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Chapitre 9
Elle jubilait. Enfin, elle pourrait relever la tête et exposer à ses «congénères» et au reste du monde sa puissance, et son existence. Ce soir était le grand soir. Caïn lui apporterait une vraie famille, et d'autres vampires qui la reconnaitront comme leur mère. Leur maître même ! Et ce ne seront pas deux ou trois ridicules humains, tout chasseurs soient-ils, qui l'empêcheront d'atteindre son but.
Un sourire carnassier pointa sur ses lèvres, dévoilant ses crocs.
S'ils s'évertuaient à se mettre en travers de son chemin, elle apporterait une solution... radicale à ce problème. Une solution définitive, et jouissive ! Quoi de mieux que de voir l'horreur dans les yeux de ces faibles humains, une fois que l'un d'entre eux ne le sera plus ? Une fois que l'odeur du sang apparaitra comme la plus délicieuse des odeurs ? Que ce liquide vermeille, coulant dans la gorge, apportera une satisfaction sans nom ?
Oui, si l'un d'entre eux devenait l'un de ses nouveaux compagnons, les autres n'auront qu'une seule idée en tête, se débarasser de lui. Et peu importe qu'il ait été le meilleur compagnon d'armes qu'il soit, le meilleur ami sur qui compter, ou l'unique branche à laquelle se raccrocher, comme une bouée de sauvetage en pleine tempête. Leur unique but sera de lui trancher la tête, oubliant ce qui faisait jusqu'alors sa nature humaine.
Et lorsque la tête roulera sur le sol, transperçant de ses yeux vides et hagards ceux qu'il considérait comme ses propres frères, ils ne ressentiront aucune émotion. Tout juste une pointe de ressentiment.
L'homme est un être mauvais. Il est le premier à tuer ses congénères, sans réfléchir, parce qu'il en a reçu l'ordre. Il est le premier à vouloir dominer tout ce qui l'entoure, pour ressentir les agréables frissons de plaisir que procure la puissance. Il est le premier à soumettre le monde à sa volonté. Il est le premier danger que la Terre puisse porter.
Et ensuite, il ose se proclamer défenseur de l'humanité, odieuse entité, et pourchasser les créatures qui se terrent la nuit, sous prétexe de leur dangerosité ?
Quelle hypocrisie.
Elle les fera sombrer dans la déchéance, et leur rappellera quelle est leur place. De faibles créatures, incapables de se protéger, et qui se croient les plus puissantes et les plus raisonnables de toutes. De petits esprits, croyant en la salvation de leurs âmes, qui espèrent échapper aux tourments de l'Enfer par l'intervention de ce qu'ils appellent «Dieu».
Ce qu'ils sont ridicules !
Les frères Winchester et le reste du groupe sortirent de la demeure de Maria Dillings. Ils se dirigeaient d'un pas décidé vers le motel des Millers, pour récupérer l'équipement nécessaire à leur chasse. Le bébé de Dean regorgeait de tout le matériel adéquat, mise à part une quantité raisonnable de sel. Mais Catherine avait assuré que plusieurs sacs de ce précieux condiment reposaient dans le garage familial, attendant bien sagement le début de l'hiver.
Sam était préoccupé. Si le soucounyan avait filé, leur laissant le temps de rassembler leurs armes et leurs forces, il allait de toute façon terminer son travail. Sam avait découvert dans ses recherches que selon la légende, pour appeler Caïn, il fallait lui présenter deux humains, à moitié vidés de leur sang. Autrement dit, il fallait que le soucounyan trouve deux autres innocentes victimes pour aboutir le rituel.
De plus, Dean n'était pas au mieux de sa forme. Il avait subi les frais des deux attaques de la créature, et n'avait pas dormi depuis trop longtemps, ce qui n'arrangeait pas les choses.
En somme, il allait falloir redoubler de prudence et mettre un terme à l'affaire le plus vite possible.
— Bon, dis moi Sammy, qu'est ce qu'on fait ? chuchota son frère pour éviter de se faire entendre du reste du groupe.
— Pour les agents du FBI ?
— Oui, entre autres.
— C'est vrai que même s'ils s'apprêtent à croire à la version de Henricksen, ils ne nous lâcheront pas. On est bien trop précieux à leurs yeux.
— Un véritable trophée de chasse ! ricana Dean amère.
— Si l'on arrive à faire en sorte qu'ils restent en dehors de la traque... commença Sam.
— Ils sont tellement flippés que ça ne devrait pas poser trop de problème !
— ... On devrait réussir à ne plus leur tomber dessus. Et je pense que l'agent Henricksen nous donnera un coup de main pour filer avant qu'ils ne nous suivent.
Dean ne répondit pas tout de suite, faisant attention à ses mouvements pour ne plus sentir la douleur lancinante qui surgissait au niveau de ses côtes, à chaque nouveau pas.
— S'ils restent chez Catherine pour la surveiller, au cas où le soucounyan reviendrait la chercher, on devrait être tranquille, proposa l'aîné des deux frères.
— C'est ce que je pensais aussi, répondit Sam en hochant positivement de la tête.
— Et pour les deux nouvelles victimes, qui peuvent potentiellement être n'importe quelle personne de cette ville ? soupira Dean.
— Je pense que l'on ne peut rien y faire.
Dean s'arrêta brusquement et regarda son frère comme s'il était devenu fou à lier.
— Pardon ?
— Ce que je veux dire, reprit Sam en attirant son frère vers lui pour éviter des questions inutiles de la part des agents du FBI, - ce qui provoqua un gloussement de la part de Catherine - c'est que l'on ne peut pas protéger tout le monde avant que le soucounyan ne vienne les chercher.
— Les chercher, les tuer tu veux dire ?
— Non, pour appeler Caïn, Angela doit présenter des victimes encore vivantes. J'ai lu ça dans un vieux bouquin, plutôt bien écrit, qui exposait les... Bref ! toussota Sam en voyant Dean lever les yeux au ciel. Ce qui est certain, c'est que l'on ne pourra pas l'empêcher de capturer deux habitants de Rawlins.
Dean ne répondit pas. Il détestait la situation qui était la leur. Son job, c'était de protéger les gens, et faire en sorte que toutes les créatures sorties de leur imagination restent des chimères. Compte tenu de son état actuel, il était certain qu'il ne pouvait pas agir au mieux pour garder la créature à l'écart et l'éliminer avant qu'elle ne kidnappe deux autres innocents.
Il avait déjà échoué quand Sam avait découvert bien trop tôt la vérité sur le travail de leur père. Et cette fois-ci encore, il n'avait pas su préserver l'innocence de Catherine. Même s'ils parvenaient à détruire le soucounyan, et que la vie reprenait son cours normal à Rawlins, il était évident que jamais plus la jeune femme ne se sentirait en sécurité.
Puisqu'une telle créature avait réussi à sévir aussi longtemps dans sa ville, pourquoi n'y en aurait-il pas d'autres ? Et si le soir, quand elle rentrait chez elle, l'homme qui la suivait depuis le bar n'en était en fait pas un ? Comment être sûre que la sympathique jeune fille qui venait d'emménager n'était pas un autre... monstre qui chercherait à se venger ?
Dean soupira. Il savait que Sam avait raison. Mais cela ne lui plaisait pas pour autant.
— Très bien. Mais en aucun cas nous devons la laisser leur faire du mal.
Une lune ronde et pleine éclairait les rues de Rawlins. Une petite bise fraiche faisait frissonner les feuilles des arbres. Certaines se décrochaient et virevoltaient quelques instants avant de se poser gracieusement sur les trottoirs humides.
Elle aimait ce temps. Elle se sentait vivante quand les courants d'air s'infiltraient sous ses vêtements, et faisaient hérisser ses poils. Mais là, c'était de derrière sa fenêtre qu'elle profitait de cette agréable atmosphère.
Rawlins l'avait toujours comblée. C'était une ville ravissante, et tous ses habitants respiraient la joie de vivre. Seulement, en cet instant, tout ce qu'elle voulait était la quitter. Partir et laisser derrière elle sa patrie, pour essayer d'oublier ce qu'elle venait de vivre. Catherine s'éloigna du rebord de la fenêtre et laissa ses yeux vagabonder à travers sa chambre.
Sam et Dean l'impressionnaient. Elle se doutait bien que la créature de Rawlins n'était pas la première qu'ils poursuivaient. Ils avaient du en voir avant d'arriver jusqu'ici. Lorsqu'elle était entrée dans leur chambre la nuit dernière, elle avait vu de nombreuses blessures, plus ou moins bien cicatrisées sur le torse de Dean. Sur le coup elle n'y avait pas fait attention. Mais maintenant elle pouvait tout à fait imaginer d'où elles venaient.
La jeune femme frissonna.
— Tout va bien Mademoiselle ? demanda poliment l'agent Broos.
— Oui, merci. Je réfléchissais... A propos des deux hommes, Sam et Dean.
— Ne vous inquiétez pas, intervint l'agent Frickers. Nous sommes là pour veiller sur vous. Ces meurtriers ne pourront plus vous approcher.
Catherine leur adressa un sourire triste. Si seulement elle pouvait, comme ces agents du FBI, s'accrocher à ses certitudes.
Un silence inhumain régnait dans la forêt qui bordait Rawlins. Autant la ville pouvait apparaître comme vivante et heureuse, autant la forêt était angoissante. Même pour Sam Winchester. Il ressera sa veste autour de ses épaules et ressera sa prise sur son arme.
Oh, il savait très bien qu'elle ne lui serait d'aucune utilité contre le soucounyan, mais Dean avait insisté pour qu'ils en prennent chacun une. Et Sam le connaissait suffisamment pour comprendre que que c'était là un moyen pour son grand-frère de se rassurer.
Pour lui aussi, il fallait bien l'avouer.
Les deux frères et l'agent Henricksen progressaient en silence, s'enfonçant toujours plus au creux des bois. Angela Garries s'y était réfugiée, et il était certain qu'elle y resterait pour aboutir son rituel.
Sam jeta un rapide coup d'œil à sa montre. Cela faisait maintenant quelques heures qu'ils avaient réussi - ou plutôt que Victor avait réussi - à convaincre les agents de rester auprès de Catherine pour veiller sur elle. Et même si cette nouvelle étiquette de «garde du corps» ne leur avait pas spécialement plu, Sam avait très bien remarqué leurs regards soulagés, quand ils avaient compris qu'ils ne se retrouveraient pas une nouvelle fois devant la créature.
Les trois hommes s'arrêtèrent brusquement, tous les sens aux aguets, lorsqu'ils entendirent comme... un rire. La voix résonnait si fort à travers les arbres que Sam se demanda s'ils ne s'étaient pas trompés, et s'ils n'allaient pas débouler au milieu d'une fête entre jeunes. Dean et Victor tournèrent la tête et lui adressèrent un sourcil magnifiquement haussé. Sam aurait pu en rire si la situation n'était pas aussi préoccupante.
Le cadet amorça un pas vers eux, lorsqu'un cri horrifié couvrit le rire.
Les traits de Dean se durcirent, et sans regarder si son frère et Victor le suivirent, il s'engagea rapidement vers la provenance du son. Ses foulées étaient rapides, et il slalomait agilement entre les arbres. Il pouvait entendre à côté de lui les pas de son frère et de l'ex agent du FBI.
Il se força à ralentir sa respiration, et se concentra sur ce qui l'entourait, en oubliant la douleur qui pulsait dans ses côtes.
La chasse avait commencé.
TBC...
