me voir. Il ne voulu pas entrer dans les détails, mais c'était inutile, j'avais compris…

- Je n'arrive pas à dormir seule. Soupirai-je alors, déviant la conversation. Mes mots semblèrent le ravir.

- Alors reviens ! Promis je ne t'embêterai plus au réveil ! Supplia-t-il presque. Je ris en me redressant dans le lit. Il devait être satisfait d'avoir réussi à me redonner le sourire. Mais il savait pertinemment que je n'allais pas revenir aussi facilement. En tout cas pas après les horreurs que j'avais dites à mon père.

- Ne suis-je pas trop grande pour avoir encore besoin de dormir avec quelqu'un ? Susurrai-je amusée. Je senti que ma réplique le désarma.

- Ça a un cœur qui bat moins vite et ça se croit grande ! Marmonna-t-il. Je ris de nouveau en tapotant un oreiller.

- Beaucoup de choses vont changer maintenant. Dis-je dans un souffle.

- Je sais.

- Passe le bonjour à tout les Cullens qui écoutent. Souris-je en levant les yeux au plafond. Des petits chuchotements et des « chuts » imperceptibles se firent entendre puis je refermai l'appareil sur un rire mutin d'Esmée. Ma famille me manquait.