6 - Prise de conscience
Quel soulagement de voir les murs de notre maison se profiler au loin. Moi qui avais des envie d'ailleurs, je réalisai maintenant à quel point cet endroit était parfait et rassurant. Ici nous vivions libres et heureux. C'était chez moi. Emmet ouvrit la portière et je descendis de ses jambes. Le 4x4 qui nous suivait de près me frôla et manqua de m'écraser. J'entendis Jasper se marrer et Carlisle descendit à son tour le visage illuminé. Je me demandais bien ce qui le rendait comme ça. Mon père sauta de la banquète arrière et Carlisle le dévisagea avec tendresse. Voilà ce qui le rendait si radieux.
- Oh vous n'avez pas fait ça ! Clamai-je outrée en voyant Jasper sortir un Ryan tout en saucissonné et bâillonné. Jasper rit de nouveau et quitta le garage en enroulant son bras autour des épaules d'Alice.
- Il va bien Nessie, nous l'avons juste maîtrisé pour qu'il ne se fasse pas de mal ! M'expliqua Carlisle, soucieux de ma réaction.
- Mais vous l'avez emprisonné dans le câble de remorquage ! Continuai-je choquée alors qu'Emmet balançait le pauvre Ryan par-dessus son épaule. Carlisle m'envoya un regard désolé puis je suivis le mouvement en dehors de la pièce sombre.
Emmet posa le malheureux dans le bureau de Carlisle, sur la table d'opération en métal qu'il sortait quand il y avait urgence. J'examinai mon compagnon de route et fut soulagée de voir que pendant les longues heures de voyage sa blessure à la gorge s'était complètement réparée. J'avais mal pour lui, car malgré le bâillon, ses cris étouffés me fendaient le cœur. Etait-ce si horrible ? Je me sentais honteuse d'être la seule dans cette demeure à n'avoir jamais connu cette souffrance.
- Je vais veiller sur lui, Nessie il faut que tu t'occupes un peu et penses à autre chose.
Je souris tendrement à mon grand-père puis quittai le bureau. En bas, je perçu des murmures. En descendant l'escalier je vis mon père sur le canapé, penché en avant et le visage posé entre ses mains. Alice jouait avec les cheveux de celui-ci et de l'autre coté Esmée lui caressait le bras. Ils se tournèrent tous pour me regarder arriver.
- Bien, j'ai deux-trois choses à faire. Lança Esmée en se redressant et en se raclant la gorge.
Alice acquiesça et s'empressa de partir comme si elle aussi avait tout à coup des choses toutes aussi importantes à faire. Toutes deux toisèrent Emmet fixement. Il était appuyé contre le mur et regardait mon père en coin. Il râla mais daigna quitter le salon en trainant des pieds. Je rejoignis le canapé et me blottis contre mon père. Il hésita un instant puis enroula son bras autour de mes épaules.
- Tu vas rester ? Demandai-je timidement.
- Je vais essayer.
Son beau visage était tourné dans une direction que je ne connaissais que trop bien. Derrière ce mur blanc se trouvait l'endroit ou reposaient les deux pierres scintillantes. A l'étage un cri brisa notre contemplation puis nous entendîmes un vague bruit de lutte avant que les cris ne redeviennent étouffés. Carlisle avait sans doute voulu retirer le bâillon, mais il avait vite changé d'avis. Il était beaucoup trop bon envers les humains. Nous restâmes des heures sur ce canapé sans bouger, jusqu'à ce qu'Alice vienne nous chercher.
- Allez petit frère, il est temps de revoir ton régime alimentaire. Sourit-elle en attrapant le bras de mon père pour le soulever. Celui-ci fit une moue anxieuse puis posa ses prunelles rouges sur moi.
- Tu vas y arriver. Lui dis-je pour le rassurer.
Il hocha doucement la tête puis se laissa entrainer par sa sœur et Jasper dans la forêt. Cela risquait d'être dur pour lui… Car s'il n'avait plus le sang humain pour le conserver dans un état de frénésie salutaire, la souffrance risquait de lui retomber dessus assez violemment. Mais j'étais fière qu'il tente l'expérience pour moi.
Pour ma part je me dirigeai plutôt dans la cuisine, car l'odeur qui y émanait me donna l'eau à la bouche. Esmée devait se douter que je ne partirai pas une journée entière loin de Ryan et elle m'avait préparé un vrai petit festin. Je m'assis à la table et elle me servit avec un tendre sourire en m'embrassant dans les cheveux.
Ils ne rentrèrent pas cette nuit, preuve que mon père devait avoir quelques difficultés à se repaitre uniquement de sang animal. J'allai donc dans sa chambre, qui fut la mienne durant cinq ans, et y trouvai Emmet avachis sur le lit. Il leva le bras, comme il l'avait fait des milliers de fois, et avec un soupir de soulagement je m'allongeai contre celui-ci. Au moins cette nuit il me protègerait des cauchemars. Je ne me rendis pas compte des heures de sommeil qui défilèrent.
- EMMET !!!
A peine eussè-je le temps d'émerger que mon oncle avait déjà bondi hors du lit et escaladait les marches jusqu'au bureau. Je sautai à mon tour hors de la chambre, un peu plus chancelante, et grimpai. La porte du bureau était grande ouverte et Esmée, Carlisle et Emmet s'activaient autour d'un Ryan hurlant et convulsant. Je regardai la scène sans comprendre. N'était-ce pas normal ? Il souffrait à cause du poison non ? Alors pourquoi étaient-ils tous en panique ?
- Emmet tiens lui les bras ! Ordonna mon grand-père en quittant la table pour farfouiller dans un placard.
Mon oncle s'exécuta avec l'aide d'Esmée. Je plaquai mes mains sur mes oreilles tant les cris de Ryan étaient horribles. Carlisle revint avec une seringue. Pourquoi une seringue ? Après deux jours de transformation sa peau devrait être aussi dure que du marbre ! Pourtant il planta l'aiguille dans son bras sans aucune difficulté. Ça, ce n'était pas normal du tout ! J'approchai de la table les yeux écarquillés.
Je cherchai des explications dans le regard de mes semblables, mais ils ne lâchèrent pas l'humain des yeux, comme s'ils écoutaient. Je m'avançai pour tenir la tête de Ryan et plaquer une main devant sa bouche. Il ne cessa pourtant pas d' hurler et de tendre les muscles de son cou au risque de ses les arracher de douleur. Un liquide blanchâtre coula alors le long du coin de ses lèvres et Carlisle l'épongea avec une stupéfaction morbide. Je reconnu l'odeur de la morphine… Incroyable.
- Incroyable ! S'exclama Carlisle comme s'il avait lu dans mes pensées.
- Il rejette la morphine ! Reprit-il avec un air trop enjoué et curieux pour une telle situation.
- Que se passe-t-il ! Clamai-je alors, perdue.
Mais personne n'eut le temps de m'expliquer car ses convulsions cessèrent ainsi que ses hurlements. La pièce devint si silencieuse que je frémis. Puis quelque chose d'inimaginable se produisit. Nous tendions tous l'oreille, fixant ce corps sans vie, sans ciller. Je sursautai quand je l'entendis. « Toum ». Je levai les yeux vers Carlisle quand un autre arriva. « Toum ». Quand le troisième se fit entendre Emmet recula vivement de la table.
- Impossible ! Siffla-t-il.
- Il a arrêté de battre il y a une heure… Murmura Esmée ahurie.
Pourtant c'était la vérité. Son cœur s'était remis à battre. Après deux jours en contact avec le plus mortel des venins, celui qui vous tuait irrémédiablement, celui qui vous faisait passer de l'autre coté, ce même venin qui avait transformé toute ma famille… He bien après deux jours, son cœur qui s'était arrêté une heure auparavant battait de nouveau. Et le pire dans tout ça, c'est qu'il était redevenu humain.
- Son corps à attendu que le venin guérisse ses blessures, puis il l'a rejeté !
Carlisle avait parlé comme s'il n'y croyait pas lui-même, mais qu'il y était bien forcé vu que la preuve gisait sous ses yeux. Les battements devenaient de plus en plus rapide, jusqu'à égaler ma propre cadence. Moins d'une demi-heure plus tard, il ouvrait les yeux. Carlisle lui fit une nouvelle piqure de morphine et Ryan siffla en roulant des yeux. Quand il me vit, il me sourit de son visage épuisé.
- Ne la rejette pas celle là ! Avertit mon grand père avec un air malicieux en retirant la seringue de son bras.
- Avec plaisir… Marmonna Ryan d'une voix pâteuse.
Il accueillit la morphine dans ses veines avec un soulagement plus que justifié. Esmée était redescendue lui chercher de quoi le rafraichir et lui redonner des forces, et nous nous restâmes plantés là, effarés. Après une nouvelle demi-heure, Ryan se souleva même pour s'asseoir sur le rebord, passant régulièrement une main devant son visage creusé. Carlisle n'en revenait toujours pas et farfouillait dans ses manuels en quête d'explications. Emmet et moi essayions de lui expliquer ce qui venait de lui arriver, tout en évitant les détails.
- Tu es en train de me dire que toi et ta famille êtes une sorte de bande de Draculas et que j'ai faillis être vampirisé dans le parc ?! S'exclama t'il les yeux aussi grands que des soucoupes.
- Désolé mais dans le parc tu n'étais juste qu'un encas, il n'y avait pas de vampirisation au programme ! Se moqua mon oncle en croisant les bras sur sa poitrine imposante. Ryan le dévisagea et se ratatina un peu plus sur sa table d'opération. Derrière lui la machine bipait au rythme de ses signes vitaux.
- Je suis désolée de t'avoir mêlé à tout ça, mais nous pensons que tu as un rôle important à jouer, et ce qu'il s'est passé ce soir est un signe ! Dis-je avec douceur, pour remplacer l'indélicatesse de mon oncle. L'humain ne sembla pas convaincu et toisa Carlisle avec inquiétude.
- Oh ! Je ne t'ai pas présenté mon grand-père, Carlisle ! Il essaye de comprendre comment tu as réussis à rejeter le venin. Expliquai-je en montrant de ma main le beau vampire penché sur un tas de bouquins.
A l'entente de son nom il se releva et salua respectueusement le jeune homme. Ryan contempla le vampire soit disant grand-père, au visage trentenaire, et se tourna de nouveau vers moi avec la tête du type à qui on ne la fait pas, mais à ce moment là le reste de ma famille déboula dans la pièce. Ryan sursauta et Alice poussa un petit cri, suivit de jasper qui s'arrêta de respirer. Tous nos yeux se rivèrent alors sur mon père, plaqué contre le mur et haletant. Il le fixait avec panique tout en s'écrasant le plus possible contre le mur opposé, son regard rouge sang éclatait d'une lueur carnacière.
- Papa !!! Criai-je en me jetant devant Ryan les bras écartés. Ryan manqua de tourner de l'œil. Heureusement Jasper et Esmée avaient pris le dessus et emmenaient mon père loin de la tentation. Alice se précipita vers nous furibonde.
- Pourquoi est-il humain !!!
- Alors c'est ton père qui a essayé de me bouffer dans le parc ???!!! Geignit le malheureux, la respiration saccadée.
Derrière, les bips de la machine s'emballaient. Le pauvre ne supportait pas trop le fait que 6 vampires luttent pour ne pas le dévorer, et semblait avoir du mal à encaisser que mon père est le même âge que moi et que mon grand père frôle la trentaine. Je lui serrai la main pour le rassurer, mais mon geste ne fut pas apprécié à sa juste valeur car il se tourna vivement vers moi pour regarder si je n'étais pas en train de tâter la fermeté de sa chair succulente.
- Il devrait être vampire !!! Carlisle !!! Grogna Alice en tournant autour de la table nerveusement.
- Je sais Alice, j'essaye de trouver si un tel cas s'était déjà présenté dans le passé…
- Vous n'allez pas me manger n'est-ce pas ? Demanda tristement l'humain l'air terrifié. Emmet poussa un grognement amusé et je lui envoyai un regard noir, lui interdisant tout commentaire débile. Il roula des yeux et soupira.
- Vous n'avez pas à vous en faire, nous ne sommes pas dangereux. Nessie, explique-lui.
Je tachai dans l'heure qui suivie, par le biais de mon don, de lui expliquer notre existence inimaginable, nos histoires, notre mode de vie. Il sombra dans l'épuisement et je décidai de le laisser se reposer. Quand je descendis, je reçu les ondes de Jasper en pleine figure et je me sentis étrangement apaisée. Je supposai que cette onde était destinée à mon père. Il était assis au piano et contemplai les touches avec tristesse, comme s'il se remémorait un souvenir dont j'ignorais tout. Je m'assis à coté de lui et posai ma main sur sa jambe. Il sourit au souvenir que je venais de lui envoyer et se mit à jouer la mélodie que je désirais écouter.
Le lendemain Carlisle descendit en compagnie de Ryan, et je fus soulagée de le voir bien apprêté et un peu plus rassuré que la veille. Il semblait avoir retrouvé toutes ses forces et rien en lui ne laissait supposer une quelconque trace de transformation. Un mince sourire se dessina sur mon visage quand il s'empressa de s'asseoir contre moi sur le canapé sans jamais lâcher des yeux mon oncle assis sur le fauteuil d'en face. Un feulement monta doucement le long de sa gorge et je le fusillai de mes prunelles marron.
- Alors comme ça tu as sauté dans sa voiture ? S'amusa Alice en s'asseyant à son autre coté pour le dévisager intensément. Quelle curieuse celle là… Ryan se passa une main dans les cheveux, gêné.
- Si je m'étais douté…
- Hahaha ! Même en t'en doutant tu aurais quand même sauté ! On ne résiste pas beaucoup aux vampires ! S'enjoua ma tante en papillonnant des yeux. Jasper souffla et elle lui tira la langue. Il sourit avec réticence puis me lança un regard amusé.
- Elle ne s'est pas trop débattue non plus pour m'éjecter de la voiture !
Emmet se redressa vivement et grogna derechef en serrant les poings. Esmée qui venait d'arriver lui appuya fermement sur l'épaule pour le rasseoir puis se dirigea vers les escaliers pour aller tenir compagnie à son mari. Il leva les mains avec un air de persécuté, mais il n'avait qu'à s'en prendre à lui-même. Sa conduite envers lui était vraiment déplacée et puérile. Ryan me fit un signe de tête et j'acquiesçai tandis que nous nous redressions. Il m'intima de nous rendre dehors et je le suivis curieuse. Une fois dehors dans le jardin il fit les cents pas avant d'enfin me faire face.
- Donne-moi une seule bonne raison de rester ici ! Lança-t-il nerveusement en plaquant une main sur son front.
- He bien… J'ai besoin de ton aide ? Tentai-je au hasard avec un sourire suppliant. Il poussa une petite exclamation enragée puis reprit sa marche circulaire autour de moi.
- Faudrait vraiment que ça soit important pour compenser le fait que ton oncle veuille m'encastrer la tête dans le mur et que le reste de ta famille lutte contre l'envie de me siroter comme une Margarita !
Je soupirai en détournant les yeux, consciente de son angoisse, quand mon regard se posa alors au fond du jardin, trop loin pour que ses yeux humains puissent l'apercevoir. A l'orée de la forêt, mon père s'était laissé tomber au sol et enlaçait une des deux pierres, le corps parcourus de soubresauts. Mes yeux devinrent humides et je les détournai vivement pour les poser au sol.
- Crois-moi, c'est très important… Achevai-je la voix étranglée par les sanglots que je retenais. Sans doute l'avais-je ému, car il n'objecta plus jamais et resta là.
Une semaine plus tard nous étions prêts. Carlisle se dépêchait de mettre les valises dans le coffre sous les douces recommandations de son épouse. Jasper retirait les bâches des voitures et Alice s'empressait de fourrer d'autres affaires de dernières minutes dans mes sacs déjà à ras-bord. Comme si j'avais besoin d'autant de choses franchement…
- C'est sa façon de se rassurer. Sourit mon père en me caressant la joue.
J'adorais quand il répondait à mes angoisses spontanées. Il devait constamment lire ce que je pensais, mais il savait exactement quand j'avais besoin qu'il intervienne, et je l'en remerciais pour ça. Je posai ma main sur la sienne en soupirant. Je n'aimais pas l'idée d'aller à la rencontre d'un autre clan… A chaque fois que nous avions été en contact avec d'autres vampires cela se finissait mal. Mon père voulu me rassurer de nouveau et ouvrit la bouche, mais le moteur de la voiture rugit dans le garage et nous nous empressâmes de monter à bord.
- Soyez prudents ! Lança Esmée en nous envoyant des petits gestes d'au revoir inquiets.
Alice, Emmet et elle étaient chargés d'une autre mission. Ils devaient aller chercher des informations auprès de vampires solitaires. Une fois que je serai loin, Alice pourrait de nouveau se servir de ses visions et les localiser. Je me tournai pour regarder à travers le par brise arrière, et je les vis, tout trois alignés à l'entrée du garage.
Mon père passa alors son bras autour de mes épaules avec un sourire apaisant. Ryan nous lança un regard un coin, toujours autant étonné par cet échange familial inconcevable. Mon père rit doucement, surement en train de se régaler avec les pensées de mon ami. Il me toisa ensuite de son visage parfait d'adolescent. Je pouvais comprendre l'étonnement de Ryan, car après tout mon père et moi étions figés dans le même âge… Mais lorsque je contemplais son visage, je ne voyais pas cette barrière, je voyais le vampire centenaire plein d'expérience et protecteur, celui qui avait pris soin de moi avec amour et avait tout tenté pour ne pas se donner la mort, pour moi. Toutes ces choses, un humain ne pourrait jamais les comprendre.
- Vous n'aurez rien à craindre là bas, les vampires du clan de Tanya sont nos amis depuis fort longtemps, et ils partagent le même mode de vie que notre famille. S'enquit mon grand-père à l'attention du jeune humain, sans quitter la route des yeux. Jasper se tourna pour nous regarder à l'arrière de la voiture.
- Par mode de vie vous voulez dire… Pas d'humains au petit-déj c'est ça ? Marmonna un Ryan pas super enjoué par notre promenade.
Jasper et Edward éclatèrent de rire. Carlisle se contenta d'un mince sourire, toujours aussi consciencieux des émotions des humains. Il soupira et se ratatina un peu plus dans son siège. Mon père me fit un signe de menton vers sa direction et je compris que les pensées de mon compagnon ne devaient pas être très encourageantes. Je posai alors ma main sur celle de Ryan avec un sourire rassurant et il me la serra vivement. Il ne desserra pas son emprise tout le long du voyage jusqu'en Alaska.
