Paris, années 1350

Les années s'étaient écoulés. Yû Kanda refusait catégoriquement de boire du sang humain, au grand désespoir de Lavi, son créateur. Ils partageaient leurs nuits depuis longtemps, ne cherchant plus à se créer d'attache.

Le brun avait rapidement compris que le désir serait l'un de ses points faible, tout comme le sang. Le vieux vampire lui avait expliqué la force de ce besoin si particulier qui avait donné naissance aux légendes sur les incubes et succubes. C'est pourquoi, sûrement par oisiveté, ils se satisfaisaient entre eux.

Mais Lavi savait. Il savait que bientôt Yû trouverait cette personne. La personne qui serait capable de l'aimer autant qu'il aimera pour l'éternité.

Yû jeta la dépouille du rat dont il venait de boire le sang dans un coin de la pièce et se tourna vers le roux. Celui-ci, couché sur le ventre, somnolait. Le brun en profita pour se lever en silence, se rhabiller et sortir au plus vite.

Les croc-morts passaient, des charrettes remplis de cadavres. La peste faisait rage en ces temps pluvieux.

En passant devant une maison en ruine, il entendit les plaintes d'un enfant pleurant quelqu'un. Il poussa la porte branlante et découvrit un petit garçon, gémissant le nom de son père. Il avait dix ans tout au plus et s'agrippait à la main grise du mort.

- M-Mana..., fit sa toute petite voix.

Yû s'agenouilla près de lui. L'enfant tourna la tête vers lui. Son nez et ses yeux étaient humide. Sa bouche pulpeuse était étirée disgracieusement par la tristesse.

- M-monsieur... s'il vous plaît... Réveillez Mana...
- C'est ton père ? Chuchota Yû.
- ... A-adoptif...

Le vampire leva les yeux vers l'homme. Son teint était devenu olive, ses lèvres semblaient déjà pourrir. Il le contempla lentement jusqu'à ce que l'enfant se jette dans ses bras.

- S'il vous plaît... Mana...

Quand il eut de nouveau un gros sanglot, Yû l'étreignit doucement avant de planter ses crocs dans sa gorge. La chair humaine se laissa aussitôt être percée dans une onomatopée humide. Il était tellement habitué à la gorge blanche de Lavi. Il ne s'attendait pas à si peu de résistance dans cette peau tiède. C'était plus fort que lui. Malgré l'odeur pesante de la mort, la fragrance de ce petit être l'enivrait. Quand les veines éclatèrent sur sa langue, la délivrance le frappa comme un coup de fouet. Douleur, angoisse, terreur. Le goût de rouille sur son palais le titilla, comme la douce mais dérangeante caresse d'une plume.

L'enfant émit simplement une faible plainte. Ses toutes petites mains s'agrippèrent à son jabot. Quand il l'eut entièrement vidé de son sang, il glissa une main dans ses fins cheveux châtains. Sa gorge se noua et il se releva subitement. Il posa le corps de l'enfant sur le lit présent et voulut sortir au plus vite.

Il ouvrit la porte et...

- Yû, susurra Lavi à son oreille.

Le brun recula vivement et le roux put entrer. Il posa son regard sur le jeune garçonnet et sourit.

- Ah là là... Yû... Mon végétarien... Ma belle âme~ !
- T-tais toi...

Les remords étranglèrent le brun. Il avait presque envie de pleurer. Il se détestait.

- Si tu fuis maintenant, pas la peine de revenir vers moi.

La gorge du brun se serra, le brûla comme si du givre s'y déposait. L'expression de Lavi, malgré son petit sourire en coin habituel, semblait très sérieuse.

Il ne voulait pas rester ici et assister à la future mort de ce pauvre enfant qui ne lui avait rien fait. Il ne savait même pas pourquoi il avait eu l'irrésistible envie de le goûter, de sentir la vie disparaître de ce minuscule corps... Lavi ouvrit de nouveau la bouche mais il ne l'écouta point et partit au plus vite. Un grand sourire étira les lèvres du roux qui regarda de nouveau l'enfant. Il tata sa gorge et perçut une faible pulsation.

- Mon pauvre chéri..., murmura-t-il en le soulevant délicatement. Yû n'est pas très adroit de ses crocs. Dans quelques années, tu pourras lui rendre la pareil.

Yû courait. Il ne savait plus depuis combien de temps mais il voulait s'éloigner au plus vite de cette maison délabré.

Il s'était pourtant juré qu'il ne tuerait plus. Surtout un enfant ! Cet enfant... Il était si fragile, si inoffensif... Si pur et il l'attirait tellement...

Il se détestait vraiment. Il était devenu un monstre. Même Lavi ne voulait plus de lui...

Pas la peine de revenir...

Il était si misérable...


Sa vie ne rimait plus à rien, il était seul. Depuis des années. Alors qu'il errait dans les rues enneigées de Paris, une chouette grisâtre se posa sur son épaule, tenant une lettre jaunie dans son bec. Yû s'en empara et la déplia tandis que le volatile s'envolait. L'encre noir posée dessus déliait une écriture sobre et fine, droite. Le brun la porta à son nez et huma l'odeur de Lavi. Depuis le temps qu'il lui envoyait des lettres, espérant de ses nouvelles, il lui répondait enfin.

Cher Yû,

Peut-être que tu me détestes, peut-être que tu m'as oublié...

Je te demande de m'excuser pour mon silence depuis ces

cinq derniers siècle... Tu me manques. Reviens-moi.

J'ai d'ailleurs une belle surprise pour toi. Tu dois sûrement

connaître les fêtes de vampires... Elles se font rares ces

derniers temps. Mais une se déroule dans une semaine

près de Nantes. Je te prierais de t'y rendre pour le 22

décembre. Nous fêterons tous ensemble pendant un

mois nos retrouvailles. Car nous formons tous une grande

famille et elle ne serait pas complète sans toi.

Je t'attends avec impatience, mon Tendre Yû...

Lavi.

Un sourire s'étendit sur les lèvres du vampire... Lavi voulait le revoir, il lui manquait. Et c'était tellement réciproque. Il lui avait déjà parlé de ces fêtes entre vampires, inconnues des humains évidemment. Elles pouvaient durer des semaines, voir des mois et étaient faites de danses et de partages de sang. Il avait même entendu dire que l'on pouvait entrer en transe...

Lavi lui avait promis qu'un jour, il l'emmènerait. Était-ce cela qu'il appelait une surprise ? Yû replia soigneusement la lettre et la glissa dans sa poche.

Il se rendit dans le petit appartement qu'il possédait, au dessus d'une boucherie. L'endroit était agréable, il n'y avait pas trop de bruit mais le silence n'était pas pesant. Il pouvait se ravitailler en sang chez le boucher, mais aussi en viande, qui lui permettait de tenir le coup lors des mois sans son si précieux liquide rouge.

La vue lui plaisait. Elle donnait sur la Seine, gelée en ces temps ci. Les hivers étaient rudes à Paris mais il ne s'en plaignait pas. Il adorait l'absence de couleur de la neige, le gris éclatant du ciel, le froid hivernal qui mordait ses joues.

Depuis qu'il avait quitté Lavi, le brun allait se soulager dans les bas fond de la ville. Les bordels étaient les endroits rêvés, sauf pour les prix exorbitants. Heureusement, il avait obtenu avec les années un fort pouvoir de séduction, très pratique pour se sauver après avoir vulgairement tiré son coup.

Yû fit rapidement ses valises. Il avait tellement hâte de revoir Lavi, de revoir un vampire. Il se sentait vraiment à part dans cette ville très humaine. Le peu de vampires présents préféraient rester entre eux, étant de la même famille humaine. Yû n'avait pas insisté et s'était contenté de laisser le temps passer, vérifiant tous les jours sa boîte aux lettres ou scrutant les fines encoches noires que formaient les oiseaux dans le ciel.

A peine une heure après avoir reçu la lettre, le vampire se dirigeait vers la ville de Nantes. Il avait préféré s'y rendre seul, à cheval, plutôt que de louer une voiture avec cocher. Il ne savait pas encore combien de temps il pourrait tenir sans boire. Le voyage allait durer plusieurs jours.

Yû s'arrêta dans une taverne. Il loua une chambre le temps de se préparer. Les vampires n'avaient pas besoin d'autant de soin que les humains : Ils sentaient bon naturellement, leur cheveux ne graissaient jamais et pas besoin de se laver les dents mais Yû ne pouvait se passer de ces quelques minutes d'humanité tous les matins. Lavi était d'accord sur ce point là. Ils prenaient grand soin de leur apparence et Yû devait se mettre sur son trente et un pour leur retrouvailles.

Le brun releva ses longs cheveux noir en catogan. Une queue de cheval haute faisait trop stricte, d'après Lavi.

Il portait une longue veste gros bleu en velours sur une chemise bouffante de couleur crème. Il enfila des gants de la même teinte. Son pantalon était noir, de même que ces bottes à entonnoir. Il s'observa dans le miroir et se trouva majestueux. Il n'était pas particulièrement narcissique mais son incroyable beauté était clairement visible. Ses deux yeux était devenu d'un bleu profond lapis-lazuli. L'arque de ses sourcils formait deux fines lunes noir, de même que ses longs cils qui ressemblaient à des croissants épais quand il fermait les yeux. Sa peau n'était plus aussi laiteuse que dans les premières années de son éternité. Désormais, elle était comme de la porcelaine chinoise : lisse et soyeuse.

Quand il se retrouva sur la place du centre-ville, Yû se rappela d'un petit détail. Il ne savait pas où se trouvait la soirée. Il soupira et se traita d'idiot. Il allait devoir chercher... Mais son instinct lui intima de ne pas bouger. Lavi avait sûrement prévu le coup. Son aîné viendrait à sa rencontre et le guiderait jusqu'à... A moins qu'il lui envoie quelqu'un, un autre vampire.

La nuit était tombé depuis plusieurs heures. Yû fixait d'un air ennuyé ses boutons de manchettes dorés. Il ne savait pas combien de temps il allait encore attendre mais sa patience avait ses limites. Il remit sa cape sur ses épaules et passa sa large capuche sur sa tête.

Alors qu'il allait faire demi-tour, une ombre se déplaça dans une rue sur sa gauche. Yu se figea, prédateur, et huma lentement l'air. Ses dents le démangeaient depuis quelques secondes. Il ne lui fallut pas plus de temps pour s'engouffrer dans l'étroite ruelle. Il se jeta sur l'ombre tel un fauve et tomba nez à nez avec Lavi. Celui-ci le souleva aussi facilement qu'un cagot et le fit valser jusqu'au sol dur et humide.

- C'est quoi ces manières, Yû ? Fit le roux, amusé.

Il aida Yû à se relever et l'épousseta.

- Ce n'est pas comme ça que l'on dit bonjour, je pensais pourtant te l'avoir appris.

Lavi s'empara de la main du brun et la serra.

- Tu vois ? C'est comme ça que/..

Il se tut finalement. Yû venait de repousser sa main et s'était jeté dans ses bras. La force de son étreinte aurait bien pu briser plusieurs os. Il enfonça ses crocs au plus profond de la gorge du roux et un grondement animal lui échappa.

Lavi sourit narquoisement et tapota son dos.

- Tu es en colère n'est-ce pas ? Et en plus, tu te nourris mal... Tss, ton éducation est à refaire complètement.

Il finit pas obtempérer et enlaça Yû à son tour. Leur embrassade sembla durée une éternité et Lavi recula finalement.

- Eh bien, que tu es beau. C'est pour moi que tu t'es si bien vêtu ? Attention, je pourrais y prendre goût !

Yu sentit ses joues se réchauffer de plaisir mais il savait qu'aucune rougeur ne le trahirait.

- Je suis partis dés que j'ai reçu ta lettre, murmura-t-il.
- Je suis heureux de voir que tu vas bien. Tu m'as manqué.

De nouvelles ondes de chaleur envahirent Yû. Il ne s'était jamais autant sentit euphorique.

- Toi aussi, tu m'as manqué.

Lavi sourit avec satisfaction et reprit la main du plus jeune. Il était vêtu d'un manteau couleur lit-de-vin et d'une chemise rouge et bouffante sur les manches et le col. Des arabesques cuivrées décoraient sa veste et ses doigts étaient chargés de bagues aux larges pierres noires et violettes.

Nous n'attendions plus que toi mais j'ai pris mon temps pour te trouver. J'étais en très bonne compagnie.

Il prit son bras et l'entraîna jusqu'à un théâtre. Les nombreux sièges étaient vide. Ils allèrent dans les coulisses au sous-sol qui se trouvaient être d'anciennes catacombes. La musique y était présente et de nombreux vampires s'amusaient sous les grandes voûtes de pierre. Ils riaient, buvaient, dansaient. Certains s'embrassaient, et ils étaient parfois plus de deux.

Yû observa ce monde convivial et si différent de ce qu'il connaissait.

- Aller, viens. Viens voir ta surprise.

Sa main baguée se déplaça et attrapa la sienne. Il le suivit sagement jusqu'aux canapés. Et c'est là qu'il le vit. Ses cheveux blonds cendrés étaient devenus blanc et son corps avait grandi, légèrement.

- Tu te souviens, comme tu le désirais ? Si fort, tellement fort que tu étais prêt à le tuer...
- Pourquoi... ?
- C'est lui. Tu as exactement ressentit la même émotion que moi quand je t'ai vu la première fois. Tu aurais du le transformer.

Yû resta silencieux, trop abasourdi. Là, étendu sur le sofa, l'enfant qu'il avait presque vidé de son sang il y a de cela cinq siècle dormait paisiblement.

- Je l'ai sauvé en lui donnant quelques gouttes de mon sens. Il a arrêté de vieillir à ses dix-huit, étrangement, mais il est toujours humain. Je te laisse cet honneur, il t'attend...

Il le poussa délicatement vers le jeune adulte. Le brun s'avança alors et s'assit à ses côtés. Le mouvement réveilla l'autre et ses paupières pâles laissèrent place à des pupilles grises ensommeillées. Mais les quelques traces de sommeil disparurent rapidement quand il reconnut l'homme penché au dessus de lui.

- … Yû ?
- Oui.

Sa réponse les firent sourire et l'humain l'enlaça. Il lui présenta aussitôt sa gorge mais le brun l'écarta légèrement.

- Laisse moi le temps de t'admirer..., murmura-t-il en caressant sa joue.

Il l'observa longuement, appréciant silencieusement l'innocence de ses yeux de biche, son nez fin et légèrement retroussé, ses lèvres pleines mais aussi pâle que le reste de son visage. Bien qu'humain, le sang que Lavi lui avait fait ingérer durant ses cinq siècles pour le maintenir en vie l'avait rendu aussi beau qu'un immortel mais Yû le sentait. Il sentait le sang parcourir ses veines, il entendait son cœur battre, il frémissait à la tiédeur de sa peau sous ses doigts.

Il posa alors son regard sur sa gorge et pu voir la cicatrise qu'il lui avait donné, bien des années plus tôt.

- … Tu ne m'en veux pas ? Chuchota-t-il en l'effleurant d'un geste tendre.
- Non.

Ils se regardèrent de nouveau. Leurs mains se trouvèrent. La fête n'était plus qu'un bourdonnement presque inaudible. Ils se rapprochèrent. Et ils s'embrassèrent.

C'était doux, chaud, humide. C'était bien meilleur que le sang, meilleur que le soleil, meilleur que la vie. Et cela le devint encore plus quand leur langues se glissèrent l'une contre l'autre, se touchèrent, se cajolèrent. Les mains de Yû trouvèrent leur place sur le corps de l'humain, sur sa hanche, sa joue, son dos, ses reins. Celles de son opposé naviguèrent moins, elles s'attardèrent surtout sur sa nuque ou dans ses cheveux. Elles étaient plus délicates que celles du vampire, plus timide aussi.

Il finit par s'écarter, pour le laisser respirer. Il entendit Lavi pouffer, plus loin mais il s'en fichait. Tout ce qui comptait, c'était les rougeurs sur les joues du petit mortel, ses lèvres entrouvertes, sa respiration hachée...

- Comment t'appelle-tu ?
- Allen..., soupira-t-il en souriant.

Et Yû ne put que chuchoter encore et encore son prénom tout en déposant un chapelet de baisers sur son visage. Puis il descendit progressivement. Une des mains de Allen s'accrocha à sa nuque, l'autre sur son épaule, alors que ses lèvres brûlantes découvraient sa gorge. Il prit son temps pour découvrir creux et angles. Il suivit l'arc de sa mâchoire, la cascade de son cou pour atterrir et se noyer dans le petit alcôve entre ses deux clavicules. Allen ne cessa de soupirer de plaisir. Ils frissonnèrent alors que ses crocs frôlèrent l'épaisse veine qui traversait sa gorge si blanche.

- Mord-moi, supplia tout bas l'humain.

Il en avait envie. Oh, oui, il en avait tellement envie. Mais pas ici, pas devant tout ces inconnus. Il se releva et l'aida à faire de même puis Yû l'emmena ailleurs. Ils remontèrent sur la scène. Cet endroit était parfais, ils étaient seul.

Allen lui sourit.

- Que le spectacle commence ? Plaisanta-t-il en enroulant ses bras autour de sa nuque.

Le brun rit contre sa peau puis, lentement, il planta ses dents dans sa chaire. Allen gémit à peine et se contenta de se tenir à ses épaules. Et il but, jusqu'à plus soif.

Le rideau se ferma alors, les laissant ainsi dans l'obscure volupté de leur bonheur. La vie quitta la scène et la mort, sensuel dans son apparat noir, pris sa place, majestueuse ombre semblable à une aile de corbeau, se déposant sur les amants présents jusqu'à ce qu'ils poussent leur derniers souffle.


Repères chronologique :

Rencontre Lavi/Yu – bataille contre les sibériens : Années 1200
Rencontre Yu/Allen – séparation entre Lavi et Yu : Années 1350
Rencontre Yu/Allen (bis) – fête de vampires : Années 1890


Eh voila ! Déçu, hein ? Je l'ai baclé, je sais. Tant pis.