Le faste artificiel de la cérémonie de mariage a fini par laisser sa place au luxe habituel de la cour; tout aussi ostentatoire. Même mauvais goût avec autant de petit nobles cupides prêts à lécher le plancher pour quêter vos bonnes grâces et bien décidés à vous renverser une fois que vous leur en avez donné plus qu'à vous même. Chassez un Ganondorf et dix s'en viennent au galop! C'était à se demander si le roi, dans son nouveau palais, avait appris quoi que ce soit de ses sept ans sans couronne. Ces mêmes nobles qui quêtaient les faveurs du plus haut placé opprimaient et méprisaient leurs manants et leurs subalternes, les accablaient de taxes inutiles et de peurs sans se souvenir que c'est par la vaillance de l'un d'eux qu'ils ont retrouvé leurs terres.
Il y avait quelques exceptions, quelques nobles aussi grands par le cœur que le rang qui rappelaient à la princesse le bon vieux temps. Pendant trois ans, quand elle en avait assez, elle laissait son fongique époux entre les murs du palais le soir. Elle s'enveloppait d'une ample cape et sortait discrètement par la porte des cuisines au début puis, au fur et à mesure que les mois passaient, elle se cachait moins jusqu'à presque souhaiter être surprise par quelque laquais pour qu'on marmonne dans le boug: « le prince Toad est cocu! ». Pourtant, elle n'en entendit jamais le moindre reproche de la part de son mari. Soit il était terriblement mou, soit (pire encore) il ne l'aimait pas assez pour s'en faire.
En réalité, c'était trop évident qu'il n'y avait rien de coupable dans ces sorties tardives. Mêmes les plus tordues des pierres à potins qui voyaient Son Altesse prendre le chemin du Mont du Péril en pleine nuit ne pouvaient pas l'imaginer avec un Goron. Au contraire, ce que venait chercher Zelda sur les flancs du volcan c'était quelques bribes de souvenirs du bon vieux temps avec Darunia. Lui et le roi Zora étaient de ces nobles de coeur qui ne regardent personne de haut. Ce gros bonhomme remplaçait en quelque sorte son père qui n'en avait jamais été un. Il était bien meilleure compagnie que certains hyliens.
Tout le monde à Goron city se souvenait de Link. Les visages ronds des pierres vivantes s'illuminaient de sourires en évoquant le « démantibuleur de Dodongo », l'« assomeur de Dragon ». En trois ans, la légende avait vite magnifié le kokiri manqué. Les parents gorons contaient à leurs petits cailloux des histoires d'un héros de sept pieds avec une marque magique sur la main. Celui qui, encore petit enfant hylien, maniait les bomb flowers comme un goron adulte. On pointait du doigt avec fierté la plateforme au dessus de la cité qui avait un jour porté la pierre magique que le héros était venue chercher. On disait qu'il a dormi pendant sept ans et qu'après sept autres années de sommeil, il reviendra...
Près de minuit, quelques gorons ne sont pas encore couchés. Les feux brûlent toujours. Cette soirée-là, uu pied de la grande cruche qui a cessé de tourner depuis bien longtemps, un goron chantait, assis avec sa guitare sur la bedaine et entouré de quelques autres qui jettaient deux ou trois rubis verts à ses pieds;
« Venez tous jeunes filles et garçons,
Je vais vous chanter une chanson,
C'est sur une jolie demoiselle,
À tous les jours, soir et matins,
Elle avait l'amour à la tête
Elle en voulait pas d'autre que le sien... »
Zelda passa derrière le chanteurs et entra chez Darunia.
-« Alors, Link a arraché une autre bomb flower à même le sol et tout juste au moment ou le gros dodongo inspirait pour cracher du feu et griller le pauvre p'tit gars qui n'avait plus de lait Lonlon en réserve, il lui lança la bombe dans la gueule. Toute la montagne a tremblé quand la bombe a sauté dans l'estomac du monstre. On a entendu l'explosion jusque sur la Lune! Le dodongo était par terre. Il ne fallait pas perdre une minute, Link lui trancha la tête d'un seul coup, comme ça! » dit Darunia en maniant une épée imaginaire devant les yeux tout ronds de son petit Link que l'heure tardive ne réussissait jamais à fatiguer quand on parlait de son homonyme ou quand la princesse était là.
Zelda avait souvent imaginé les diamants de la couronne d'Hyrule encore dans la roche. Ils scintillaient de tous leurs feux, perçaient des mètres d'obscurité autrement totale dans la mine mais ils n'étaient pas aussi brillants que les petits yeux ronds du fils de Darunia, Link, qui du haut de ses huit ans buvait les mots de son père, allongé sur le plancher, sa grosse tête ronde dans ses mains.
Zelda, assise à la table, lui sourit. Qu'est ce qu'elle aurait aimé avoir avec elle le héros auquel ce petit caillou doit son nom et pouvoir en dire « Je l'aime, c'est mon mari et il est le père de mes enfants » mais on en a décidé autrement. On en a décidé « mieux ».
- « Je m'en rappelle quand je l'ai vu, dit le petit Link en y allant lui aussi de son histoire élogieuse sur son homonyme et prêt a rivaliser de superlatifs et de gestes élogieux avec son pôpa. J'm'en rappelle; y'était haut comme deux gorons, fort comme mononc' Biggoron mais ça lui a pris deux ou trois essais avant de m'arrêter de rouler, quand-même! »
Contes tes souvenirs, petit Link. Embrasse-les et passe-les en revue chaque soir parce qu'un jour, ils seront anéantis par la triste réalité que ton père et madame la princesse connaissent.
Le Héros du Temps n'existait plus. Il y'avait bien un certain Link, toujours habillé en kokiri malgré ses vingt ans bien sonnés et qui avait épousé Malon l'été précédent mais il menait une vie de soûlard désœuvré. Il errait entre les tavernes du bourg et celle de Kakariko. Sobre, il avait peur de jeter un oeil vers les grilles du palais et une fois soûl il cherchait querelle au premier soldat venu et on l'avait vu déclarer son amour à un arbre en croyant que c'était Zelda, une fois ou deux. Les soldats, eux, étaient quittes pour rire à chaque fois du has been du ranch Lonlon.
La dernière fois que Darunia l'avait vu, c'était justement à une taverne du bourg fréquenté par les gardes. Déjà quand le goron est entré, Link tenait à peine debout. Il avait une bouteille cassée à la main, prêt à régler son compte à un garde qui avait osé dire du mal de sa princesse. Qu'on dise du bien de la garce qui s'était marié à un autre ou qu'on dise du mal de sa princesse adorée, le résultat était le même.
- « Hé, le Héros du Temps, pourquoi tu te sers pas te ton arc magique », dit un autre garde.
C'était assez! Link fonça comme un bélier vers le garde qui eut bien le temps d'esquiver le coup et se retrouva la tête dans le mur. Il en tomba sur le plancher, inconscient tant à cause du choc qu'à cause de l'alcool. La plupart des gardes retournèrent à leur rhum, mais pas tous.
- « Héros du Temps...il est pas mal ramolli, le Héros du Temps »
- « Vous avez pas mieux à faire? », grogna Darunia, choqué, au garde en permission qui riait.
- « Oh, le gros Darunia fait son garde du corps? »
L'homme-rocher regarda le baveux dont la tête lui arrivait à l'épaule. Il aurait pu l'envoyer de l'autre côté du bar et même défoncer le mur avec mais le garde n'était pas beaucoup plus sobre que Link. Il se contenta de ramasser l'assommé sur sa robuste épaule comme une grosse poche de patates verte. Il prit son petit bonnet vert par terre avec son autre main et sortit.
- « Va donc le jeter dans les douves, ça va lui faire du bien! »
Une fois sorti par la porte de derrière, Darunia posa son paquet hylien sur un tonneau. Le tenant assis avec une main, il lui tappa doucement (pour un goron!) une joue, puis l'autre pour le réveiller.
- « Ma tête... », gémit Link en portant la main où aurait du être son bonnet.
- « Bon! Peut-tu marcher au moins? », demanda Darunia qui entendait les buveurs parler et rire de Link de l'autre côté de la porte de bois. Il se ferma le poing en se disant que si quelqu'un osait la passer pour continuer à harceler son frère de sang, il allait l'avoir! « On peut pas rester ici trop longtemps. »
- « J'veut rester iiici... J'suis...j'suis grand, j'sait quand arrêter de (hic) de boire. »
Il lui falait une fée mais mêmes ces jolies petites boules roses, la bonté même, avaient cessé de venir au secours de cet ivrogne qui avait un jour été un héros.
- « Viens ! »
Link n'était pas en état de discuter avec la force d'un goron. Darunia le prit par les épaules pour qu'il reste à peu près debout et sortit de la ruelle. La main de Link tomba à la hauteur de la poche où il tenait habituellement ses armes. Il n'y restait plus que l'Ocarina du Temps. Il prit le bel instrument de porcelaine bleue, à la fois déçu et soulagé que personne n'ait pensé à lui voler cette relique d'un bonheur maudit qui avait eu la cruauté de l'abandonner si vite. Il passa son pouce sur le symbole de la Triforce et se mit à beugler, sur le pont-levis.
- « Zelda! Si tu savait comment j'm'en fout de ton sifflet. C'est toi que je veux! Tu me l'a donné pour avoir la conscience tranquille? Si tu savais ce que j'ai fait pour toi, maudite ingrate!»
- « Ta geule! » , laissa échapper Darunia. Pendant un moment, le jeter dans les douves ne lui parut pas une si mauvaise idée mais il préféra lui enlever son ocarina des mains avant qu'il vomisse dedans, le porter sur son épaule et se rendre au ranch au pas de course. « Épais », ronchonna le colosse en courant. « Si tu savait à quel point tu fais un fou de toi! »
La grosse silhouette ronde, à peine courbée par le fardeau qu'il portait, traversa le pré d'Hyrule dans le temps de le dire. Une fois au ranch, il jeta Link sur la paillasse qu'il partageait avec Malon depuis l'été. Le choc de son dos contre les planches recouvertes de paille réveilla Link mais aussi sa femme.
-« Link! Tu est revenu, mon amour! »
Link répondit à sa femme par un gémissement grave.
De toutes les personnes de toutes les races d'Hyrule, Malon était probablement la seule adulte qui voyait encore en Link le héros du Temps. D'avantage amoureuse de l'amour que de son mari, peu lui importait d'avoir un bon époux pourvu que celui-ci se nomme Link. À défaut d'un chevalier en armure, c'était le Héros du Temps. La lune de miel était loin d'être finie pour elle même si pour Link, il n'y en avait jamais eu.
- « J'ai nommé mon fils, mon premier-né, en ton honneur et regardes-toi! Tu est... » Darunia s'arrêta. Sur qui sa rodomontade pouvait-elle avoir de l'effet? Sur Talon, qui dormait en haut (pour faire changement)? Sur Malon, en l'air son nuage rose? Sur la tête de pioche blonde allongée sur le lit? Et pourquoi pas aux coucous, tant qu'à faire?
Il se ressaisit.
- « Maîtrises-toi un peu, mon p'tit gars, dit-il en lui donnant une douce tape sur la joue sans même le réveiller. Je t'ai vu tuer Dodongo quand tu avais dix ans. Tu peut redevenir comme avant. »
C'était une semaine auparavant.
Chez Darunia, le petit Link était endormi depuis longtemps. Son père parlait toujours avec Zelda dans la cuisine. Ayant fini son histoire, il se souvint d'une chose. Il se leva et sortit l'Ocarina du Temps d'une jarre. Il la posa avec ses grosses mains dans celles, toutes délicates, de Zelda.
- « J'ai pensé qu'il fallait mieux te la rendre que de la laisser à Link. Autrement, tu aurais pu la trouver à vendre au bazar du Bourg pour vingt rubis. »
De toute manière, Darunia savait bien que l'instrument amenait à Link plus de mauvais souvenirs qu'il avait besoin d'en supporter. Un air de déception planait sur le visage de Zelda. Qu'est ce que ça lui faisait mal de savoir que Darunia disait vrai. Elle lâcha un grand soupir et jeta un oeil à l'horloge à eau; une heure et demie.
Il était temps de rentrer au palais.
Pendant que Zelda s'en allait, le goron au pied de la cruche achevait de rechanter sa chanson;
« Le jeune garçon qui aime la joie,
Franchit montagnes et divers territoires.
Puisque les filles sont nos maîtresses,
Les garçons sont leurs serviteurs.
Puisque c'est toi, charmante Éléonore,
Toi qui a su charmer mon coeur. »
OoOoOo
A/N: La chanson que le goron chante, c'est « Le Jardinier du Couvent », une vieille ballade acadienne que ma mère me chantait comme berceuse quand j'étais petite. Elle a été enregistrée par le groupe 1755 dans les années 1970.
