Chapitre 2 :
Dans la pièce à présent plongée dans la pénombre, les deux militaires se tournèrent vers le jeune alchimiste, qui, assis en débardeur sur une chaise, se faisait huiler son automail par Winry.
- C'est Mustang qui vous envoie, c'est ça ? Commença-t-il sans autre cérémonie.
- Euh, oui… répondit Fuery. Il a insisté pour qu'on veille sur votre sécurité…
- Oui, il paraît que vous vous êtes fait un paquet de copains qui ne rêvent que de vous étriper au détour d'une ruelle sombre… Renchérit son collègue.
« Me protéger, tu parles ! Me surveiller, oui ! Il sait parfaitement que je peux me défendre tout seul, celui-là ! » se dit pour lui-même Edward avec un petit sourire narquois.
Le silence plana quelques instants dans la pièce, puis Breda reprit :
- Alors, c'est qui, ce fameux ennemi ?
Ed le regarda quelques secondes, puis fronça légèrement les sourcils.
- Je ne l'ai jamais vu en personne… C'est même difficile de croire qu'il existe…
Il fut interrompu par des coups frappés à la porte.
- Entrez ! Lâcha Breda.
La porte s'ouvrit sur un militaire de taille moyenne, brun aux yeux verts, portant barbe en médaillon et cheveux en brosse. Il portait un volumineux carton à chaussures.
- Caporal David Gray, du Département des Archives. On m'a demandé de vous apporter ces dossiers…
Fuery s'empara du carton et remercia le soldat qui salua.
- Si jamais vous avez besoin d'autres renseignements, n'hésitez pas, Sergent-Chef.
Une fois le Caporal parti, Fuery déposa le carton sur la table et souleva le couvercle.
- Voyons voir ça…
- Hugo Richardson, interné il y a dix ans pour psychopathie aiguë et crises de psychoses. Il s'est échappé il y a six ans et on ne l'a jamais revu depuis. Et d'ailleurs plus rien… Pourtant on l'a surnommé « Le Questionneur », rapport à la torture. C'est un sadique ce type, il a été condamné à perpétuité pour homicides avec actes de barbarie sur une trentaine de personnes, tous sexes confondus. Et le pire, c'est que c'est un ancien de la maison…
Hein ? un ancien militaire ?
Ouaip, FullMetal boss. Mais la guerre d'Ishbal lui a fait pété les plombs, et il s'est retrouvé interné à l'hôpital psychiatrique…
C'est horrible… murmura Winry
Ed lui sourit.
- Tu sais, tu peux partir maintenant… Il suffit que tu m'attendes dans le hall…
- En plus, c'est pas pour vous chasser, ma petite demoiselle, mais on entre dans le secret d'état, là… Ajouta Breda.
- Bon d'accord, termina Winry en remballant ses outils, visiblement pressée de s'en aller. A tout à l'heure Ed !
- A tout de suite !
La porte se referma sur la jeune fille.
Fuery reprit sa lecture :
- Certains témoins affirment l'avoir vu à Lior, puis à Centrale il y a trois ans… Et depuis, plus rien. Voici sa photo la plus récente, qui date de son internement.
Ed prit la photo en noir et blanc qui montrait un jeune homme d'une vingtaine d'années aux cheveux ras, enveloppé d'une camisole de force, aux pieds enchaînés, ceinturé sur un chariot en position verticale. Sur son visage se lisaient à la fois la rage, la peur et la jubilation. Ed frissonna et reposa la photo.
- Il a l'air cool, comme bonhomme….
- D'autant plus s'il vous colle aux basques, FullMetal boss… Et même si le Général vous fait confiance pour vous débrouiller, il a pensé cette fois ci qu'un peu de compagnie serait pas de trop…
- Ouais ! Surtout la vôtre, pas vrai les gars ?
Tandis que les soldats ouvraient la bouche pour protester en cœur, Winry, toujours dans le couloir, avait entrepris de donner un coup de vis à une plaque sur une porte qu'elle trouvait un peu branlante.
- Si seulement Ed n'était pas tenu au secret d'état, je serai pas obligée de faire n'importe quoi pour tuer le temps…. Ronchonna la jeune fille in petto.
Les bras encombrés par ses outils et la plaque qu'elle venait de retirer, elle se décida à prendre la lame de son tournevis entre les dents, à défaut de posséder un troisième bras qui l'aurait bien aidé dans cette situation précise.
- Faudrait peut être que je remédie à ça un jour…
Tout à ses élucubrations, elle s'interrompit brusquement, les bras en l'air.
Même si elle était seule dans le couloir, elle sentait parfaitement une présence près d'elle. Une présence insidieuse, sournoise, qui fit accélérer son souffle et ruisseler d'une sueur froide sa colonne vertébrale.
Elle se retourna et regarda vers sa gauche ; rien. Elle recommença vers la droite ; toujours rien : le couloir était parfaitement vide, et elle était seule. Mais alors, d'où venait cette sensation ?
Les sens aux aguets, elle se ramassa légèrement sur elle-même, prête à fuir en cas de danger ; car elle en était sûre, cette présence n'avait rien de bénéfique, et le danger était là, éthéré, impalpable, latent.
Elle tenta de se sermonner et de continuer à visser cette fichue plaque, mais les protestations envers elle-même qui lui venaient sur les lèvres moururent avant même d'avoir été formulées. La présence était là, elle pouvait la sentir près d'elle, contre elle. Elle pouvait presque sentir des mains l'effleurer, suivre chacun de ses mouvements.
Se mordant les lèvres afin de ne pas crier et surtout de ne pas céder à la panique, elle eut un réflexe de bête traquée : elle se redressa de toute se taille et articula nettement, malgré ses dents serrées :
- Dégage !
Elle prit l'attitude la plus menaçante qu'elle pouvait, et son ton se durcit encore lorsqu'elle répéta :
-J'ai dit : dégage ! Fout moi la paix !
Sans penser à l'absurdité de sa situation elle cria, et s'adressa au vide une troisième fois :
- Casse-toi !
La présence s'éloigna enfin, elle le sentit immédiatement. Une main sur le cœur afin d'en calmer les battements désordonnés, Winry respira à fond au moment même ou la porte de la chambre d'Edward s'ouvrit ; celui-ci passa la tête par l'entrebâillement, et regarda son amie :
- Win ! Qu'est-ce que tu dis ? Tu m'as appelé ?
Instantanément rassurée, Winry effaça de son esprit la peur qu'elle avait pu ressentir et refoula dans les méandres de sa mémoire cette désagréable expérience ; tout en souriant à l'alchimiste, elle se dirigea vers lui :
Non ! c'est rien ! La vis de cette plaque m'est tombée des mains ou moment où j'allais la remettre…
Elle entra à demi dans la chambre, sourit aux militaires et attrapa Ed par le bras, et l'entraîna vers la sortie :
-Allez, viens ! Je meurs de faim !
Et tandis qu'elle s'éloignait du couloir, pendue au bras de son ami et étourdissant celui-ci de son bavardage incessant, deux yeux perçants la suivait dans son déplacement ; des yeux qui la scrutaient, s'emplissaient de son image, analysant chacun de ses gestes, s'imprégnant au plus profond de son être et d'un mouvement de mèche de cheveux blond, de l'éclat d'un rire, du velouté de la peau d'un bras.
Tenshi se matérialisa dans le couloir désormais vide, et serra les poings.
L'effleurer lorsqu'elle travaillait lui avait apporté beaucoup de satisfaction, certes, mais ces attouchements inachevés le laissaient sur sa faim.
Oui, pour pouvoir posséder ce corps si parfait et boire sur ses lèvres l'essence même de son âme, il serait prêt à tout. Et il lui fallait commencer le plus tôt possible, en remplissant la part de son contrat, en éliminant ce nabot à tresse blonde ; oui, plus vite il le tuerait, plus vite elle serait à lui.
Tout à lui.
Pendant ce temps, Edward raccompagnait son amie devant la porte de sa chambre, puis, mû par une impulsion soudaine, lui caressa doucement la joue, et pencha vers elle pour l'embrasser légèrement :
-Bonsoir Win… Dors bien.
Et la jeune femme pétrifiée et rougissante, demeura de longues secondes adossée à la porte, à savourer ce contact si ardemment désiré, depuis si longtemps.
