Chapitre 3

Tsuzuki ne savait pas du tout où se mettre, il avait commis la plus belle bêtise de sa vie. En effet, le shinigami venait de saler par mégarde une crème au chocolat qui était destinée à son potentiel patron. Il avait beau faire les cent pas dans la cuisine, le chef cuisinier ne lui donnerait pas la médaille d'or du marathon de cuisine. Il avait beau se ronger les ongles jusqu'au sang, les plaies cicatriseraient dans les dix secondes à venir. Il avait beau vouloir se cacher, il savait que si ce n'était pas lui qui se faisait réprimander, ce serait son partenaire qui n'avait strictement rien à faire dans l'affaire « crème au chocolat salée ». Il savait par la même occasion que si les deux collègues étaient renvoyés, Hisoka ainsi que ses supérieurs lui feraient subir les pires souffrances jusqu'à ce qu'il soit purifié de ses délits.

Perdu dans ses sombres pensées, il n'entendit pas le chef Bacchi qui venait de rentrer dans la pièce et qui se jetait sur le shinigami. Cette pauvre victime n'eut pas le temps de réciter le « Mea Culpa » que le cuisinier l'avait plaquée contre le mur, l'étranglant sans aucune retenue. Tsuzuki était immortel et n'imaginait pas la tête du chef lorsqu'il verrait que son incapable assistant vivrait au bout de cinq minutes de strangulation. C'est ainsi qu'il se mit à espérer qu'un miracle ait lieu afin de le sauver de cette situation épineuse.

Et ses prières furent exaucées. Un vieil homme richement habillé, un pantalon de toile couleur café parfaitement ajusté, une chemise en coton tergal sans la moindre trace de pli, elle était ornée d'un ruban noué lâchement autour du cou de l'homme qui portait une veste en Tweed malgré la chaleur qui régnait dans la maison. Le vieillard sortit de sa poche un cigare et le porta à sa bouche, il alluma, le mécanisme de briquet faisant frémir les poils de sa moustache. Satisfait de son action, il porta ses mains à son ventre enflé à la manière d'une femme enceinte et s'exclama :

-Allons, allons mon cher Bacchi. La violence ne résout rien, vous ne voulez tout de même pas souiller ma propriété de cadavres à cause de vos pulsions meurtrières. Notre ami n'est sûrement pas fautif, c'est peut-être vous qui avez commis une erreur.

-Mais je l'ai vou di mes propres yeux ! Ce rat fouillait dans la crème, c'est loui le coupable, j'en souis soûr.

- Il a raison, c'est moi, je trouvais que cette crème manquait sérieusement de sucre, j'ai voulu en rajouter, mais je me suis trompé, j'ai confondu le sucrier et la salière.

-Ma qu'il est bête !

Le shinigami observa le rital qui se frappait le front avec énervement. Le maître des lieux, lui, affichait toujours son petit sourire qu'il accentua d'une pointe de moquerie. Tsuzuki ne comprenait pas, souriait-il à cause de sa bévue ou alors parce qu'il se délectait de pouvoir renvoyer dans les règles de l'art l'imbécile qui venait à peine d'être embauché ? Le jeune homme supposait que son patron ne relevait pas du sadisme et donc devinait que la seconde proposition était inenvisageable mais il était le mieux placé pour savoir qu'il ne fallait en aucun cas se fier aux apparences. Surtout lorsque l'on ne connaît pas la personne concernée. Voyant sa perplexité, l'homme à la moustache éclata d'un rire fort et cynique :

-Ha ! Ne faites donc pas cette tête de sot ! Je vais prendre la peine de vous expliquer : voilà. Depuis ma plus tendre enfance, mon organisme ne peut supporter le sucre, les tartes meringués, les crèmes Chantilly et Anglaise, les Cheese-cakes, les gâteaux au chocolat et autres desserts, peuvent nuire à ma santé. Pourtant, comme vous, je suis d'une extrême gourmandise, surtout lorsqu'il s'agit de choses sucrées. C'est ainsi que depuis quelques décennies, je peux jouir de pouvoir ressentir la crème anglaise couler jusqu'à mon estomac pour la simple et bonne raison que les dessert ne contiennent pas un seul cristal de sucre. Bien sûr il y en a dans d'autres ingrédients mais à faible quantité.

- Donc en gros figlio di patata, quand tou ne sais pas, tou ne touche à rien, file balayer ! Tout de souite !

- Enfin mon cher Bacchi, ne soyez pas désagréable avec notre ami. Il va croire que notre dynastie emploie des fous furieux.

- Ma… Ma… Ma…

- Et bien vous perdez votre vocabulaire, mon cher ? Faites ce que je vous ai toujours suggéré de faire : prendre un dictionnaire et exercer vous au Japonais. Suis-je clair ?

- Si, Monsieur.

- Quant à vous, venez avec moi, dans mon petit salon histoire d'oublier ce fâcheux malentendu.

Le vieil homme, tournant le dos au shinigami, se dirigea vers la sortie d'un pas similaire à son rire c'est-à-dire fort. A croire qu'il ne faisait rien dans la discrétion pensait Tsuzuki qui regardait son patron sortir de la pièce et disparaître dans l'obscurité du corridor. Immobile, il ne pensa pas une seconde à suivre le maître des lieux jusqu'à ce que la voix de celui-ci le rappelât à l'ordre. A ce moment-là, ses hésitations et ses troubles disparurent et il suivit tranquillement son aîné dans le couloir.


De son côté, Hisoka, ne respirait pas la joie de vivre : malgré sa résistance, le majordome l'avait forcé à, non seulement porter une robe mais aussi, le serre tête qui allait avec. Même Saya et Yuma n'allaient pas aussi loin, elles étaient peut-être cinglées pour lui, mais conservaient un minimum de bon sens quand même. Elles savaient très bien qu'il ne fallait pas toucher à ses cheveux, surtout pour y mettre des rubans, des bandeaux et autres accessoires à frous-frous. Il avait, en plus de cet accoutrement, récolté une bosse sur le sommet du crâne, fruit de son duel avec Robert. Bien qu'elle désenflât rapidement, elle le faisait souffrir, non pas physiquement mais psychologiquement. Il s'en voulait de s'être fait avoir si facilement. Il se retrouvait donc à plier des draps dans une robe de soubrette bleue et blanche, assortie à la pièce dans laquelle il se trouvait. Qu'est qui pourrait être plus humiliant pour lui ? Il ignorait bien sûr que la réponse à sa question se trouvait derrière lui et se rapprochait dangereusement de lui. Ruminant ses idées noires, il ne fit pas attention à ce prédateur qui s'arrêtait à un mètre de lui. L'empathe ne sortit de ses songes qu'au moment où il sentit une main baladeuse s'aventurer dans le bas de son dos et une voix mielleuse susurrer à son oreille :

- Salut ! T'es nouvelle ? Et moi qui avait ouï dire qu'il n'y aurait que des hommes dans le service. Si tu savais à quel point ta présence me rassure. Si tu veux, on peut souhaiter ta bienvenue tous les deux dans l'antichambre. Hein ? Qu'en penses-tu ma mignonne ?

Si l'homme avais eu toute sa tête, il aurait remarqué que l'énervement de « sa mignonne » allait crescendo, seulement voilà : il sentait l'alcool à plein nez. Hisoka n'avait pas besoin de ressentir les émotions d'autrui pour deviner que l'homme avait bu. L'ivrogne n'eut pas le temps d'effectuer le moindre geste qu'il valsa à l'autre extrémité de la pièce, un filet de sang coulant de son nez et la joue qui enflait à vue d'œil. Toujours conscient malgré le choc, il vit son interlocuteur lui faire face, lui jetant un regard assassin et craquant avec agacement ses doigts.

- Primo : Je ne suis pas une femme, encore moins « ta mignonne » et secundo : Si tu me retouches à cet endroit, non ; si tu me retouches tout simplement, c'est simple : je ne me retiendrai pas cette fois pour te frapper. J'ai été clair ?

En guise de réponse, l'homme se releva apeuré et se précipita vers la porte avant de s'enfuir. Hisoka, quant à lui, observa l'échappée de l'alcoolique, l'air blasé. A ce moment, il savait ce qui pouvait être pire que plier du linge en portant une petite robe à frous-frous et un serre-tête : se faire tripoter et draguer alors qu'on porte une petite robe à frous-frous et un serre-tête. Ironie du sort ; il pensait avoir touché le fond qu'on lui tendait une pelle pour creuser. Mais comme un événement n'arrive jamais seul, il croisa le majordome qui venait d'entrer dans la chambre, l'air grave :

- Je viens de croiser Sir Daiki, il prétend qu'un travesti l'a frappé au visage et l'aurait menacé. Compte tenu du fait qu'il était saoul, je n'ai pas pris foi de ses propos et je suppose que vous approuverez ma décision.

- Non, il ce qu'il dit est vrai : je lui ai réellement donné un coup de poing et menacé de le refrapper sans aucune retenue s'il me…

- S'il vous quoi, Monsieur Kurosaki ?

- Ouais nan, oubliez ! J'étais énervé et je me suis emporté. J'ai eu tort, je vais excuser sur le champ...

- Il vous a fait des avances et vous a fait une proposition indécente, je me trompe ?

- Non. C'est la vérité. Mais comment avez-vous… ?

- L'expérience. Voilà des décennies que je travaille ici, j'ai vu naître les actuels héritiers de la dynastie Burns, je les connais comme s'ils étaient mes propres enfants, donc je sais que Daiki est un coureur de jupons. C'est la raison pour laquelle tous les domestiques de sexe féminin ont été renvoyé, non pour leur manque de compétences mais pour éviter toute tromperie. Vous savez, Mademoiselle Kaori Miura est une fille bien. Elle ne mérite pas une telle humiliation, encore moins avant le mariage. Elle aime Sir Daiki et lui aussi malgré son infidélité. Alors j'aimerais vous remercier d'avoir remit mon maître à sa place. Mais la prochaine fois, éviter de l'amocher, il serait fâcheux que le marié se retrouve devant l'autel avec un œil au beurre noir.

- Je comprend. Vous avez ma parole. De plus, je pense qu'il ne s'approchera plus de moi dans les années à venir. Premièrement parce que je suis un homme et deuxièmement parce qu'il ne voudra pas se refaire frapper.

- Vous avez sûrement raison.


Tsuzuki n'en revenait pas de la beauté de la pièce : à la base d'un blanc éclatant avec des pans vert émeraude accrochés aux murs. Ceux-ci étaient ornés de contours dorés ainsi que de tableaux pour la plupart d'entre eux. Le parquet qui dominait le sol de toute la demeure était habillé de tapis persans. Au fond de la pièce se trouvait une immense bibliothèque pleine à craquer de livres, d'encyclopédies et d'atlas. Tous étaient recouverts d'une reliure en cuir sur laquelle il était possible de lire le titre des diverses œuvres. Aux cotés du meuble colossal, deux fauteuils verts en velours et aux pieds de bois reposaient de part et d'autres d'une petite table en bois où une petite flûte de champagne ainsi que la bouteille qui allait avec. De nombreuses tables, travailleuses remplissaient la salle et lui donnait une certaine profondeur. À l'ouest de la pièce se trouvait une impressionnante cheminée en marbre où étaient disposés une magnifique statue de bronze, une horloge et un livre d'une bonne épaisseur, rivalisant avec les atlas. Celui-ci semblait plus ancien et plus précieux que les autres recueils de la bibliothèque. Tsuzuki s'attarda sur ce dernier objet, ce qui n'échappa pas au propriétaire.

- Magnifique, n'est-ce pas ? Il s'agit de l'œuvre d'Alighieri Dante : « Divine Comédie », en avez-vous entendu parlé.

- Oui.

- Venant de vos origines, j'en suis fort étonné. Ne prenez pas cela pour un affront, mais je pensais que vous étiez plutôt « grand enfant » ; aucune connaissance de la littérature, un savoir philosophique aussi bas qu'une pâquerette et un médiocre apprentissage de la géographie…

- Et vous avez raison : je ne suis pas un intellectuel, seulement quelqu'un qui avec le temps a formé son savoir.

- Pardonnez mon cher, mais je crains ne pas tout comprendre.

- Pour Dante, on me l'a souvent lu et relu pour que chaque chant, chaque page, chaque phrase, chaque mot soit ancré dans ma mémoire. C'était un prêtre qui me le faisait réciter tous les jours à partir de six heures du matin. Ca remonte à des décennies, mais je m'en souviens… Comme si ces chants avaient été écrits sur chacune de mes cellules.

Le jeune homme parlait ainsi oubliant son interlocuteur, ses yeux étaient vides, perdus dans cet océan de souvenirs. D'anciennes douleurs physiques et morales se réveillaient après toutes ces années. Il souffrait.

- « Ores s'en va, par un étroit sentier

Entre les murs de la ville et les martyres,

Mon maître, et moi derrière lui.

« Ô vertu qui, par les cercles impies,

Me fais tourner », commençai-je, « à ton gré,

Parle-moi et satisfais mes désirs.

La gent qui gît dans les sépulcres

Pourrait-on la voir ? Puisque sont levés

Les couvercles, et nul ne fait la garde. »

Et lui à moi : « Tous seront fermés

Lorsque de Josaphat ils reviendront ici

Avec les corps qu'ils ont là-haut laissés.

Leur cimetière, de ce côté, ont

Avec Epicure tous ses disciples

Qui l'âme avec le corps font mourir.

Aussi la demande que tu me fais

Bientôt en ce lieu sera satisfaite

Et le désir aussi que tu me tais. »

Et moi : « Bon guide, je ne tiens secret

Pour toi mon cœur que pour parler peu,

Et toi-même déjà m'as ainsi disposé. »

« Ô Toscan, qui par la cité du feu,

Vivant t'en vas parlant avec sagesse,

Qu'il te plaise faire halte en ce lieu.

Ton langage te révèle clairement. »

Le jeune shinigami ne repris ses esprits seulement qu'après avoir récité d'une traite ce qui le hantait depuis des années. Sir Burns qui ne remarquait en rien le comportement de Tsuzuki était ébahis.

-Et bien, avec vous, je vais de surprise en surprise. Vous venez de me réciter sans la moindre hésitation, le dixième chant de « Divine Comédie », chant qui était réservé aux…

-… Hérétiques et damnés, condamnés à être prisonnier de tombeaux enflammés au même titre que les épicurien, Farinata degli Ubberti, Cavalcante Cavalcanti et le pape Anastase II.

- Mais… Mais… Vous êtes prodigieux ! Cela fait quinze ans que j'essaye d'enseigner ces chants à mes fils, cela fait quinze ans que j'échoue et vous venez de me montrer ce que j'attends depuis quinze ans. Et vous êtes un simple domestique. Quelle ironie du sort !

- Je ne pense pas que le fait d'avoir citer ce chant fasse de moi quelqu'un de « prodigieux » comme vous dites. Je pense même que si je le connais par cœur, c'est que d'une certaine façon, je devais le savoir parce que mon destin s'y trouvait… Je vous laisse à vos livres, ma pause est terminée.

Sous le regard étonné de son patron, Tsuzuki quitta la pièce sans un mot, juste ce nœud dans la gorge qu'il tentait tant bien que mal de faire disparaître. Il marcha lentement, ses pas tel le tic-tac d'une horloge. Il avait mal, mal au plus profond de son être. Il voulait hurler, mais qui l'entendrait ? Il voulait fuir, mais où aller ? Il voulait mourir, mais il était déjà mort. N'ayant plus la force de rester debout, il s'adossa au mur le plus proche et se laissa glisser sur le parquet. Il ne prenait plus la peine de cacher ses larmes. Celles-ci ruisselaient le long de ses joues avant d'achever leur course sur le sol. Le shinigami, les yeux dans le vide, il ne remarqua pas son partenaire s'approcher de lui et s'agenouiller à ses côtés. Il ne reprit ses esprits que lorsque son partenaire vêtu d'une drôle de manière claqua des doigts sous son nez. D'abord déboussolé, il se remémora les événements précédents, essuya les larmes de ses joues avant de sourire à son coéquipier.

- Ah tu es là, j'allais justement retourner en cuisine, il vaudrait mieux que j'y aille.

Tsuzuki se leva et s'apprêta à faire quelques pas mais il fut arrêté par Hisoka qui lui avait attrapé le poignet.

- Je ne suis pas aveugle, je sais qu'il y a quelque chose qui ne colle pas. Pourquoi tu ne me fais pas confiance ? Pourquoi tu te renfermes sur toi-même ? Tu sais très bien que je ressens ce que toi tu ressens, alors arrête ! Arrête ! Arrête de me mentir !

Les larmes aux yeux, le plus jeune sentit sa prise se lâcher et son partenaire s'éloigner. Son dos devenant de plus en plus petit avant de disparaître dans le tournant.

À suivre...