13 – Contre-nature

Je ne devais pas avoir dormi longtemps quand les premiers rayons de lumières percèrent l'obscurité de la chambre. Pourtant j'avais la sensation que mon sommeil avait été l'un des plus agréables de ma vie. Doucement je revenais à la réalité, remuant légèrement dans le lit et reprenant un rythme de respiration moins profond. Je me retournai et passai mes bras autour de ce torse délicieusement froid. Ses mains s'amusaient à suivre la ligne de mon dos, remontant et descendant en une longue caresse. Je m'étirais un peu et il m'attrapa sous les bras pour me remonter à sa hauteur et me serrer contre lui. Je ronronnais en fourrant mon visage dans sans nuque. C'était comme avant, j'avais retrouvé les bras qui avaient toujours veillés sur moi la nuit, sauf qu'à présent plus rien ne le faisait souffrir, il n'y avait plus de limites. Il soupira d'aise, pressant sa joue contre mon front et fermant les yeux.

Mais nous nous tendîmes tout à coup et je tournai mon visage en direction de la porte tandis qu'il remontait la couverture par-dessus nos corps. Quelqu'un approchait. Nous échangeâmes un regard amusé sous la couette, comme deux gamins pris en faute, et il me pinça le nez pour que j'arrête de pouffer de rire. Comme nous l'avions déjà deviné depuis quelques instants, on frappa timidement à la porte, puis l'odeur humaine s'éloigna en même temps que ses pas. Nous étions attendus en bas sûrement. Emmett sauta du lit et farfouilla dans le tas d'affaires balancé négligemment autour du lit. Il fit la moue en enfilant son pull encore humide et je riais de ma voix cristalline. Je le regardais s'habiller, réalisant qu'il restait physiquement un adolescent.

Nous dévalâmes les escaliers en se taquinant toujours, mais nous reprîmes notre sérieux dès que la porte du grand salon s'ouvrit. Aucune odeur humaine ne nous vint aux narines, il n'y avait que des vampires à l'intérieur, quatre vampires. Mon cœur se serra quand je sentis leurs yeux se river sur moi et heureusement qu'Emmett glissa sa main dans la mienne, car je ne me sentis pas du tout à l'aise. Vlad écarta de grands bras chaleureux devant notre arrivée et je fronçai le nez, septique… Il n'était pas dans ses habitudes d'être aussi expansif.

- Je vous présente donc la fameuse Renesmée Cullen. Sourit-il de toutes ses dents. Les vampires hochèrent la tête avec une expression épatée.

- Pourrions-nous connaître la raison de cette réunion ? Demanda poliment Emmett, bien que sa belle voix grave ne trahisse un certain agacement.

Sa main se serra un peu plus dans la mienne et je sentis l'ambiance de la pièce devenir électrique. Contrairement aux humains, nous n'aimions pas rencontrer d'autres vampires sans motifs connus, et nos instincts de prédateurs reprenaient vite le dessus dans ce genre de situation. Là, en l'occurrence, nous étions en infériorité numérique par rapport à eux, et si Vlad ne s'était pas approché les mains en l'air, quelques feulements se seraient perdus.

- Voici quelques amis de passage, ne craignez rien, ils sont juste ici pour affaires. Vous savez ce que c'est, la chasse des humains et toute l'organisation qui va avec. Ils ne devaient pas rester, mais votre présence ici les a intrigués, et je me suis permis d'étancher leur curiosité.

Je sentis la main de mon protecteur se détendre, tout comme ses traits. Les vampires nous contemplaient avec un sourire satisfait et échangeaient des paroles en roumain. Ils ne semblaient éprouver aucune animosité à notre égard. Notre hôte me montrait de la main tout en discutant passionnément avec eux, mais je n'aimais pas trop cette sensation de passer pour une bête de foire. Au bout d'un certain temps Emmett recula et me tira par la main pour que nous sortions, et le discours battait encore pleinement quand la porte se referma derrière nous. Le beau vampire fit les cents pas devant l'escalier, en rogne.

- Il a le droit de se servir de moi, je lui dois bien ça ! Dis-je doucement en caressant son visage agacé.

- Je sais, je sais... Soupira-t-il en prenant ma paume pour en embrasser l'intérieur.

Puis d'un même mouvement nous humâmes l'air avant de soupirer de soulagement. Les vampires partaient… Vlad ouvrit la porte à ce moment là, le visage ravi et fier. Je ne savais pas trop ce que les autres vampires allaient faire de l'information de mon existence, et je m'en moquais complètement. Tout comme les Volturi, les vampires qui me croisaient avaient en général ce regard trop pétillant pour ne ressentir qu'un vague intérêt. Il nous fit face en croisant les bras derrière son dos.

- Comment va-t-il, pouvons-nous aller le voir ? M'enquis-je alors sans lui laisser le temps de s'exprimer sur cette petite réunion surprise.

- Il ne veut pas. Lâcha-t-il sèchement.

- Quand cela va-t-il se passer ? Reprit Emmett en fronçant les sourcils. Par « cela » il entendait bien sûr le premier essai du don de Ryan.

- Nous l'avons déjà nourri deux fois depuis ce matin. Malgré ça il serait encore incapable de résister à la tentation. Nous avons besoin de vous pour la suite des opérations, et tant qu'il sera impossible de vous avoir ensemble dans la même pièce, nous devrons attendre.

Je soupirai en baissant mon beau visage vers le sol. J'imaginais mon pauvre ami en train de se battre contre ses instincts, là bas, dans l'autre aile du château qui m'était strictement interdite depuis qu'il était devenu vampire.

- Comment s'est développé son don ? Continua Emmett en ne s'attardant pas autant que moi sur les sentiments. Vlad étira un large sourire qui en disait long.

- On ne pouvait pas rêver mieux ! Soyez certains que si cela avait été dans d'autres circonstances je n'aurai pas attendu une seule seconde pour le détruire.

Il avait dit ces mots avec un naturel déconcertant, comme si pour lui, tuer des gens était une simple besogne quotidienne… Cependant je lisais entre les lignes, et un tel engouement laissait entendre que mon ami possédait des capacités qui dépassaient même l'imagination de notre hôte curieux. Puis tout à coup un détail me sauta aux yeux et je relevai des sourcils anxieux.

- De quoi le nourrissez-vous ?

Vlad lança un regard grave vers mon protecteur et celui-ci détourna les siens de mon visage. Je me posai une main tremblante sur le front, ma respiration devenue soudain difficile. C'était pourtant logique, mais j'avais délibérément occulté cette pensée durant ces trois derniers jours. Je devais avoir perdu toutes mes couleurs car Emmett se pencha à ma hauteur pour me jauger de son regard d'or en me secouant les épaules. Vlad se caressait le menton sans vraiment se soucier de mes états de faiblesse, il semblait reparti dans son esprit avide d'expériences.

- Très bien, faites-moi signe quand se sera le moment. Achevai-je en tournant les talons pour quitter la pièce.

J'avais besoin d'air frais, tout de suite. J'ouvris les portes vitrées de la terrasse sans ménagement, les faisant claquer contre les murs au risque de les briser, puis avançai rapidement, la tête relevée vers le ciel. Chaque goulée d'air soulagea un peu plus la sensation de nausée qui m'envahissait. Je sentis dans mon dos deux bras m'enlacer et me serrer. Je posai mes propres bras contre les siens et me laissai doucement bercer en fermant les yeux. Il fourra son visage dans le creux de mon épaule et me murmura des paroles rassurantes. Chacun de ses souffles me redonna du baume au cœur, et je me sentis prête à affronter l'horreur qui se dessinait dans les prochains jours.

Cette nuit là, je dormis mal, ce qui était étrange car cela ne m'arrivait jamais dans les bras d'Emmett. Dans mon rêve, Vlad réalisait que le don de Ryan était bien trop dangereux, et il finissait par le tuer, je pouvais même sentir le goût du sang. Mais je me rendis compte tout à coup que j'étais en train de me réveiller, et que cette odeur n'était pas le simple fruit de ma torpeur. L'expression ensommeillée, je relevai la tête, les cheveux en bataille, et en cherchai l'origine. Quand mon esprit fit enfin le rapprochement je me redressai vivement dans le lit en poussant une exclamation d'horreur. Du sang !!! Je sentais beaucoup de sang ! Une main me saisit fermement la nuque et m'obligea à m'allonger de nouveau sur les oreillers.

- EMMETT !!!! DU SANG !!! ILS SONT EN TRAIN DE LE TUER !!! M'exclamai-je le regard exorbité en me débattant sous les couvertures.

Il essaya de me calmer mais je lui envoyai un superbe coup de coude dans la mâchoire et il me lâcha en poussant un geignement. Je bondis hors du lit et m'apprêtai à sortir de la chambre quand je me figeai tout à coup. Du sang… Ryan n'en avait plus dans les veines depuis plus de deux jours… Ce n'était pas son sang, mais celui des humains dont il se nourrissait. Soulagée et énervée à la fois je plaquai mes mains contre mes tempes en soufflant. Quelle idiote… cet endroit me rendait vraiment dingue. Derrière moi un rire moqueur retentit et je fis volte-face furieusement.

- Toujours autant de mal à te réveiller gamine ? Minauda-t-il le regard pétillant, ravi de pouvoir ressortir cette vieille phrase qu'il me disait si souvent autrefois.

Sans doutes lui aurai-je envoyé une remarque cinglante à la tête s'il n'avait pas été aussi sublime allongé comme ça, son corps nu illuminé par la lune. Honteuse, je regagnai le lit et me glissai sous la couette. D'accord je m'étais emballée pour rien, mais l'odeur du sang, ça je ne l'avais pas inventé, et mon ventre se noua. Mon compagnon s'en rendit compte et laissa de coté sa malice naturelle pour venir me réconforter une nouvelle fois. Il me félicita pour mes prouesses en combat rapproché et je ris doucement, caressant son menton que j'avais frappé. Il me parla longtemps de tout et n'importe quoi, pour me faire oublier ce qu'il se passait dans l'autre aile du château, et il réussit à me rendormir.

Trois jours plus tard, nous nous tenions sur notre terrasse habituelle, faisant les cents pas. Emmett s'engueulait au téléphone avec mon père, comme d'habitude, lui affirmant que tout allait bien, pendant que moi j'essayais de ne pas me laisser totalement envahir par l'angoisse. Quand Vlad fit son apparition, Emmett ferma sèchement le clapet de son portable et moi je me précipitai aux coté de notre hôte. Il nous fit un signe de tête pour nous signifier que c'était le moment, et mon cœur se serra. Je me tordis nerveusement les mains tandis que nous grimpions les marches de l'aile ouest du château. Plus j'approchais et plus l'odeur de Ryan se faisait puissante.

Je retins mon souffle quand Vlad ouvrit la porte, m'attendant à voir un carnage et du sang partout sur les murs… Mais ce ne fut pas le cas, il avait bien fait les choses. La chambre était nickel, et mon ami était assis sur le lit, le visage anxieux. Je poussai une exclamation de joie en avançant vers lui, mais Emmett et Vlad me retinrent fermement. Je les regardai avec surprise, avant de réaliser ce qu'il se passait vraiment. Ryan tremblait violement, les mains crispées sur les couvertures et la mâchoire serrée. Il luttait… Je posai une main sur ma bouche avec appréhension et me plaquai contre le mur pendant que Vlad refermait la porte.

Dieu qu'il était beau, même dans un tel état. Ses cheveux dorés étaient coiffés impeccablement, retombant à certains endroits en mèches rebelles sur son visage de marbre. Ses traits s'étaient magiquement embellis, lui donnant des airs d'ange sculpté à même la pierre. Ce fut seulement à cet instant que je réalisai vraiment que mon ami n'était plus humain. Il osa ouvrir un œil pour me regarder, mais le referma aussi vite en fronçant les sourcils avec force. J'avais tout de même eu le temps de voir que sa pupille autrefois turquoise s'était colorée d'un rouge flamboyant. Vlad bougea alors, lançant de ce fait le début de l'épreuve.

- Il faut faire vite ! Nous l'avons gavé de sang pour retenir au maximum ses pulsions, mais il ne tiendra pas longtemps. Lança Vlad en m'attrapant par le haut du bras.

- Nessie je t'en prie ne bouge surtout pas ! Supplia mon malheureux ami, d'une voix angélique que je ne lui connaissais pas encore.

Ne pas bouger ??? Mais je ne savais même pas quoi faire !!! J'ignorais tout de ce qui était prévu ! J'ouvris la bouche pour parler mais rien ne sortit. Je regardai Emmett avec incompréhension, complètement perdue. Oui j'avais trouvé comment transformer Ryan, mais je ne savais pas comment nous devions faire pour ramener ma mère… Que devais-je faire ??? Tandis que la panique m'envahissait, Vlad ouvrit la porte et un serviteur entra en tenant entre ses bras le corps sans vie d'une femme. Elle avait une blessure à la nuque, le genre de blessure que faisaient les vampires lorsqu'ils se nourrissaient. Avait-elle été le repas récent d'un vampire ? Qu'est-ce que c'était que cette histoire ?! Pourquoi apportaient-ils une humaine maintenant ?! S'ils comptaient le nourrir sous mes yeux c'était hors de question !!!

Mais je compris vite que ce n'était pas ce qui était prévu, car Emmett grimpa soudainement sur le lit, le visage grave, et emprisonna mon ami de son étreinte puissante. Je regardai la scène ahurie, comme si je n'avais pas été présente, mais Vlad me fit vite revenir à la réalité. Il se saisit de la femme agonisante et la posa au sol, feulant pour que le serviteur fiche le camp. Il tourna la tête de la malheureuse femme pour que la blessure soit bien en vue. Je ne comprenais rien, mais je sentais ma tête tourner dangereusement. Vlad releva soudainement ses prunelles brulantes sur moi et l'intensité de son regard me fit lacher un gémissement de peur.

Je gémissais toujours quand Vlad me saisit fermement la main en m'attirant près de la mourante. Serrant toujours mon poignet, il m'obligea à m'agenouiller près d'elle. Je détournai vivement mon regard affolé de sa morsure, et les posai sur Ryan. Ses yeux avides ne quittaient pas le sang et Emmett luttait pour le maintenir. Mon amoureux releva alors les yeux pour regarder derrière moi, et je lu de la souffrance et de l'inquiétude sur son visage. Comme si son expression avait devancé ce que j'allais ressentir, une profonde et vive douleur me déchira l'intérieur de la main. J'hurlai en me retournant et constatai avec terreur que Vlad venait de me mordre profondément. Un liquide chaud et abondant coula le long de mon avant-bras.

- MAINTENANT !!! Cria soudainement Ryan et Emmett le lâcha sur le champ.

Le nouveau-né se jeta sur moi et je poussai un nouveau cri en me protégeant de mes bras. Alors que je croyais qu'il allait me mettre en pièce, il referma juste sa main glacée sur ma blessure et plongea l'autre sur la nuque de la femme. Mes larmes coulaient sur mes joues alors que je contemplai la scène terrorisée. Sa main me serrait si fort que la douleur me faisait tourner la tête. Mais quelque chose d'étrange se produisit. Une onde pénétra alors ma blessure et parcouru mon corps tout entier, remontant mes veines et mes artères et visitant chacun de mes muscles. Mon corps avait tressaillis pendant cette étrange expérience, puis l'onde disparut comme elle était venue, et ce fut au corps étendu au sol de se mettre à tressaillir. Emmett s'était penché entre nous, rivant son regard acéré en direction de Ryan, prêt à nous séparer et à se battre au moindre de ses mouvements suspects.

Vlad était lui aussi en position d'attaque, mais son visage trahissait son immense excitation. Un nouveau gargouillis résonna et je rivai mes yeux sur la victime. Ryan pressait toujours sa blessure béante, tout comme il agrippait toujours la mienne. Son visage était baissé et je pouvais lire la souffrance et l'intense concentration qu'il éprouvait. Son corps tremblait de plus en plus violemment, comme s'il ne parvenait plus à se contrôler avec tout ce sang répandu sur le sol et cet autre sang qu'il sentait couler sur sa main. Je ne pourrais pas dire combien de temps cela avait duré, mais j'avais l'impression qu'un siècle s'était écoulé, ou alors juste quelques secondes.

Il me lâcha tout à coup et fit un superbe saut de l'autre coté du lit, se plaquant contre le mur en haletant. Tout se passa très vite encore une fois, Emmett me jeta par-dessus son épaule et bondit hors de la chambre. Je tournai vivement la tête pour essayer de regarder dans la chambre alors qu'il refermait la porte. Ma dernière vision de la pièce me fit ravaler un gémissement, Vlad venait de planter ses dents dans le bras de la femme… Pour lui injecter le poison ?! Mais le pire était qu'à travers mes larmes, j'eus l'impression que les cheveux autrefois blonds de la malheureuse humaine étaient en train de s'assombrir.

- Oh seigneur !!! Oh mon dieu !!! Ce n'est pas possible !!! M'exclamai-je quand il me posa au sol, dans l'herbe et loin du château.

Je me mis à marcher en tout sens, le cœur battant à tout rompre. Toute cette scène ne pouvait pas avoir eu lieu, c'était impossible ! Je pressai ma main ensanglanté, comme si la douleur était une preuve de la réalité de ce cauchemar. Mon esprit était trop paniqué pour assimiler tout ce qui venait de se passer. Toutes ces images s'entrechoquaient dans un affreux mélange. Je me précipitai alors derrière un buisson pour vomir, le corps secoué de haut-le-cœur. Maintenant que la pression retombait, je me laissais aller aux larmes. Je mis un certain temps à réussir à me redresser tant la tête me tournait. Je revenais en vacillant vers Emmett qui me serra contre lui avec une mine de déterré.

- Calme-toi bébé, c'est fini ça y est, c'est fini… Murmura-t-il en me berçant et en embrassant mes cheveux.

J'hochai la tête, secouée de sanglots, fourrant mon visage dans son épaule musclée. Dans des moments pareils je maudissais mon don, je le détestais, car je savais que contrairement aux autres, jamais ce souvenir horrible ne s'estomperait avec les siècles. Il resterait toujours aussi clair et vivace qu'au moment ou je l'avais vécu… Je sentirais toutes les odeurs, entendrais tout les bruits, reverrais la moindre de leurs expressions… Oui, je ne pourrais jamais oublier. Je savais que tout les vampires se nourrissaient, mais voir leur « nourriture » en chair et en os devant moi… Et puis il y avait ma main. Il m'avait mordu sans une once de remords. Maintenant je savais pourquoi ils ne m'avaient rien dit. Jamais je n'aurai été capable d'assister à une telle horreur, même si je désirais plus que tout ramener ma mère à la vie. Jamais je n'aurais pu supporter ça !