HELLISH PARADISE

Chapitre 2

Il était tranquillement assis dans un des nombreux bars de la ville, sirotant un saké bon marché. Le goût n'était pas exceptionnel, loin de là, mais c'était suffisant pour le détendre. Ses yeux étaient mi-clos, donnant la nette impression qu'il somnolait, bien que ce soit loin d'être le cas. Il suffisait d'observer sa forme tendue de manière presque imperceptible, prêt à réagir au moindre danger. Il était sur le qui-vive, comme toujours. Alors, entendre une voix rieuse près de son oreille ne le surprit pas tellement. Il avait perçu sa présence quelques minutes auparavant mais savait le plaisir que tirait cet homme à tenter de le prendre par surprise à la moindre occasion. Jusque-là, il n'avait jamais succédé.

« Kyo, tu ne devrais pas te soûler avec un saké d'aussi mauvaise qualité ! »

Il l'ignora, et l'autre se redressa, visiblement habitué à l'accueil glacial qu'il venait de recevoir. Il tira une chaise, et s'assied en face de lui. Il héla le serveur, commandant le même saké que lui. Il haussa un sourcil.

« Je croyais que le saké était de mauvaise qualité …?

-Oooh, Kyo ! Tu t'inquiètes pour moi ? »

Seul le silence lui répondit.

« Voyons, pas la peine de le cacher ! Je sais à quel point ma simple vue t'émeut du plus profond de ton cœur, et t'empêche de trouver les mots corrects pour exprimer ton affection !

-Si pressé de mourir, Sanada ?

-Comme tu es froid ! Et moi qui venais t'apporter des nouvelles intéressantes ! »

Il se contenta de porter son verre à ses lèvres, peu désireux d'entrer dans le jeu de l'autre homme. Sanada se pencha en avant, et il murmura sur le ton de la confidence.

« Cela concerne Yuya-san, tu sais. »

A peine les mots avaient-ils été prononcés que toute son attention était soudainement fixé sur celui en face de lui. L'autre eut un sourire moqueur, visiblement conscient qu'il avait maintenant toutes les cartes en mains. L'étincelle malicieuse qui brillait dans son regard ne lui plaisait pas le moins du monde. Cela lui donnait envie de le frapper jusqu'à temps qu'il crache toutes les informations qu'il détenait. Malheureusement, il savait également que, malgré sa rapidité, il n'aurait probablement pas le temps de lui porter plus d'un coup avant que l'autre active son Gift. Et alors, il ne pourrait plus rien contre lui. Il ne lui restait qu'à se contenter d'attendre patiemment que l'autre lui dévoile ces fameuses informations.

« Quelque chose est arrivé à la planche à pain ? »

Il n'était pas un homme très patient.

« Moui, on peut dire cela ainsi. »

Il fronça les sourcils. Elle ne serait pas encore fourrée dans le pétrin… ? C'était sa spécialité, après tout.

« Cependant, je ne saurais pas dire si c'est un mauvaise chose ou une bonne chose… »

L'autre se balança sur sa chaise, visiblement songeur. Cependant, sa réflexion ne fit qu'agacer un peu plus Kyo. Était-ce si difficile que cela, de parler normalement, et pas en message codé ?

« Je suppose que l'avis diverge selon les personnes. Moi, je trouve cela plutôt amusant ! »

Il lui offrit un sourire presque candide. Cela lui donna envie de lui fracasser le crâne contre la table, histoire de voir s'il trouvait cela toujours aussi amusant.

« De quoi est-ce que tu parles, Sanada ? »

Le ton menaçant de l'homme lui fit comprendre que peut-être, il risquait quelques dommages collatéraux s'il continuait de plaisanter en omettant de dire le principal. Ah, Kyo devenait si sérieux dès que Yuya entrait en jeu ! C'était presque adorable, venant d'un homme avec une réputation aussi meurtrière !

« Notre adorable Yuya-san a maintenant un partenaire ! »

Il haussa un sourcil, surpris que l'autre homme ait trouvé cette information intéressante. Ce n'était ni le premier, et encore moins le dernier partenaire qu'elle aurait !

« Oh, ne prends pas ce regard désintéressé, Kyo ! Je n'ai pas tout dit ! »

Il lui offrit un sourire jubilatoire.

« Il est comme nous ! »

…'Comme nous' ? Cela ne pouvait dire qu'une seule chose.

« Ils ont mis la planche à pain avec un ancien criminel ? »

Oh, comme c'était amusant de voir les instincts protecteurs de l'homme considéré comme l'un des plus dangereux de leur communauté surgir ! Il avait terriblement envie de lui rappeler que la jeune femme n'avait probablement pas besoin que l'on s'inquiète ainsi pour elle; après tout, elle avait maintes fois fait preuve de ses capacités. Cependant, cela pourrait calmer l'homme en face de lui, et ce n'était pas là son objectif; non, l'observer tandis que l'inquiétude le gagnait était beaucoup, beaucoup plus drôle. Il n'avait plus qu'à ajouter quelques mots bien placés, et Kyo serait en route pour un carnage.

« Mais ce n'est pas le meilleur ! »

Son sourire était éclatant, et les poings de l'autre homme se serrèrent. Que pouvait-il bien y avoir de pire ?

« Apparemment, ils vont même habiter ensemble ! »

Le verre dans la main de l'homme aux yeux flamboyants se brisa.

« Attention, Kyo ! C'est dangereux ! Regarde, tu sai—

-Ils vont quoi ? »

Uh oh. La voix de l'homme n'était qu'un murmure, mais la menace qu'il sentait derrière son calme apparent le fit frissonner. Il jura un instant qu'il vit ses mains trembler sous l'effet de la colère, et la furie semblait rendre ses yeux étincelants. Pour être tout à fait honnête, il ne s'attendait pas tout à fait à ce que tant de violence émane de l'aura de Kyo. Cependant, toute peur se dissipa à la pensée qui s'ensuivit.

Comme c'était mignon ! Qui eut cru que l'homme aux mille victimes était aussi possessif ?

Il se demanda si le partenaire de Yuya ressortirait vivant de la confrontation qui aurait sans nul doute lieu entre lui et Kyo. Au pire, il prétendrait qu'il était tombé tout à fait par hasard sur Kyo, et qu'il lui avait simplement fait part des dernières nouvelles de manière fortuite. Oui, c'était cela, fortuite. Sans aucune arrière-pensée. Après tout, il était l'innocence incarnée, n'est-ce pas ?

[&-((Y&H))-&]

Yuya Shiina était en train de dévisager un homme. Oui, elle savait que c'était impoli. Non, elle n'était même pas en train d'admirer son extraordinaire beauté, comme le ferait une midinette en rencontrant l'amour de sa vie au détour d'une rue. A vrai dire, elle était tout à fait dans son droit, puisque l'homme était actuellement accroupi devant la porte de son immeuble. Et il était occupé. Ou du moins, c'était ce que suggérait son air de concentration extrême. Dans d'autres circonstances, peut-être aurait-elle été impressionnée devant l'intensité de son regard. Actuellement, seul l'agacement la parcourait. Encore une fois, c'était totalement justifié. Au risque de se répéter, l'homme était accroupi devant la porte de son immeuble.

Et il dévisageait un chat.

Elle ignorait ce que ledit chat avait fait pour être ainsi le centre d'attention de cet homme apparemment dérangé, et elle n'était pas vraiment sûre de vouloir en connaître la raison. Cela faisait cinq bonnes minutes qu'elle attendait, se questionnant sur la conduite à adopter et il n'avait pas bougé d'un centimètre. Tout comme le chat, d'ailleurs. Elle fit légèrement tinter ses clés, espérant que l'inconnu se déciderait finalement à bouger ses fesses en s'apercevant, que, peut-être, rester devant la porte empêchait les gens normaux de rentrer chez eux. Il ne bougea pas d'un pouce. Rester calme. Elle bougea de nouveau ses clés, et le bruit métallique résonna de nouveau. Toujours aucune réaction. Alors qu'elle s'apprêtait à répéter son geste une troisième fois—

« Arrête. Tu me déconcentres. »

Elle resta un instant bouche bée, ne sachant plus si elle devait être en colère face à son impolitesse, ou à cause du fait qu'il venait de lui donner un ordre, ou encore le fait qu'il avait entendu ses tentatives (peu) subtiles et avait préféré les ignorer. Elle décida de se mettre en colère tout court.

« Ah oui ? Peut-être que si vous n'étiez pas sur mon chemin, il n'y aurait pas ce genre de problème ! »

Il continua à fixer le chat.

« Vous allez bouger, oui ?

-Je ne peux pas. »

Il n'élabora pas. Elle inspira, et compta dans sa tête jusqu'à dix. Calme. Elle était parfaitement calme.

« Et pourquoi donc ?

-Si je détourne le regard, il va gagner. »

Elle le dévisagea.

« Pardon ? »

Aucune réponse. La violence n'était pas la bonne réponse. Le frapper n'était pas une solution. La brutalité, c'était mal.

« …Et vous comptez rester là longtemps ?

-Je n'aime pas perdre. »

…Elle regarda les clés dans ses mains, se demandant si lui jeter en pleine poire lui ramènerait le peu d'esprit qu'il semblait posséder. Quelle personne saine d'esprit ferait un concours pour savoir qui détournerait les yeux en premier avec un chat ? Elle tourna les yeux vers ledit animal, qui apparemment, possédait un esprit tout aussi compétitif que l'imbécile accroupi devant sa porte. Ou alors, il se contentait simplement d'observer le spécimen particulièrement stupide qui n'avait rien d'autre à faire de sa journée que de dévisager un félin innocent qui passait par là. Et si elle continuait à se demander la raison qui se cachait derrière la conduite d'un chat, elle n'allait pas tarder à devenir aussi folle que l'imbécile qui n'aimait pas perdre.

Avant qu'elle ne le réalise vraiment, ses clés avaient quittés le confort de sa main pour s'élancer vers le visage de l'homme avec rapidité. Alors qu'elle se disait que, finalement, la violence était sans doute la meilleure solution, il attrapa les clés transformées en arme improvisé avec aisance. Sans détourner le regard. Ce qui, bien sûr, n'arrangea pas l'humeur pour le moins volatile de la jeune femme.

« Tu es de mèche avec le chat, n'est-ce pas ? »

… C'était probablement la conclusion la plus stupide qu'elle ait jamais entendue. Pourtant, Dieu savait qu'elle pouvait être entourée de mâles stupides au cours de sa journée. Il semblerait que Tigre Rouge avait trouvé son maître.

« Bien sûr. Je complote avec un chat pour qu'il gagne un concours contre un crétin qui bloque ma porte. Quoi de mieux pour passer le temps ?

-Ha ! Je le savais ! »

Son sarcasme venait de s'écraser lamentablement contre un mur de bêtise sans y laisser la moindre trace. Elle se sentit soudainement très, très fatiguée. Elle porta une main à ses tempes, et ferma les yeux. Peut-être que si elle gardait les yeux fermés assez longtemps, il aurait disparu lorsqu'elle les rouvrirait ? Et s'il était encore là ? Un soupir quitta ses lèvres. Cette journée pouvait-elle être pire ?

Elle se décida finalement à ouvrir les yeux, parce que vraiment, se cacher sous la couette n'allait pas faire partir les monstres qui se terraient sous son lit. Enfin, un monstre stupide et terriblement têtu. Cependant, elle ne put s'empêcher de sursauter en s'apercevant qu'il était maintenant debout, juste devant elle. Elle esquiva un mouvement de recul par pur réflexe, gardant son équilibre avec difficulté. Il pencha la tête sur le côté face à sa réaction, avant d'hausser les épaules.

Elle ne l'avait même pas senti s'approcher ! Elle avait été imprudente. Baisser sa garde face à un inconnu n'était pas une bonne chose, même s'il n'était pas un ennemi. Il tendit son poing fermé vers elle, et elle l'observa, se sentant presque stupide. Il ne bougea pas d'un pouce, et elle se décida finalement à tendre la main. Ses clés tombèrent en un bruit métallique au creux de sa paume. Ah. Elle les avait oubliées, celles-là. Elle leva de nouveau les yeux vers lui, s'attendant à ce qu'il continue son chemin, de préférence, loin, très loin d'elle. Il la dévisagea, et elle haussa un sourcil. Une minute de silence passa entre eux, peut-être un peu plus.

« J'ai gagné. »

Son ton, bien que monotone, semblait un poil triomphant. Qu'est-ce qu'il voulait ? Qu'elle le félicite ? Elle jeta un coup d'œil à l'espace où était précédemment le chat, et s'aperçut qu'il avait disparu, ce qui était fort intelligent de sa part. Elle aimerait en faire de même. Elle tourna de nouveau son attention vers l'homme en face d'elle.

« C'est…bien ?

-De quoi ?

-D'avoir gagné.

-Hmm. »

Silence gênant. Du moins, pour elle. Parce que, très franchement, elle n'avait absolument aucune idée de ce qui se passait dans la tête de l'idiot en face d'elle. Et elle ne voulait pas savoir.

Elle se décida finalement à passer à côté de lui, et entra dans le hall de son immeuble. Avec un peu de chance, elle ne verrait plus jamais l'imbécile qui—attendez. Pourquoi la suivait-il ? Il habitait ici ? Pourtant, elle ne l'avait jamais vu ! Son esprit rationnel lui dit aussitôt qu'elle ne connaissait pas tous les habitants de l'immeuble, et sa paranoïa soudaine se calma immédiatement. C'était juste un autre locataire de l'immeuble. C'était tout. Ils prirent l'ascenseur ensemble, et elle s'aperçut qu'il n'avait pas appuyé sur un bouton après qu'elle l'ait fait. Ce qui voulait dire… Non. C'était vraiment une coïncidence énorme. Le même étage ?

Elle se dirigea automatiquement vers la porte de son appartement, un sentiment d'agitation l'envahissant à chaque pas. Ce n'était pas possible, n'est-ce pas ? Il ne pouvait pas être… Non. Non, ce n'était pas possible. Elle refusait cette possibilité. Ce n'était qu'un imbécile. Oui, un imbécile capable de rattraper ses clés par pur réflexe et de se déplacer sans qu'elle ne le sente. Alors qu'elle allait mettre ses clés dans la serrure, une voix grave retentit juste derrière elle. Quand était-il arrivé aussi près d'elle ?

« Je n'ai pas fermé en sortant. »

Non, non, non. Cet abruti n'était pas son partenaire, ni son colocataire. Non. Elle posa sa main sur la poignée, et ouvrit la porte. Il passa à côté d'elle, et alla s'affaler sur le canapé comme si c'était la chose la plus naturelle au monde. Elle le regarda faire, paralysée. La porte se referma derrière elle en un claquement sourd, mais cela ne la tira pas de sa torpeur. C'était officiel.

C'était la pire journée de sa vie.