12 – Amour et Haine

- Emmett…

Je pleurais à présent en contemplant ce malheureux vampire dévasté qui fut autrefois une figure si solide. Son corps tressaillait, et je ressentais sa rage de ne pas pouvoir exprimer ses émotions comme je le faisais actuellement, en pleurant. Je rejetai la couverture qui entravait mes mouvements et me relevai de mon petit nid pour le rejoindre. Mes pieds nus ne pouvaient être tranchés par la roche, mais je pouvais sentir leur surface glaciale. Pas aussi froide que la peau de mon oncle lorsque j'entourai sa tête de mes bras.

- Je suis un monstre ! Gémit-il en serrant ses poings si forts sur le sol qu'il broya la roche.

- C'est faux ! Tu as veillé sur moi comme personne !

- Tu appelles ça veillé sur toi ?! Depuis des mois je suis incapable de me regarder dans une glace Nessie !

- Tu n'y peux rien ! J'ai grandi si vite ! Moi aussi je n'avais même pas réalisé que je devenais adulte ! Rétorquai-je en tentant vainement de le réconforter dans sa vision des choses.

- Toutes ces nuits Nessie ! Toutes ces nuits… Geignit-il en se cachant le visage de ses mains.

Je ne compris pas trop ce qu'il voulait dire par là, mais j'imaginais bien cette lutte mordante contre ses sentiments, et cette sensation d'être horrible tandis qu'il me serrait. Toutes ces nuits où j'avais si bien dormi dans ses bras alors que lui souffrait atrocement. C'est moi qui me sentis monstrueuse. De ma main je relevai son visage, repoussant ses bras et les plaçant autour de mes épaules pour qu'il me serre contre lui. Son expression était si triste.

- Je suis ton oncle ! Je n'ai pas le droit !

Il tenta de me repousser mais je n'en fis rien et me serrais un peu plus contre lui, blottissant mon visage dons le creux de sa nuque. Je réalisai alors qu'à cet instant je ne désirais être nul par ailleurs que blottie contre lui. Son torse se gonflait et s'abaissait rapidement et ses bras hésitaient. Il essaya une nouvelle fois de se reculer de mon étreinte mais je ne le laissai pas faire. La colère me grimpa.

- Ça suffit maintenant ! Tu n'es rien pour moi Emmett ! Tu n'es pas plus mon oncle qu'Edward n'est ton frère ni même Carlisle ton père ! Clamai-je en rivant mes pupilles furibondes dans son regard angoissé.

- Je sais que je ne suis qu'une gamine qui a grandi trop vite ! Je suis égoïste, capricieuse, inexpérimentée, tout ce que tu veux ! Mais tu ne pourras pas m'enlever ce que je ressens ! Il n'y a jamais eu que toi, et il n'y aura personne d'autre ! Continuai-je la voix brisée.

Son regard me jaugeait avec hésitation et je pouvais maintenant lire le doute dans ses traits divins. Il ne devait pas s'attendre à ce que je lui avoue moi-même éprouver autre chose qu'une affection de nièce. J'étais toute aussi effrayée par ce que je découvrais en moi, mais j'essayais de ne pas le montrer. Je ne savais pas ce que le mot amour signifiait, comment pouvais-je le savoir ? Mais ce dont j'étais certaine, c'était que toute ma vie je n'avais pu me détacher de ses bras, de sa présence, de son odeur. Je n'avais jamais passé une seule nuit loin de lui et il n'y avait que ses regards et ses attitudes qui pouvaient réellement me blesser… Y avait-il une preuve d'amour plus solide que ça ? Si l'on m'avait demandé ce que je désirais le plus, j'aurais répondu que je voulais passer le reste de ma vie à ses cotés.

- Je t'ai tant détesté Nessie… Je t'ai tellement détesté pour ce que tu me faisais ressentir, et pourtant je n'arrivais pas à m'éloigner de toi ! J'ai vu le moment ou tu devenais trop agée, j'ai sentis ces picotements lorsque je posais les yeux sur toi… Et je n'ai rien fait ! Dit-il en me caressant le visage en tremblant. J'hochai la tête doucement avec un sourire.

- Tu as toujours été près de moi, j'ai grandi dans tes bras, je ne pouvais pas réaliser ce qu'il se passait, je pensais que c'était normal. Ce n'est que lorsque que tu t'es éloigné de moi que j'ai ressenti ce manque atroce et ces sentiments étranges.

- Ce fameux soir ou je vous ai surpris dans la chambre, j'aurai du être si soulagé… Pourtant il a fallu que je m'éloigne pour ne pas le tuer. Esmée m'a retenu, je voulais le mettre en pièces. Avoua-t-il dans un murmure.

Je le contemplai un court instant, imprimant chacun de ses superbes traits dans ma mémoire, puis reposai ma tête dans le creux de son épaule. Je pouvais sentir sa réticence, ses doutes, sa souffrance. Ses bras se refermèrent autour de ma taille, mais je les sentais à peine, comme s'il ne parvenait pas à se détacher de son rôle d'oncle. Je pouvais comprendre la difficulté de la situation. J'aurai aimé qu'il me serre, qu'il me dise à quel point il m'aimait, qu'il se moquait de ces statuts familiaux inexistants… Mais il s'était tellement persuadé du contraire, il avait tellement lutté contre ses sentiments. Je relevais le visage vers lui, frôlant le sien. Il sursauta presque devant cette proximité nouvelle et ses prunelles vrillèrent. Je soupirais en laissant tomber. Je ne pouvais plus lutter contre sa perception ancrée des choses.

- Retournons au château, je me sens mieux. Murmurai-je en me reculant quelque peu.

Il me contempla difficilement, comme si mon visage avait pu brûler ses yeux, puis acquiesça en me relevant. Il s'éloigna de moi comme s'il en avait eu envie depuis le début, puis attrapa les deux couvertures. Je ramassai les coussins en silence, lui jetant de discrets coups d'œil. Ses gestes étaient rapides et fébriles et il faisait en sorte de ne jamais tourner son visage dans ma direction. L'ambiance était si étrange… Je me sentais gênée maintenant que je n'étais plus dans ses bras, et je ne voulais même pas imaginer ce qu'il ressentait. Il commença à prendre le chemin du château, et je le suivis sans un bruit.

- Comment va-t-il ? Demandai-je en tortillant mes mains devant ma poitrine.

- La souffrance habituelle. Son corps essaye de rejeter le poison, mais il est trop puissant. Si jamais il parvient à en éliminer une trop grande partie je le mordrais une nouvelle fois.

J'acquiesçai aux paroles de Vlad puis soupirai. Nous étions tout deux assis dans un petit salon annexe, sur de confortables sofas d'époque. Des serviteurs m'avaient emmené de quoi manger et j'avais simplement ingurgité le minimum vital. Comment pouvais-je avoir de l'appétit avec les hurlements de mon ami en fon sonore. Le vampire me toisait avec indiscrétion, écoutant les battements de mon cœur avec un intérêt ouvert. Je déglutis et décidai de briser le silence.

- Maintenant qu'il est en train d'être transformé, j'ignore tout de ce que je dois faire.

- Vous m'avez apporté l'ébauche, et je me ferais un plaisir de terminer le tableau. Bien qu'il soit déconvenue de comparer cela à une œuvre d'art.

- En effet…

- Bien des vampires ont entrepris des expériences plus horribles et immorales que la votre très chère. Tout comme les humains, nous essayons de lutter contre nos faiblesses. Vous n'avez pas à vous sentir coupable, votre ami à l'air très sûr de ce qu'il fait.

- Merci. Lui souris-je en portant à mes lèvres une coupe d'argent remplie d'eau.

J'arrêtais bien vite de boire car son regard insistant sur ma gorge m'intimida. Il semblait fasciné. Etais-je si bizarre que ça ? Ma famille ne me regardait pas de cette manière, mais je supposais qu'ils l'avaient fait au tout début.

- Votre oncle semble soucieux. Dit-il en détournant son regard rougeoyant.

- Ce que nous faisons ici n'est pas une partie de plaisir…

Il releva un sourcil amusé, comme s'il ne croyait pas un instant à la raison que je venais de lui donner. Mes joues rosies m'avaient certainement trahi, tout comme les battements rapides de mon cœur. Nous fîmes de nouveau silence, à mon plus grand désespoir, car les cris de Ryan me revinrent aux oreilles comme un coup de massue. Mon hôte pianotait un instrument invisible du bout des doigts, comme si les hurlements ne l'atteignaient pas le moins du monde.

- Plus tard, lorsque il sera transformé et capable de se contrôler un minimum, je vais devoir faire des choses qui risqueraient de vous dégouter. Lança-t-il sur le ton de la conversation. Je fixais son visage dur avec appréhension, me demandant ce qu'il présageait.

- Ryan m'a demandé de ne jamais vous laisser entrer, mais j'aurai besoin de votre aide. Je vous ferai entrer à un moment donné, surement deux ou trois jours plus tard, et nous devrons faire vite, très vite, puis ressortir. Continua-t-il avec une expression sévère.

- Que devrons-nous faire ? Demandai-je en ouvrant de grands yeux, curieuse de connaître son plan.

- Je vous le dirai en temps voulu, il me faut réfléchir à certains points encore sombres. Mais si nous voulons ramener votre mère à la vie il ne faudra pas laisser passer la moindre erreur. Souvenez-vous que votre ami, d'ici demain, ne sera plus l'humain que vous avez connu…

Je me mordis la lèvre inférieure, consciente de ce qu'il essayait de me dire par ses allusions. Ryan allait devenir un nouveau-né, et malheureusement pour moi, mon corps regorgeait de sang. Je me remis à tortiller nerveusement les mains, de plus en plus inquiète par la tournure que prenaient les évènements. Vlad s'en rendit compte et me sourit, bien que ce sourire ne me réconforta pas le moins du monde.

- Nous allons vivre quelque chose d'exceptionnel très chère, et je serai très désappointé que vous renonciez au dernier moment.

- Serait-ce une menace ? Rétorquai-je avec un sourire en coin. Il lâcha un éclat de rire puis reposa ses prunelles avides dans les miennes.

- Nous avons tout deux nos raisons de continuer. Acheva-t-il le regard pétillant.

Il m'inquiétait de plus en plus… Et je comprenais pourquoi tant d'horribles légendes circulaient sur le Comte Dracula. Cet homme émanait la puissance, l'ambition et la cruauté. Sous sa classe de prince et ses bonnes manières, je pouvais sentir quelque chose de profond, de dangereux. Tout en lui était contradictoire. On se sentait obligé de lui tenir respect, car sa grâce et sa prestance étaient sans pareil, mais au fond de nous, nous étions toujours sur nos gardes.

Il se redressa en souriant encore, réajustant son superbe costume, puis s'inclina respectueusement devant moi. Je lui rendis son sourire et lui fis un signe de tête tout aussi respectueux. Il quitta la pièce de sa démarche de monarque, me laissant seule avec mes doutes et mes peurs. Je me demandais ou pouvait bien être passé Emmett, ne pas sentir son odeur m'angoissait. Je bu une nouvelle gorgée d'eau, et manquai de renverser la coupe quand un nouveau cri de douleur déchira mes tympans.

La nuit était déjà bien avancée, et je fus soulagée de constater que Ryan souffrait de moins en moins. Ces cris se faisaient plus étouffés, comme s'il serrait les dents. De nombreuses fois je passai devant sa porte, écoutant ce que les serviteurs et mon hôte faisaient à l'intérieur. Demain matin il devait normalement être transformé. Enfin nous connaitrons l'ampleur de son pouvoir, et de ce qu'il sera capable de faire… Comme toujours, une roumaine ouvrit la porte et me gronda. Je ne comprenais pas un traître mot à ses remontrances, mais je savais bien que je n'avais pas le droit de rôder autour de la chambre, et je lui grommelai des excuses en levant les bras et en m'éloignant.

J'en voulais à mon oncle d'avoir disparu si tôt qu'il m'avait ramené, mais je ne pouvais pas lui en tenir rigueur, après tout il avait besoin de réfléchir. Je m'ennuyais tellement, seule dans ce château cauchemardesque. Même la bibliothèque ne parvint pas à me distraire, malgré de tels ouvrages uniques et anciens. Je trouvai même un exemplaire de l'histoire du Comte Dracula datant du 19eme siècle. Je ris doucement, étonnée par l'ironie de la chose, mais je le rangeai après avoir simplement regardé la couverture. Je n'avais pas la tête à ça, et puis j'avais veillé une bonne partie de la nuit et je commençai à tomber de fatigue.

Arrivée dans ma chambre, je décidai de prendre une douche avant de me coucher. J'avais beau être demi-vampire, une autre partie de moi nécessitait de l'attention. Je retirai ma robe et la jetai négligemment sur le lit à baldaquin, puis me dirigeai vers la superbe salle de bain. Tout semblait d'époque, sauf les quelques nouveaux aménagements. La douche était dissimulée par deux pans de bois sculptés, c'était beau et étrange à la fois. Je contournais le pan et contemplai l'intérieur, c'était comme une petite pièce à l'intérieur d'une autre pièce.

Le robinet de cuivre émit un son douloureux, mais l'eau s'écoula tout de même en cascade sur mon corps et je soupirai d'aise en fermant les yeux. Ce que c'était agréable après avoir passé ces horribles deux jours et demi… Je passai mes mains dans mes cheveux, jouant avec leur texture raide et mouillée, eux qui étaient normalement si bouclés. Tout à coup je me figeai, ouvrant les yeux et inspirant par saccades. Je n'eus aucun mal à reconnaître l'odeur d'Emmett, très proche. Je poussai un cri de surprise quand une masse imposante passa le pan de bois dans l'obscurité, mais déjà ses douces mains me prenaient le visage.

- Qu'est-ce que… Murmurai-je le cœur battant à tout rompre.

Il posa un doigt sur mes lèvres alors que l'eau coulait en cascade sur son corps sublime, trempant ses vêtements. Sa peau glacé me fit frissonner et quelque chose en moi s'embrasa, cette même sensation que le soir ou Ryan s'était rapproché de moi, à la différence près que cette fois elle me brulait au centuple. Je ne savais pas si j'étais terrifiée ou excitée. J'ouvris les yeux et contemplai son visage ruisselant d'eau, ce même visage que j'avais regardé des milliers de fois, mais jamais comme je le regardais maintenant. Ses yeux m'observaient comme si j'étais la plus belle chose que la terre ait crée.

Ce qui pour le moment me brulait délicieusement explosa quand il s'empara une nouvelle fois de mon visage pour plaquer ses lèvres contre les miennes. Elles étaient si douces et si dures à la fois, comme s'il ne pouvait pas s'empêcher de m'embrasser mais que les remords qui le rongeaient étaient insupportables. Je m'emparais également de son visage, la respiration haletante et le corps frémissant, me pressant contre lui. De nouveau mon trop plein d'émotions sembla l'inquiéter car il fit un geste de recul. Maudit soit-il pour ne pas voir à quel point je voulais l'aimer. Je quittais ses lèvres hésitantes pour venir river mes prunelles dans les siennes, alors que l'eau s'écoulait sur nos visages. Mon regard se fit presque suppliant, je ne voulais plus qu'il parte. Il me plaqua soudainement contre le pan de bois alors que je tentais de lui retirer son pull avec des gestes vifs. Il m'aida à l'enlever avec de mêmes gestes effrénés alors que je le poussai à mon tour contre le mur d'en face. Le robinet de cuivre et une bonne partie des tuyaux se tordirent sous son corps de marbre, cependant l'eau ne cessa pas de jaillir, elle devint juste beaucoup plus chaude. Elle s'écoulait en flots brulants le long de la courbe de mon dos tandis que ses bras m'attiraient contre son corps de glace…

La nuit était d'un noir d'encre et la nature se faisait silencieuse. Depuis quelques heures Ryan avait cessé de crier. Désormais, dans la chambre, je ne percevais plus que la respiration haletante d'Emmett et mes gémissements étouffés.