Chapitre 8

Bien que l'envie était au rendez-vous, les deux partenaires n'étaient pas allés plus loin dans leur aventure passionnelle. Hisoka ressentait bien que Tsuzuki était encore préoccupé par les derniers événements : son comportement étrange, le décès d'origine criminelle de Kaori Miura dont il était très proche et l'incertitude vis-à-vis du but de la mission rendaient le shinigamis aux yeux améthyste perplexe. Même si l'aveu sentimental que lui avait adressé son ancien ami et collègue avait atténué sa peine, il ne se sentait pas à son aise. Fort heureusement, l'empathe avait ressenti son doute et avait cessé tout mouvement envers son aîné, se contentant d'essayer de lui sourire chaleureusement. Tandis qu'ils tentaient de tuer le temps, le ciel se noircit et un long vrombissement se fit entendre et quelques secondes plus tard, un violent éclair illumina la pièce obscure. Peu à peu, des gouttes vinrent s'écraser sur les nombreux hectares de la propriété. La pluie s'intensifia au point que l'impact de l'eau sur le sol fut aussi visible et foudroyant que les éclairs dans les cieux. Préférant aller dans un endroit plus lumineux, les employés de la mort sortirent de leurs dortoirs délabrés pour se diriger vers le corridor du manoir. Au fur et à mesure qu'ils se rapprochèrent du cœur de la demeure, les cris entendus quelques minutes auparavant se firent plus forts. Ils découvrirent sans difficulté la maîtresse de maison et sa belle-fille se disputer, hystériques, sur un sujet qui n'avait aucun tabou avant la mort de Kaori.

- Mais t'es vraiment cinglée, ma pauvre ! Tu crois vraiment que je vais me rabaisser à toi ? T'as fumé, ma pauvre ! Ah pardon, c'est vrai : fumer, ça ne fait pas « british » !

- Parce que tu penses vraiment que ça me fait plaisir de t'avoir pour belle-fille ? De un : on n'a pas le choix, ni toi, ni moi. De deux : tu vas tout de suite changer de ton avec moi !

- Ou sinon quoi ? Tu vas me tuer à coup de mocassin ?

- Oh, tu pourrais ne rien toucher comme héritage à la mort de Ginji, c'est fou à quel point il écoute avec intérêt les conseils de sa mère !

- Tu ne ferais pas ça ?

- Oh ne t'inquiète pas, je ne vais me gêner !

- Tu sais quoi ? Ce n'est pas le fait de ne rien toucher de Ginji qui me dégoûte, c'est le fait qu'il ignore que sa connasse de mère se sert de lui pour manipuler les autres !

Pour la deuxième fois de la journée, le visage de Kazu fut endolori par le claquement de la main de l'héritière contre sa peau. Fort heureusement, par un pur hasard, ce fut l'autre joue qui subît la gifle. Vexées, chacune partit de son côté : de l'un, la rousse courrait vers la sortie tandis que Kyoko se dirigeait dans la direction opposée bousculant par la même occasion les deux témoins de la dispute en leur hurlant un « poussez-vous ! » hargneux et violent. Les anciens spectateurs se regardèrent furtivement avant de suivre la direction empruntée par la femme la plus jeune. La porte ouverte dans le vestibule indiquait le départ précipité de la rouquine. Courrant à travers les parterres de fleurs mouillés et enjambant les buissons et les rosiers ruisselants de perles de pluie, les shinigamis ne tardèrent pas à trouver la jeune femme tapie derrière une statue équestre, abritée de l'averse, pleurant à chaudes larmes. Tsuzuki s'accroupit devant elle, essuyant de son index la gouttelette intrépide ruisselant sur la joue de Kazu. Elle mit peu de temps à avouer les raisons de son chagrin, ainsi que son différent avec sa belle-mère.

« Kyoko… Cette salope… A avancé la date du mariage… Elle veut que Ginji et moi soyons mariés la semaine prochaine… Mais moi, je ne veux pas me marier, je suis trop jeune pour être une épouse… »

Elle redoubla ses pleurs lorsqu'elle eut finit son récit. Tendrement, Tsuzuki lui murmura : « pourquoi ? » ce à quoi elle répondit par un reniflement peu féminin. Hisoka, quant à lui, se disait « et c'est ça qui la met dans cet état ? » et ne pouvait exprimer qu'une grimace dédaigneuse face aux jérémiades de la rouquine. L'ayant remarqué, l'aîné des shinigamis fronça les sourcils, mais fit signe à la jeune femme de poursuivre ses explications :

« Elle a dit que la noce masquerait la mort de Kaori parmi les familles et les médias… Je trouve ça ignoble… Elle se sert de tout le monde pour arriver à ses fins, quand je pense qu'elle va devenir ma belle-mère… J'ai peur… À coups sûrs, je vais finir comme Cendrillon : martyrisée par sa marâtre. »

Bien que Kazu ne songeait pas à faire de l'humour, ses paroles provoquèrent un micro rire de trois secondes environs de la part de l'empathe qui voyait plutôt une ressemblance entre la jeune femme et l'une des belles-sœurs de l'héroïne de Perrault. Cependant, le froncement de sourcils de Tsuzuki se transforma en un regard plein de reproche. Comprenant qu'il n'avait rien à faire dans une conversation comme celle qui se présentait à lui, le jeune shinigami s'éloigna de la statue équestre pour remonter jusqu'au manoir sous la pluie battante. Sur son chemin, il croisa le fiancé de la jeune défunte, assis sous un arbre, une bouteille quasiment vide à la main. Lorsque son regard croisa celui de Hisoka, Daiki fit signe à l'empathe de s'asseoir près de lui. Le pauvre homme semblait noyer son chagrin dans l'alcool, ce qui ne fut pas une réussite puisque le plus jeune ne ressentait que des sentiments propres à la tristesse et au désespoir. D'un geste qui se voulait amical, Daiki tendit la bouteille de vin au shinigami qui déclina poliment l'invitation. Néanmoins, pris de pitié pour l'homme en peine, Hisoka s'installa à ses côtés. Comme Kazu auparavant, l'homme commença à raconter sa peine :

« Tu sais… Kaori… Je ne sais pas du tout comment me situer vis-à-vis de sa mort… C'est bête, mais je ne sais pas si je suis veuf, si je suis en deuil d'une amie très chère, débarrassé d'un mariage forcé. Est-ce que je pourrais refaire ma vie sans avoir la vision de Kaori décédée… Je me sens perdu. Je la connais depuis que j'ai quinze ans… Sans elle, je crois qu'une vie normale serait impossible… »

Puis il reporta sa bouteille dépourvue d'étiquetage à sa bouche, faisant ainsi écouler le liquide alcoolisé en lui. Une goutte perla hors de ses lèvres pour se cacher sous le menton du jeune homme, glisser, hésitante, le long de sa pomme d'Adam montant et descendant au fil de l'ingurgitation de la boisson et termina sa course au creux d'une de ses salières où l'alcoolique l'arrêta du revers de sa main. De nouveau, Daiki tendit l'objet de tentation à l'empathe qui, pour la seconde fois, rejeta l'offre. Une à une, les larmes tombèrent sur le sol, se mélangeant ainsi aux quelques gouttes de pluie intrépides qui avait percé le bouclier de feuillage. Reprenant son récit, l'alcoolique en peine essuya du revers de sa main l'eau salée de ses joues.

« Mais, tu vois… Toi, je t'aime bien. T'es peut-être un domestique, mais je t'aime bien quand même… Et bah, parce je t'aime bien, je vais te dire un truc… Mais attention ! Attention… Faut pas le dire aux gens et encore moins à ma maman… Parce que sinon, ma maman… Bah, ma maman, elle va pas être contente… Ô que non ! Tu sais… Kaori… Et bien, je ne voulais pas me marier avec elle… Parce que… Attention, moi, j'ai toujours… Toujours des raisons ! Parce que Kaori… Je la connaissais depuis très, très, très longtemps… Depuis plus longtemps que toi t'existes ! Du coup, j'avais pas du tout envi de me marier avec elle… C'était mon amie… La meilleure amie du monde entier de tout l'univers ! Et puis, elle est mourut… Comme Kazumi… »

Désireux d'en savoir plus, Hisoka se dit alors qu'il pouvait profiter de l'état de son interlocuteur pour lui tirer les vers du nez. Lui et son partenaire avaient déjà soutiré des informations à Kaori et à Hannah, l'empathe pouvait, de son côté, poursuivre l'enquête tandis que Tsuzuki consolait la future Cendrillon.

- Qui est Kazumi ?

- Oh lôlô ! Eh, c'est des trucs secrets ça ! Normalement, je dois rien dire… Mais ! Mais, comme je t'aime bien… Bah je vais te dire : Kazumi… C'était mon amoureuse… C'est la seule fille que j'ai vraiment aimée… Mais elle était bête… Elle rigolait tout le temps –c'est pour ça que je l'ai aimée- et puis quand je lui ai montré des trucs secrets… Bah, elle l'a dit à ma maman… Et ma maman, elle a pas été contente… Parce qu'elle l'a renvoyée… Et puis elle est mourut !

- Et tu te souviens quels de « trucs secrets » il s'agissait ?

- Nan, j'ai oublié !

- Oh, un petit effort, ça va revenir ! Dis-moi ces secrets, s'il te plait ! Je ne dirai rien à ta maman, promis.

Semblant réfléchir quelques instants, Daiki s'apprêta à reporter la bouteille à ses lèvres, mais l'empathe, plus rapide, eut le temps de lui arracher l'objet des mains en prétextant qu'il n'en avait pas besoin pour se souvenir. Il devinait bien que l'alcool n'allait pas arranger son trou de mémoire, au contraire. Cependant, malgré toute sa bonne volonté à l'ouvrage, le fiancé de la défunte ne parvenait pas à se remémorer ce qu'il avait montré à sa maîtresse. Hisoka avait beau le pousser, rien n'y faisait. L'averse commençait à se calmer peu à peu. Et découragé, le jeune homme se releva et s'apprêta à quitter l'homme en peine, lorsque, contre toute attente, celui-ci se mit à parler de manière incompréhensible :

« Attend. Attend, attend… C'était tout… Tout noir et puis, il y avait un monsieur… Non, une madame ! Une petite madame … Toute petite… »

Les yeux de l'alcoolique attristé se fermaient puis s'ouvraient au fil de ses dires avant de se clore pour de bon. Sa respiration se ralentit et devint de plus en plus bruyante. Daiki tombait dans les bras de Morphée et n'esquissa pas un mouvement lorsque le shinigami l'eut attrapé par le col et se mit à le secouer telle une vulgaire poupée de chiffon. Dormant trop profondément, les cris de Hisoka ne le réveillèrent pas.

- Et alors ? Qu'est ce qu'elle faisait là cette « petite madame » ? Allez, réveille-toi, ivrogne à la noix !

- Je peux savoir ce que vous faites à mon fils ?

La situation n'était pourtant pas si critique auparavant, elle le devint lorsque Hisoka eut remarqué la présence de la maîtresse de maison. Celle-ci, ayant retrouvé la mégalomanie propre à son être, toisa le jeune employé qui relâcha aussitôt l'ivrogne au bois dormant. Il n'avait pas besoin de son don d'empathie pour savoir que Kyoko était furieuse contre lui, contre Kazu, contre tout le monde.

- Je l'ai trouvé comme ça, j'ai eu peur qu'il fasse un coma éthylique !

- Oui c'est cela.

Tel l'oiseau abandonnant son nid au serpent, le shinigami déposa, non sans difficulté, l'endormi aux pieds de sa mère. Celle-ci tenta tant bien que mal de conserver son calme ô combien méconnu de tous tandis que l'empathe, à pas de loup, se dirigeait vers le manoir. Ne voulant commettre aucune autre bévue, il préféra retourner dans sa chambre à attendre le retour de Tsuzuki.


Celui-ci avait réussi à calmer les pleurs de la rousse. De ce fait, elle avait quitté sa statue et s'était enfermée dans sa chambre. Quelqu'un de plus réfléchi aurait fait de même à cause de l'ambiance régnant dans la famille depuis le décès de Kaori Miura. Cependant, bon nombre de personnes connaissant Tsuzuki savait que la sagesse ne faisait pas partie de ses nombreuses qualités. Ainsi, au lieu de rentrer voir la personne dont il venait de découvrir les sentiments, il s'enfonça un peu plus à travers les hectares humides de l'une des plus grandes propriétés Japonaises. La pluie avait complètement cessé, mais avait laissé quelques traces derrières elles. L'herbe bien verte était devenue glissante à cause de l'eau et le shinigami avait manqué de glisser et ainsi se retrouver fesses contre sol. Celui-ci quitta l'imposant jardin pour se cacher sous les arbres gorgés de gouttes d'eau tombant sur le sol, trop lourdes pour rester sur une feuille, trop légères pour que leur mort ne fasse le moindre bruit. Lentement, Tsuzuki se laissa glisser contre l'écorce d'un vieux chêne fatigué d'avoir vu les saisons défiler et des enfants construire des cabanes entre ses branches. Peu importe si le sol était trop mouillé pour accueillir le derrière d'une personne, l'employé de la mort se laissait aller sur un lit de feuilles mortes de cadavres de divers fruits et de boue. Ses yeux demeurèrent clos quelques secondes voire quelques minutes. Il avait perdu la notion du temps et laissait aller ses songes de poneys aux couleurs du soleil, de violons muets et de nuages en guimauve. Les paysages défilaient, mais les protagonistes restaient les mêmes. Quiètement, Tsuzuki s'approcha d'un des équidés flamboyants, sa main vagabondant sur le chanfrein de l'animal et ses yeux s'égarant dans son regard doux et apaisent. Puis, à la grande surprise du shinigami, le poney partit au galop à travers le ciel, sautant au-dessus des nuages telles des barres d'obstacle. Tsuzuki se mit à la poursuite de l'animal en fuite, flottant lui aussi dans les cieux d'un monde qui n'appartenait qu'à ses rêves.

Au bout d'un moment, le petit cheval cessa tout mouvement et mit ainsi fin à la course folle qu'il entretenait avec Tsuzuki. Celui-ci observa la bête se retourner vers lui et se reculer. Tel un chien, le poney s'assit croupe contre nuage, les antérieurs entre les postérieurs. L'équidé resta quelques instants avant de se redresser sur ce qui aurait dû être ses postérieurs. Cependant, l'animal sembla se dévêtir de son manteau de poil, ses jarrets devinrent des genoux et les genoux des coudes, ses sabots, des mains et des orteils, sa queue disparut quant aux crins, ils perdirent leur couleur du soleil et s'assombrirent pour devenir telle l'ébène. La tête de l'animal devint plus ronde et plus petite, les yeux passèrent de la couleur du cacao à celle de l'océan. La Bête devenue la Belle. Par pudeur, la jeune fille nue, dissimula du mieux qu'elle put, ses parties intimes. Elle plongea son regard dans celui de son interlocuteur qui n'eut aucune difficulté reconnaître le visage poupon de celle qu'il avait longuement aimé.

« Ruka, c'est moi, Tsuzuki. Tu te souviens ? Ton petit frère. »

Pour toute réponse, la belle en tenue d'Eve reprit la course qu'elle avait entamée sous sa forme cavalière. Par un caprice du destin, sa vitesse fut d'avantage amplifiée que lorsqu'elle était un poney. De ce fait, malgré tous ses efforts, Tsuzuki ne put la rattraper et vit la belle jeune femme s'évanouir dans les cieux. Lorsqu'elle disparut derrières les nuages sucrés, l'ascension du pauvre shinigami s'acheva instantanément. Des cieux, il chutait à terre. Du Paradis, il descendait aux Enfers. Il quittait ce monde censé utopique pour retourner dans un autre de fous. Tandis qu'il tombait, les violons, qui étaient restés de marbre, se mirent à jouer les premières notes de « La Norma » de Bellini. Une voix féminine et mélodieuse dominant le monde de Tsuzuki se fit entendre. En harmonie avec les instruments, elle résonna à en faire frémir l'échine du jeune homme. Cette chute aurait pu être une merveilleuse escapade, mais le fait qu'il tombait et s'éloignait de celle qu'il avait longtemps appelée « Grande sœur » le ramenait à une réalité ô combien douloureuse. Il voulait hurler pour qu'elle revienne, mais aucun son ne parvint à sortir du fond de ses entrailles. Comme les violons auparavant, il se retrouvait muet. Seule la musique enchantait les sens de Tsuzuki et le son de sa propre voix n'aurait fait que salir ce spectacle mélodieux. Les paupières closes, des larmes s'écoulant de ses yeux, il ne se vit pas plonger dans une eau glacée. Le jeune homme n'osait plus rouvrir ses yeux, responsables de son malheur d'antan et coula telle une pierre au fin fond de l'eau.


Lorsque enfin, Tsuzuki daigna esquissa un mouvement, il sentit qu'il ne se trouvait plus dans l'eau sombre et froide, mais dans un lit chaud et douillet. Du mieux que son corps ne lui réponde, il ouvrit ses yeux et plongea son regard à travers la fenêtre. Le soleil n'était pas levé, mais une faible lueur éclaircissait la pièce dépourvue de lumière. Dans la campagne encore endormie, le jeune homme sortit de sa torpeur et quitta son oreiller moelleux. À pas de loup il sortit de la pièce et vagabonda à travers la demeure. Jamais, il n'avait ressenti autant de calme. L'aube apportait une certaine harmonie entre la nature verdoyante et le manoir dormant. Arrivé devant une fenêtre située à l'Est, Tsuzuki s'appuya sur le socle de marbre d'une tablette et attendit. Le soleil ne tarda pas à venir au point de rendez-vous. La campagne fut baignée par les rayons que l'astre majestueux leur offrit. À travers la vitre, le jeune homme se sentit caressé par cette chaleur agréable. Et doucement, la nature semblait se réveiller : les oiseux se mirent à chanter, l'herbe fraîchement arrosée devint davantage éclatante et les arbres semblèrent s'étirer sous l'effet de la bise matinale. Lorsque le soleil eut enfin quitté l'horizon, Tsuzuki quitta son point d'appui pour se rendre à ses appartements.

Sans faire le moindre bruit, le shinigami ouvrit furtivement la porte de la chambre de son partenaire pour trouver, non sans surprise, un lit vide. L'empathe avait pris l'habitude de dormir dans la chambre de Tsuzuki et, quitte à dormir seul, il ne voyait pas l'intérêt de retourner dans la sienne. Ainsi, le jeune homme n'eut aucune difficulté à retrouver l'endormi dans la pièce lui étant réservée. Doucement, Tsuzuki s'approcha du lit délabré où Hisoka y gisait. Le bel éveillé s'assit à ses côtés puis effleura du bout de ses doigts la joue du jeune endormi. Un contact aussi fragile soit il, mais doté d'une extrême tendresse, cette caresse s'estompa lorsque les yeux émeraude de l'empathe s'ouvrirent. Dans un état comateux, Hisoka observa son partenaire lui sourire avant d'essayer de lui renvoyer son expression joviale.

- Enfin tu es de retour parmi nous ! Dieu soit loué, j'ai eu peur !

- Il ne fallait pas, tu sais. D'ailleurs, je ne sais même pas ce qu'il s'est passé !

- Comme tu ne revenais pas, je suis parti à ta recherche. Avec Robert, on t'a retrouvé en train de couler au fond d'une rivière. On t'a remonté et l'on t'a ramené ici, j'ai veillé sur toi jusqu'à deux heures du matin, alors ne t'étonnes pas si je ressemble à un zombie. Et puis, je ne choisis pas si j'ai peur ou non !

Attendri par cette candeur, Tsuzuki amplifia son sourire et prit la main de son partenaire. Leurs doigts s'entrelacèrent poliment, mais ce toucher reflétait toute l'affection qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Tendrement, le shinigami aux yeux lie-de-vin déposa un baiser sur le front de son partenaire provoquant ainsi l'embarras du plus jeune qui rougît sous l'effet de l'émotion. Ce changement de couleur accrut l'émoi de Tsuzuki qui descendit son embrassade jusqu'à arriver à la bouche sucrée et doucereuse. Hisoka, de sa main libre, caressa la joue de son ami tandis que leurs lèvres se joignaient amoureusement. Peu à peu, la politesse devint passionnelle, leurs doigts se délièrent pour s'aventurer dans la chevelure de l'autre. Les minutes semblaient être des secondes. Ils ne virent pas le temps s'écouler et après tout, pourquoi devaient-ils s'en faire ? S'ils étaient en retard pour le petit-déjeuner, Robert viendrait les réveiller. D'un coup, les deux partenaires se séparèrent lorsqu'il se souvinrent que le majordome n'avait pas coutume de frapper à leur porte rongée par les mites. Aussi ils eurent pour réflexe de se retourner vers le centre de la chambre où, confirmant leur désarroi, Robert y était. Si les amoureux étaient gênés de la découverte de cette intrusion, le majordome restait de marbre. Il ne fit que hausser un sourcil lorsqu'il aperçut les deux paires d'yeux se braquer sur lui.

- Ne vous inquiétez pas, je n'ai rien vu et même si j'avais vu quelque chose, je ne porterais aucun jugement vis-à-vis de vos… Etreintes.

- Mais vous savez, on ne faisait rien de mal. C'est comme ça qu'on se dit bonjour en famille même avec ma mère, je le fait. Pas avec mon père, nous sommes en froid en ce moment, mais c'est pareil avec mes frères mes sœurs…

Hisoka se pinçait les lèvres pour ne pas rire des dires grotesques de son partenaire. Robert, quant à lui, tentait tant bien que mal de dissimuler son air outré face aux âneries de l'employé de la mort.

- Certes… Il est 8h15, n'oubliez pas qu'à 8h30 précisément se déroulera le petit-déjeuner. Je vous laisse, ne soyez surtout pas en retard.

Aussi discrètement qu'à l'aller, Robert quitta les appartements des shinigamis qui, déçus d'avoir été ramenés à la réalité, se vêtirent et se préparèrent aussi bien physiquement que psychologiquement à assister au petit-déjeuner de ceux qu'ils surnommaient « les fous ».


Le repas matinal se déroula dans la plus grande discrétion. Kazu et Kyoko, qui ne s'étaient pas calmées de leur dispute de la veille, n'avaient pas ouvert la bouche de peur que l'autre ne déclenche à nouveau une querelle. Daiki combattait tant bien que mal son mal de tête en se massant les tempes en attendant qu'à nouveau, son cachet d'aspirine ne soit dilué. Ginji s'endormait, au sens propre du terme, sur la table au milieu de ses croissants et de son café le pauvre avait pleuré la mort de sa belle-sœur toute la nuit et n'avait donc pas fermé l'œil jusqu'aux aurores. Quant à Hidemi, il déjeunait tranquillement, jetant par moments un coup d'œil à sa femme aigrie par son différent avec sa belle-fille la veille au soir. Le calme avait épuisé le plus jeune shinigami plus qu'il ne l'était déjà. De ce fait, il s'était endormi contre l'épaule de son aîné qui venait de remarquer que le doyen de la famille jouait les abonnés absents. Intrigué, il jeta un œil aux autres domestiques. Ceux-ci, avec harmonie, haussèrent les épaules en signe d'un certain non savoir. Bien qu'il courrait à son renvoi s'il dérangeait le petit-déjeuner « familial », il prit le risque de perturber tout ce beau monde pour poser sa question :

- Pardonnez-moi, mais je ne vois pas Sir Fumihiro. Ne déjeune-t-il pas ?

- Aucune idée, s'il ne vient pas, c'est qu'il n'a pas faim. À son âge, c'est tout à fait normal.

- Le petit-déjeuner n'est pas quelque chose de formel. Si quelqu'un ne veut pas y participer, libre à lui de ne pas se présenter.

Malheureusement, Tsuzuki n'était pas satisfait de ses deux réponses. Premièrement parce que Fumihiro Burns était le maître de la famille et il était donc de son devoir d'être présent à tous les repas. De plus, il n'était pas du genre à ne pas manger le matin. Deuxièmement, parce que lui aussi voulait être concerné par cette règle qui disait que le repas matinal n'était pas formel. Il ne voyait pas l'intérêt de sa présence. Même importante, une famille ne devait pas nécessiter de domestiques pour les repas. Son blasement entraîna un soupir non retenu qui interpella le reste des âmes de la pièce. Même Hisoka sortit de sa léthargie et tenta, non sans peine, de reprendre une activité active. Cependant, il vit sept paires de pupilles leur lancer un regard critique à lui et son partenaire. En concordance, les shinigamis eurent une même pensée : cette journée promettait d'être longue, très longue.


À suivre...

La fin n'est pas top, je l'admet. Je ne voulais pas faire un copier-coller du chapitre précédent, alors j'ai rajouté le petit déjeuner. J'aurai dû m'abstenir, je crois.