Anger

Il y a ce moment de bonheur qui se produit entre le sommeil et la conscience, juste à l'instant où vous vous réveillez mais avant d'ouvrir les yeux, lorsque vous ne pouvez vous rappeler de faits arbitraires tels que la date, la saison, ou même la ville dans laquelle vous vous êtes endormi. John fut brutalement trainé dans la conscience par une forte piqûre sur sa joue, rejointe par d'autres maux et douleurs en divers endroits, tout son corps palpitant et battant sous les mauvais traitements. Levant son bras de façon à se protéger les yeux de la lumière du soleil matinale s'avéra difficile, vu que ledit bras était collé à l'oreiller avec du sang séché (peut être le sien). Eh bien, il se sentait comme s'il avait fait quelques rounds contre Mike Tyson.

Oh, c'est vrai. Il l'avait fait. Enfin, pas avec Tyson. Il s'arracha de force au confort du lit, ignorant ses muscles endoloris pour s'asseoir près de Sherlock, qui était en train d'examiner ses propres coupures et ecchymoses.

"Putain, tu sembles aussi amoché que moi mon pote." Il soupira, lorgnant une contusion particulièrement éclatante sur l'épaule de Sherlock. Le détective ne semblait pas l'avoir entendu, examinant une entaille pourpre sur le dos de sa main avec un grand intérêt. La pâleur de la peau de son compagnon laissait transparaitre les morsures, les égratignures et les bosses d'une façon bien pire que la peau bronzée de John. Il soupira, rejetant les couvertures.

"Je vais chercher la trousse de premiers soins" dit-il dans la fin de son expiration. Il déposa un baiser doux – et apparemment déroutant – sur la tempe de Sherlock, qui leva les sourcils de curiosité. John trottina jusqu'à la salle de bain, n'ayant apparemment aucune honte de sa nudité, puis revint avec une boite verte à la main. Il s'écroula sur le lit et l'ouvrit, se mettant silencieusement au travail, nettoyant les coupures de Sherlock avec de l'iode. Sherlock grimaça légèrement alors que le coton de tige frottait sa peau endolorie dans le mauvais sens.

"Désolé" s'excusa John, portant le poignet de Sherlock à ses lèvres pour y déposer un baiser.

"John ?" l'interrogea Sherlock, "pourquoi est-ce que tu n'arrêtes pas de m'embrasser ?"

"Tu sais pourquoi" marmonna maladroitement John, nettoyant une égratignure avec un coton humide pour en débarrasser le sang.

"Oh" observa tranquillement Sherlock. "Je ne pense vraiment pas que mon rectum soit d'attaque pour un nouveau round John." Ledit John secoua la tête.

"Ce n'est pas ce que je voulais dire" dit-il dans un soupir, ouvrant la boite de pansements pour couvrir les petites égratignures. "Tu le sais Sherlock. Tu dois le savoir. Tu sais toujours tout."

"Je t'en prie, fais-moi part de tes lumières" dit Sherlock d'une voix trainante, se tournant pour que John puisse avoir accès aux éraflures sur son dos.

"Je ne veux pas que la nuit dernière se résume à ça…" lui dit John, frottant avec prudence les éraflures qu'il avait causé, des entailles rouge vif dans le dos de Sherlock là où ses ongles avaient trouvé prise. "Je ne veux pas que notre relation ne soit qu'une partie de jambes en l'air violente et franchement brutale" dit-il doucement au détective. Sherlock siffla de douleur alors que le docteur soignait ses blessures, avant de se retourner pour lui faire face alors que John s'attaquait à une plaie sur son épaule, qui après inspection se révéla être une morsure, un arc de cercle violet sombre avec des marques de dents.

"Pourquoi ?"

"Le sexe n'est pas censé être aussi… vicieux. Ce peut être doux et attentionné et tendre…" marmonna John avec embarras.

"J'ai déjà eu des rapports sexuels" lui dit Sherlock sur un ton exaspéré. Un peu surprenant, mais pas le problème du moment, John y reviendrait pour sûr à une date ultérieure.

"Ah… tu te sens coupable ?" demanda Sherlock alors que John portait à sa bouche la blessure et y plaçait un doux baiser, lèvres entrouvertes.

"Tu sais bien que oui" murmura-t-il, Sherlock semblant toujours perplexe face aux marques d'affection qu'il recevait aléatoirement. Pendant un certain temps ce fut le silence complet alors que John s'habillait et se tendait sous les rappels douloureux de la fureur de la nuit dernière.

"Comment allons-nous passer à autre chose ?" demanda Sherlock alors que John ignorait ses propres blessures et remballait les fournitures de la trousse de premiers soins.

"Eh bien, un rendez-vous serait un bon début" offrit le docteur, posant la boite dur la table de chevet.

"Un… rendez-vous ?"

"Tu sais, deux personnes sortant et profitant de la compagnie de l'autre" avança John, léchant sa lèvre inférieure d'un air absent, elle avait encore un goût de fer. Sherlock secoua la tête.

"John, tu ne veux pas sortir avec moi" dit-il fermement. "Tu étais en colère la nuit dernière et je ne te juge pas pour tes actions, tu es essentiellement hétérosexuel et tu ne devrais pas te sentir obligé de me proposer un rencard par pitié."

"Ça n'a rien à voir avec la pitié ou… attends un peu." John se figea et regarda Sherlock dans les yeux. "En fait tu… tu ne sais réellement pas…" Il souffla en état de choc. Sherlock avait l'air toujours embrouillé et John gémit doucement. "Sherlock, je n'aurais pas été autant en colère contre toi si je ne t'aimais pas…" dit-il, prenant les mains de Sherlock dans les siennes. "Tu m'as… terrifié. Tu ne peux pas risquer ta vie comme ça espèce d'idiot !" John grinça des dents, ne voulant pas réprimander le comportement de Sherlock à nouveau, mais le cas de la nuit dernière les avait fait frôler la mort à tous les deux. John avait été silencieusement furieux tout le long du retour à la maison, et à la seconde où ils passèrent la porte du 221b et bien… l'enfer se déchaina. Langues, dents, ongles, murs, meubles… tout cela dans un ouragan précipité et en colère.

"Oui, tu me l'as déjà dit" dit Sherlock, levant les yeux au ciel et essayant de dégager sa main de l'étreinte de John.

"Je n'aurais pas dû perdre mon sang froid… et je n'aurais définitivement pas dû faire tout ça" expliqua le docteur, pointant de la tête les marques de morsures. "Mais tu peux surement comprendre pourquoi je l'ai fait ?"

"Colère. Amertume. Fureur. Peur ?" Sherlock était incertain sur le dernier.

"Amour, abruti." John soupira.

"Tu ne m'aimes pas" répondit immédiatement le détective. John fut plutôt déconcerté par cette réponse. "Les gens ne m'aiment pas."

"Je ne suis pas les gens, n'est-ce pas ?" interrogea-t-il, mais il put voir le visage de Sherlock prendre un air austère et froid. Il fronça les sourcils doucement. "Sherlock… je t'aime…" Sherlock secoua la tête, ses boucles voletant dans tous les sens sauf ceux de l'arrière de sa tête, collés ensemble par un peu de sang à l'endroit où John l'avait fait percuter le mur. Une douche était définitivement nécessaire.

"Tu confonds amour et culpabilité."

"J'ai passé assez de temps à essayer de me convaincre que je ne l'étais pas, pour savoir que je le suis" soutint John.

"Tu ne peux pas t'attendre à avoir une relation avec moi, je ne suis pas capable de te donner ce que tu veux" finit par dire Sherlock, optant pour le tact.

"Hm… et qu'est-ce que c'est exactement ?" demanda John, s'installant contre un oreiller, ceux de Sherlock étaient beaucoup plus doux que les siens.

"Attention, amour, compassion… je n'en suis pas capable" expliqua-t-il.

"Selon qui ?"

"Oh, on ne va pas se lancer là-dedans" gémit Sherlock, sachant que ça allait se transformer en une argumentation puérile. "Selon tout le monde."

"Tout le monde a tort. Tu semblais tout à fait capable hier soir…"

"L'excitation c'est différent… bien que je ne sois pas capable de ça non plus d'habitude" admit Sherlock, presque curieux. "Il y avait de la colère et de l'adrénaline et des sentiments partout, ce n'est pas particulièrement étonnant que j'aie eu une érection…" dit Sherlock, gesticulant tout en parlant.

"Des sentiments ?" demanda John. Sherlock fronça les sourcils, soudainement calme et stoppant ses mains qui gesticulaient dans l'air comme si des 'sentiments' étaient des choses flottant autour de sa tête et qu'il pouvait faire fuir.

"Tu as des sentiments pour moi alors" commença John.

"Oui, j'en ai. Mais pas ce genre de sentiments. Je… m'inquiète pour toi d'une manière différente de la façon dont je m'inquiète pour les autres, mais ce n'est pas de l'amour" dit-il résolument. "Je ne peux pas aimer."

"Ecoute, tu peux me dire que tu ne ressens pas la même chose… c'est bon et si c'est vrai nous pouvons essayer de passer à autre chose… mais ne mens pas en disant que tu ne PEUX PAS ressentir la même chose, Sherlock tu ne peux pas te cacher derrière tes défauts de personnalité."

"Je ne mens pas !" protesta bruyamment Sherlock. "Je suis un sociopathe, souviens-toi."

"Tu n'es pas un putain de sociopathe, tu es humain Sherlock, que tu le veuilles ou non." Sherlock souffla son désaccord. "Ok, et bien je peux te prouver ici et maintenant que tu peux souffrir d'excitation, tout le concept d'amour est un peu plus du à prouver…" Sherlock fronça les sourcils, visiblement mécontent de John mais ne sachant pas vraiment pourquoi.

John leva les yeux, grimpa sur ses genoux, prit en coupe une joue de Sherlock avec sa main et s'avança pour initier un nouveau baiser, faisant attention à leurs lèvres coupées et ensanglantées. Doux mais insistant, voulant prouver un point dont il était persuadé. Il effleura de sa main libre la poitrine nue de Sherlock et son dos, ne touchant la chose évidente – pas de sales tours – mais touchant de sa paume ses cuisses, assez près pour que Sherlock puisse ressentir la première étincelle d'excitation. Sherlock haleta sous le choc et John profita du moment pour faire passer sa langue à travers les lèvres entrouvertes du détective. Sherlock poussa un gémissement et remis John sur ses pieds. Au diable les élans d'affection.

"Je… concède la défaite à cet égard" marmonna-t-il. "Je suis apparemment capable d'être excité sans être alimenté par la fureur. Cela ne prouve rien. Nous ne pouvons pas construire une relation seulement basée sur une attraction sexuelle mutuelle…" Il fit une pause. "Le pouvons-nous ?" Il y avait des règles sur ce genre de choses, non ?

"On pourrait… mais ce n'est pas le cas, n'est-ce pas ?" répondit John.

"John… je sais que tu penses le mieux de moi, mais tu as tort d'accord. Ton optimisme est déplacé." Sherlock fronça les sourcils et se rallongea, essayant d'ignorer le fait qu'il était à moitié dur avec seulement un baiser. Le transport pouvait parfois être traitre.

"Je ne sais pas ce qui est le plus triste… la pensée que tu me dis tout ça pour me repousser instinctivement, ou que l'on t'ait tellement répété que tu étais quelqu'un de froid que tu as commencé à y croire."

"Arrête d'essayer de me convaincre que…"

"Tais-toi" ordonna John, et Sherlock fit une pause en pleine phrase – il avait mis John en colère. Compte tenu de ce qui s'était passé la dernière fois qu'il avait mis John en colère, il se dit qu'il était pardonné pour le frisson d'anticipation qui parcourut sa colonne vertébrale. "Assieds-toi" l'instruit-il. Sherlock n'avait aucune idée de ce qui se passait, mais il fit comme demandé. "Je n'essaye pas de te convaincre de quoi que ce soit, j'essaye de donner du sens à ce que tu m'as dit, qui est que tu ES attiré sexuellement par moi et que tu AS des sentiments pour moi."

"Mais…"

"J'ai dit tais-toi !" grogna John, et Sherlock cligna des yeux. "Juste… suis moi sur ce coup, d'accord ?" Sherlock hésita avant d'hocher la tête. John prit une profonde inspiration.

"Alors ce… ce sentiment que tu as…" commença maladroitement le docteur, se penchant en avant pour prendre la main de Sherlock. "Mieux ou pire ?"

"Tout cela est ridicule John" protesta le brun, essayant de retirer sa main de celle de John.

"Mieux. Ou. Pire ?" dit John à travers ses dents serrées.

"Pire !" dit Sherlock d'un ton brusque, essayant d'ignorer le regard blessé qui brilla dans les yeux de son colocataire. John hocha la tête avec précaution, avant de se pencher et de poser un autre baiser délicat sur la joue meurtrie de Sherlock.

"Mieux ou pire ?"

"Pire" dit à nouveau Sherlock. "Peux-tu arrêter s-il-te-plait, tu te mets toi-même dans l'embarras."

"Sherlock…. tu te souviens de ce qui s'est passé la nuit dernière ?" demanda John d'un ton ferme.

"Vivement, maintenant lâche ma main et nous pourrons parler de la façon de nous sortir de ce pétrin" ordonna-t-il, essayant toujours de libérer sa main de l'emprise de John, mais ce dernier tint bon.

"Qui a embrassé qui en premier ?" Sherlock se figea, se replongeant dans le scénario de la nuit dernière pour se remémorer les faits.

"Tu m'as embrassé" dit Sherlock avec confiance. "Plutôt violemment, contre la porte…"

"Correct" le complimenta John. "Et qu'est-ce que tu as fait lorsque je t'ai embrassé ?

"Je t'ai embrassé en retour ? dit Sherlock, un peu moins confiant, confondu par le regard fixe que lui lançait John.

"Avant ça."

"Tu m'as embrassé et j'y ai répondu, il n'y a pas d'avant ça" dit-il fermement, abandonnant l'idée de libérer sa main.

"Si il y en avait un… comme tu l'as dit – je t'ai embrassé, plutôt violemment contre la porte… tu as hésité. Avant que ton cerveau ne comprenne ce qui se passait, avant que tu ne réalises que j'étais furieux et que je t'embrassais… qu'as-tu fait lorsque tu as hésité ?" Sherlock dut se concentrer pour réfléchir à celle-là, fronçant les sourcils en essayant de se rappeler une décision d'une fraction de seconde, dans le feu de l'action d'un moment très chaud.

"J'ai… mis mes bras autour de toi ?" suggéra-t-il, incertain. John hocha la tête.

"Refait-le."

"John, cet exercice est complètement inutile et je suis de plus en plus mal à l'aise étant donné le fait que nous sommes tous les deux n…"

"Tais-toi et fais-le !" cria John. Sherlock baissa les bras à contrecœur, plaçant ses mais de chaque côté de la taille de John. "Ce sentiment… mieux ou pire ?" demanda à nouveau John.

"Pire… bien pire" marmonna Sherlock. "Pourquoi faisons-nous ça ?" En dépit de ses prétentions qui clamaient que c'était pire, Sherlock n'avait pas enlevé ses mains du torse de John, le tenant presque à bout de bras mais d'une façon curieusement intime.

"Pire comment ?" demanda le docteur, sur un ton soudainement doux. Sherlock fronça les sourcils, il n'était pas doué pour ce genre de choses.

"Plus fort…" dit-il maladroitement. "Légères palpitations, augmentation de la production de sueur, sentiment général de malaise, léger pincement au cœur, petite excitation importune" observa-t-il. "Et des liens affectifs irrationnels…" John hocha la tête à chaque observation de Sherlock, faites confiance au détective pour décrire l'amour comme une maladie. "Je ne comprends pas ce que tu as envie que je dise…" dit sincèrement Sherlock, se demandant s'il devait retirer ses mains de John, ne le voulant pas vraiment.

"Tu l'as déjà dit" lui répondit John. "Sherlock, je ne peux pas commencer à comprendre ce qui se passe dans ta tête, la plupart du temps je n'en ai pas la moindre idée…"

"Les gens l'ont rarement."

"Je ne suis pas les gens" dit à nouveau John. "Et parfois, parfois je pense tu n'en as pas la moindre idée toi non plus. Je déteste être celui qui doive t'annoncer ça mon pote, mais cette chose que tu ressens, même si tu ne veux pas la ressentir… tu es amoureux" dit-il doucement.

Sherlock avait l'air d'avoir pris un coup de poing en pleine face – à nouveau –, son esprit fonctionnant à toute allure alors qu'il se débattait pour analyser tout ça. John attendit patiemment.

"Je…" Sherlock commença à protester mais se rendit compte qu'il ne pouvait pas. Venait-il de se faire déjouer par John Watson, l'homme qui argumentait régulièrement avec des machines à code confidentiel ? Il fronça les sourcils à cette seule pensée, ce qui réussit seulement à faire grandir le sourire de John. "Comment se fait-il que tu me connaisses mieux que je ne me connait moi-même ?" demanda Sherlock. Ce n'était pas un compliment.

"Je ne sais pas. Je te connais et je peux faire une supposition éclairée d'après ce que je vois jour après jour… c'est quelque chose que tu m'as appris." Le sourire de John était totalement injustifié. Sherlock lui jeta un regard noir.

"Et les gens disent que je suis manipulateur" murmura sombrement le détective. "Je ne sais pas comment, mais tu viens de me forcer à tomber amoureux de toi." John se mit à rire doucement.

"Je t'ai forcé à admettre une chose pour laquelle nous nous mentons tous les deux depuis un sacré bout de temps" dit-il affectueusement.

"J'aurais aimé que tu ne le fasses pas" grogna Sherlock, s'allongeant et entrainant John avec lui. "Quelle utilité ai-je pour n'importe qui si je suis amoureux ?" demanda-t-il, agacé et irrité alors que John s'installait contre sa poitrine en riant doucement. "Cela va être un handicap sérieux dans mon environnement de travail" se plaint le jeune homme, offrant tout de même un tendre baiser sur les cheveux de John. "Arrête de rire, ce n'est pas drôle."

"C'est un peu drôle" répondit John, toujours très amusé.

"Tais-toi, je suis en colère contre toi" dit Sherlock, d'une voix très grave qui ne fit qu'augmenter les ricanements de son compagnon. Il grogna doucement. "Tu es incroyablement chanceux que je ne me sente pas d'attaque pour un deuxième round. Sois sur que tu vas me le payer."

"Est-ce une menace ou une promesse ?" demanda John, souriant toujours comme un idiot.


Merci à tous pour vos reviews, ça fait toujours super plaisir.

Il ne reste plus désormais qu'un seul chapitre "Une fois où ce ne fut pas le cas", alors je vous dit à très vite pour sa publication ;)