Au départ, j'avais prévu de poster ce chapitre à Noël, mais j'ai été débordée et du coup, il arrive avec deux semaines de retard. Tsss

Chapitre 10

Seul Robert avait été alerté par un cri familier à ses oreilles. Les bruits fracassants de ses pas résonnaient dans toute la pièce et semblaient aussi interminables que stressants puisque le majordome tardait à pénétrer la pièce. Se précipitant sur le pas de la porte, il découvrit ce que même ses pensées les plus pessimistes n'avaient pas envisagé. Sa fille gisant sur le sol, son visage de porcelaine et ses cheveux de crins trempés dans un liquide rougeâtre provenant d'une brèche située sur le sommet de son crâne. Non loin de là, à côté même, siégeait le patron, le grand propriétaire, le fier doyen, son excellence, le tout-puissant de ses lieux. Assis sur une chaise quelconque, auprès de la fenêtre, son front était inondé de sueur de telle sorte que sa bouffée de chaleur quelques heures auparavant semblait n'être qu'une simple flaque comparé aux torrents de sueur qu'il évacuait de ses pores. Ses yeux étaient écarquillés si bien que l'Hôte ressemblait à un misérable petit poisson rouge sorti de l'eau. La seule différence qu'il pouvait présenter avec l'animal forçât était que son nez d'ordinaire rougi par la quantité de vin ingurgité sécrétait un liquide pourpre similaire à celui se trouvant sur le sol maculé. Crescendo, son regard quitta la poupée de chair cassée pour se planter dans celui du créateur. Le pauvre homme dépité se trouvait face à un dilemme qu'il n'avait jamais rencontré de toute sa vie : vie affective ou vie professionnelle ? Si pour beaucoup d'Hommes, la réponse était aussi limpide que le courant d'une eau pure, pour cette fidèle fourmi qui ne vivait que pour le labeur domestique depuis sa plus tendre enfance, le choix semblait aussi clair que les eaux sales d'une victime de la turista. Pourtant, il se surprit lui-même à prendre une initiative aussi vive que le départ du Lièvre. Sans réfléchir aux conséquences de son acte, il se jeta au cou de son employeur, ses mains acérées se plantant dans la gorge du vieil homme si violemment que la pauvre victime rougeoyante suffoquait.

- Tu l'as tué sale porc ! Pourquoi j'en ferais pas autant avec toi Monsieur ?

Cependant, avant que le majordome n'ait pu joindre le geste à la parole, les deux shinigamis qui juste avant n'étaient que spectateurs de la vision d'horreur du cher père de famille retinrent l'homme en peine avant qu'il ne fît une bêtise. Tel un monstre enragé, Robert hurlait des « Lâchez-moi » à de nombreuses reprises en se débattant aussi brutalement qu'il put, jetant ses bras et ses jambes dans le vide par des gestes vifs. Son visage, à ce moment, semblait aussi rouge que l'ambiance dominante tant sa rage bouillonnait en lui. Toute une colère accumulée durant des années de bons et loyaux services effectués les dents serrées ressortait en l'espace de quelques poignées de secondes. La haine envers un patron couronné tyran depuis peu, cette fatigue due aux heures restreintes de sommeil, cette détermination vaine pour une demande d'augmentation de salaire durant des décennies. Tout cela se concentrait en pulsion assassine.

Cependant, la retenue des employés funestes parvint à apaiser la fougue du domestique enragé. Peu à peu, le calme vint après le cataclysme. Robert parvint à reprendre un rythme respiratoire plus régulier et cela entraîna un retour à la normale au niveau de la teinte du visage. Ses cheveux gris hérissés semblaient se reposer sur son crâne tandis que ses mains, qui avaient évité une tâche macabre née de sa présumée vengeance, cessèrent tout tremblement. La haine était pourtant toujours présente, mais le Sang-froid annonça son retour.

- Attendez Robert ! Il y a sûrement une autre explication !

- Si ça se trouve, elle est encore vivante.

Tous se retournèrent vers le jeune empathe qui échangea une sorte de message télépathique à son partenaire. Celui-ci comprit le communiqué et s'approcha de la victime au sol. Doucement, il s'accroupit auprès de la pauvre endormie puis vérifia son pouls. Bien qu'ils furent faibles, les battements de cœur manifestaient leur présence. De ce fait, Tsuzuki se tourna vers le reste de la joyeuse petite troupe en leur adressant un signe de tête affirmatif. Seul le majordome eut une réaction marquée et osée. Hisoka devinait que la servante n'avait pas encore rendu le dernier soupir puisqu'une infime partie de ses émotions se faisaient ressentir et Fumihiro Burns semblait avoir quitté le système solaire depuis un moment. Ce détail n'échappa pas au doyen de l'Enma Cho qui, depuis le petit matin, se posait beaucoup de question sur la psychologie du propriétaire.

- Et bien Monsieur, qu'est ce qui vous prend ? Ce n'est quand même pas vous qui l'avez mise dans cet état ? Bougez-vous, appelez une ambulance, vite !

Encore tremblant de tout son corps, le cher bonhomme lança ce qui ressemblait à un téléphone. Ne pouvant appuyer sur des touches correctement, il était impératif que l'action soit faite par une personne de validité morale. Tandis que Tsuzuki composait un numéro vital pour plusieurs personnes, le combat aussi inégal soit-il, opposant un majordome avide de vengeance ne désirant aucun procès et un homme chamboulé par une quelque chose, tremblant tel un drogué atteint de la maladie de Parkinson, reprit. Sans omettre que le duel était arbitré par un jeune homme d'apparence âgé de seize ans.

- Allez admet enfoiré ! Tu lui as fait ça ! Très bien. Cependant, assume tes actes !

- Doucement Robert ! Qu'est ce qui vous prouve que c'est lui ? Si ça se trouve, il est comme nous et vient juste de découvrir ce qu'il s'est passé.

- Mais regardez le, enfin ! Vous croyez qu'il s'est cassé le nez tout seul ? Je suis persuadé que c'est Hannah qui lui a fait ça. Ils se seraient disputés, il l'aurait menacé, elle se serait défendue, l'aurait frappé et lui, l'aurait fait taire. C'est un porc ! Je suis sûr qu'il a voulu abuser d'elle. Hein, allez avoue, espèce de lâche !

La situation devint d'autant plus critique lorsque le majordome s'élança de nouveau sur le dirigeant des lieux, le frappant encore et encore. Cependant, cette fois-ci, l'entremise ne fut pas de taille comparée à la fureur du majordome justicier du fait que l'un des juges était en conversation téléphonique avec les urgences. S'agrippant tant qu'il put au veston de tweed de la bête humaine, Hisoka se retrouva fesses contre terre, lorsque Robert chercha à se débarrasser une bonne fois pour toutes de toutes formes de nuisance à sa justice. Les gestes n'ayant plus aucun effet sur les actions, l'empathe hurlait tant bien que mal de manière à raisonner son supérieur. Celui-ci, sur le même ton, répondait de manière à faire entendre son point de vue couvrant par la même occasion, les gémissements étouffés de sa victime. Les rôles étaient vraiment intervertis : le loup devenait agneau et la proie, le prédateur. Cependant, cet attirail ne convenait pas à la concentration de Tsuzuki. Aussi, un « chut » bruyant se fit entendre calmant, tels des enfants en bas âge, les responsables du capharnaüm.

Mais qu'il est difficile de se battre en silence.

Ce fut ainsi que s'acheva la justice du majordome Robert. Aussi simple et évident qu'un battement cœur. L'inquiétude du papa prit le dessus sur la rage du père. La veine formée sur le sommet de son crâne s'estompa progressivement tandis que sa respiration se ralentit au fur et à mesure que son rythme cardiaque s'apaisa graduellement. De la même manière que sa colère, son énergie s'évanouit et le majordome ne put rester debout. Ses jambes ne lui permirent plus d'aborder une position verticale. Heureusement, par un caprice du destin, une chaise se trouvait à proximité de l'action et ainsi, il n'eut aucun problème de fessier. Il y eut un long silence avant que l'appel téléphonique ne débute. D'une voix claire et forte, Tsuzuki averti les secours afin qu'ils viennent chercher la jeune endormie dans les plus brefs délais. Après cela, il ne restait plus qu'à attendre.


Compte tenu du fait que l'action était mêlée à l'une des familles élites de la péninsule Japonaise, l'ambulance vint plus rapidement. Après tout, l'hôpital dirigé par un des membres de cette dynastie se devait de s'occuper d'un cas en rapport avec le patron plutôt que celui d'un enfant des rues.

Cela allait de soi.

La patiente fut transportée, sous les regards des autres habitants qui, affamés de curiosité, s'étaient libérés de leurs activités respectives pour voir la scène. Ils fixaient de leurs yeux de rapaces, le véhicule bruyant jusqu'à ce qu'il disparût au-delà de la verdure et des branchages du parc de la propriété. L'alarme s'évanouit de manière à ce que le chant des oiseaux et le vent soufflant dans les branches ne soient plus que l'unique mélodie ambiante. Pour beaucoup, ce changement d'atmosphère fut aussi troublant que l'agonie d'une fourmi. Seule une certaine rouquine ne pouvait rester de marbre face au départ précipité de sa petite amie. La jeune femme laissa ses genoux subir l'attraction terrestre et les larmes tomber le long de ses joues. Sous les regards suspicieux de sa belle-famille, Kazu éclata sa peine et son appel à l'aide. Elle se fichait de savoir que des gravillons s'enfonçaient dans ses jambes nues, la douleur morale était plus forte que la douleur physique. Cependant, même si elle souffrait, son entourage ne semblait pas compatir à son malheur. Deux bras violents et brusques vinrent saisir les siens afin qu'elle puisse revenir auprès de la vie normale, celle qui n'accueille que les gens sans problème ou stoïque. Hélas, la jeune rousse ne pouvait pas détacher son regard de l'horizon et semblait oublier le cadre spatio-temporel. Elle ne voyait plus. Elle n'entendait plus. Elle était incapable de parler, d'émettre le moindre son. Elle se laissa emporter dans le manoir tandis qu'assourdie par son désespoir, elle ne remarqua pas qu'elle était observée par les funestes employés.

Spectateurs du désespoir d'une jeune femme, Tsuzuki et Hisoka rentrèrent impuissants dans cette maison de secrets. Ils attendirent que ceux qu'ils appelaient « les fous » aient retrouvé leurs occupations respectives, comme si rien ne s'était produit. La victime n'était qu'une simple domestique après tout. Néanmoins, le potentiel coupable se trouvait entre quatre murs et cela n'était pas négligeable. En outre, l'homme n'avait pas cherché à fuir et aucune personne susceptible de le protéger n'avait eu vent d'une affaire criminelle. Tous pensaient à un accident de travail l'escabeau qui se casse, un vase qui tombe mal, une mauvaise chute due au tapis mal plié… Un crime est autrement gratifiant.

Les shinigamis n'eurent aucune difficulté pour retrouver le responsable du capharnaüm. Celui-ci, tremblant, essayait de se servir en pilules anti-stress, mais beaucoup s'écrasaient sur le tapis ou sur son pantalon de toile, mais aucune n'atterrissait dans la paume de sa main. Calmement, l'aîné des deux compères saisit la main de son patron de manière à cesser les spasmes. Ainsi Fumihiro ingurgita son remède tandis que les employés de la mort l'interrogeaient.

- Voyons, vous n'allez tout de même pas nous dire que c'est vous qui avez fait ça à Hannah. Un simple mortel comme vous… Je veux dire, un pauvre homme comme vous sans capacité… Enfin si vous avez des capacités… Je ne vous accuse pas d'être un bon à rien, mais…

- Mais votre âge et votre condition physique ne vous permettent pas d'asséner un coup comme celui que Hannah a reçu.

Hisoka cessa son discours, puis fit signe à son partenaire de poursuivre le raisonnement.

- Oui, la plaie était trop béante pour qu'elle ait été distribuée par un homme tel que vous, même aidé d'un objet pesant. Il n'y a pas besoin de s'appeler Sherlock Holmes pour repérer ce genre de détails flagrants.

- On peut retrouver des blessures de ce type en cas de lourdes chutes d'une certaine hauteur. La scène se déroulant dans une pièce fermée, je doute que ce soit ça.

- Ce n'est pas moi…

- C'est justement ce que nous sommes en train de démontrer au cas où vous ne l'auriez pas remarqué.

- Mais qui êtes-vous à la fin ?

- Là n'est pas la question Monsieur…

L'interrogatoire ne semblait pas aussi facile qu'il n'y paraissait. Le vétéran montrait clairement son épuisement, ce qui le rendait passif vis à vis des questions et des raisonnements le concernant.

- Néanmoins, vous n'êtes peut-être pas coupable, mais vous êtes impliqué dans cette affaire. Alors, vous allez nous dire ce qu'il s'est passé avec votre servante ?

- Je suis mort… Ils vont me tuer… Elle va me tuer… Il va me tuer…

- Qui ? Qui va vous tuer ?

- Je ne peux rien vous dire… Sinon… Ils me tueront…

- Personne ne vous tuera… Nous vous protègerons, je vous le jure… Ayez confiance

- C'est vous…

L'homme observait paniqué ses interlocuteurs. De son index tremblant, il pointa les shinigamis, approcha son doigt boudiné vers les employés de la mort et d'un geste vif et inattendu, il griffa la joue du shinigami aux yeux améthyste. Surpris, Tsuzuki tenta de cacher son visage, mais il était trop tard pour dissimuler quoi que ce soit : le trait rougeâtre avait disparu.

- Vous êtes ces monstres venus des ténèbres…

Intrigués, les deux partenaires se fixèrent se posant les mêmes questions : comment savait-il cela ? Etait-il simplement en train de délirer ou avait-il été mis au courant de leur venue ? Et par qui ? Mais ils n'eurent le temps de cogiter leurs problématiques que l'homme, pris de panique, dégaina une vieille dague se trouvant non loin de là. Par réflexe, les shinigamis se reculèrent tandis que leur interlocuteur s'accrochait à sa pitoyable petite arme, la pointant de gauche à droite en direction des deux jeunes hommes.

- Mais vous ne m'aurez pas chiens d'Enma ! Je sais que vous êtes venus pour moi… Mais ! Mais j'ai encore des années devant moi et je ne vous laisserai pas me les prendre ! Jamais ! Plutôt crevé de ma propre main!

Même s'il avait pu s'asséner un coup, Fumihiro n'aurait eu que quelques contusions sans grande gravité. Cependant, son geste pathétique fut intercepté à temps par l'un des deux serviteurs de la mort. Voyant avec horreur, le doux visage de son sauveur, le propriétaire des lieux se mit à hurler tant que ses cordes vocales le lui permettaient. Cognant, s'agitant, se débattant, il ne pouvait calmer sa crise de panique et il dû être ligoté le temps qu'il boive un calmant et que des infirmiers viennent l'embarquer. Ce fut la deuxième fois en une journée que des hommes vêtus de blanc vinrent dans la propriété des Burns. Néanmoins, cette intervention ne plut pas du tout à la fille du patient. En voyant l'ambulance emmener son père, Kyoko s'était ruée vers les shinigamis et ne s'était pas gênée pour gifler les deux partenaires.

- Je peux savoir ce qu'il vous a pris ? Pour Hannah, je suis de cet avis, c'est de votre rang, ça vous regarde, mais pour mon père, et j'insiste bien sur le « mon », on demande la permission !

- Désolés Lady, mais…

- Bah j'espère bien que vous êtes désolés ! Vous avez idée de la somme que je devrai verser pour être sûr que personne, et je dis bien personne, n'ait vent de cette histoire ?

- Euh…

- Bah oui ! Vous ne savez pas ! Et vous savez pourquoi ? Parce vous n'êtes que des cloportes puants ! Des prolétaires à la con ! Des limaces baveuses ! Oui ! Voilà ! Des limaces ! Des mollusques bavant devant leurs patrons et rampant dans la hiérarchie sociale ! Des fumiers !

- Écoutez Madame, c'est grotesque ! Votre père va juste avoir un petit traitement, il va rester quelques jours et puis reviendra frais comme un gardon. Vous savez, on ne peut pas interner quelqu'un comme ça, sans avis familial et je…

- Oh taisez vous, le son de votre voix me donne le cafard ! Vous avez de la chance que je n'ai plus de domestiques parce que je peux vous dire que lorsque Robert et éventuellement son rejeton reviennent, je vous fous à la porte ! J'appellerai tous les employeurs possibles et vous n'aurez le choix que de nettoyer les toilettes d'un centre commercial !

Chaque syllabe qu'elle prononçait était aussi violente qu'une rafale de vent lors d'un ouragan. La moindre consonne semblait intensifiée et soutenait la haine à travers ses paroles. Lorsqu'elle finit son discours, elle était plus comparable à une sorcière des frères Grimm plutôt qu'à une femme de bonne famille. Elle cessa toute parole avant de se diriger vers un placard à balai, de sortir ce moyen de locomotion des thaumaturges et de le brandir, telle une baguette, vers les shinigamis.

- Toi, le morveux ! Je veux que la maison brille de mille feux pour le mariage. J'exige qu'elle étincelle et je suis sûre que ça va t'occuper pour la semaine !

À ses paroles de dictatrice, Kyoko balança son arme menaçante à son interlocuteur qui n'eut pas le réflexe de rattraper son bien et se prit le manche de bois en plein lobe frontal. Étourdi de cette attaque inattendue, l'empathe attendit un peu le temps de reprendre ses esprits. Cependant, le tyran n'était pas de cet avis et d'un simple regard qui aurait pu faire frémir Satan, elle incita l'employé d'Enma à cesser sa micro-pause. Hisoka glissa un léger « bonne chance » à son partenaire. Celui-ci constata, quelques dixièmes de secondes plus tard, qu'à présent, il était seul face à un dragon qui certes, ne crachait pas de flammes, mais avait toute l'ardeur d'un être chimérique.

- Et toi ! Toi, tu vas aider mon cuistot à concevoir la plus grande et la plus majestueuse de toutes les pièces montées. Je veux que les invités soient émerveillés et oublient que Kaori n'était pas présente parce que je tiens à préciser que sa famille sera là lors de la cérémonie, même si je ça m'horripile de savoir que sa chipie de mère s'assoira près de moi. Alors je tiens à ce que tout le monde soit trop occupé à faire « whoua » en voyant le gâteau plutôt qu'à se demander « tiens pourquoi le rejeton des Miura n'est pas là à trifouiller ses cheveux et à se ronger les ongles ? ». Par la même occasion, s'ils pouvaient avoir quelques problèmes de digestion pendant plusieurs jours, ça éviterait qu'il pense à ce minuscule infime petit détail.

Même si son corps affirmait des mots si acerbes envers une jeune femme digne d'estime, Tsuzuki ne pouvait s'empêcher de pester contre la femme face à lui. L'idée qu'elle pouvait être indifférente vis à vis d'un meurtre ayant eu la veille le hérissait. Kyoko ne lui semblait plus être cette femme mégalomane et arrogante, elle devenait un monstre de froideur et d'austérité. Il se demandait comment un simple être humain pouvait vivre sans la présence d'un cœur et le compenser avec de l'orgueil et de la mégalomanie. D'un simple hochement de tête, il quitta l'une des seuls qu'il aurait bien volontiers, emmenée dans l'autre monde. Il se répétait un monstre… Un horrible monstre ! Il marchait jusqu'à la cuisine où l'attendait, impétueux, un certain chef Italien.


Il était difficile, à partir de ce jour, de savoir précisément la nature des sentiments que les shinigamis éprouvaient. L'élaboration d'un dixième étage en chantilly ou la conception d'un plan de table non conforme à certaines exigences pour la cinquième fois entraînaient une perte de tout trace de sang froid et la création d'un égoïsme facile. Le travail acharné épuisait les deux compagnons déjà désabusés et cette anémie prohibait toutes traces d'affection. Certes, les employés de la mort compensaient leur surmenage dans un même lit, mais ne cherchaient pas à se communiquer. Le jour du mariage arrivait à grand pas. Une heureuse nouvelle survint annonçant qu'après cinq jours de coma, Hannah avait daigné retrouver le monde des vivants. Cependant, une autre annonce beaucoup moins joyeuse parvint avertissant que cette dernière était condamnée pour le restant de ses jours à rester sur un fauteuil roulant. Sans compter que, selon les médecins, il était impossible qu'elle ne redevienne la personne qu'elle était, que ce soit physiquement et moralement. Le même jour où ces bruits avaient démarré leur circulation, la porte du manoir s'était ouverte et un homme d'un certain âge avait pénétré le vestibule sans ce complexe usuel habité lorsque l'on est dans une demeure ne nous appartenant pas. En effet, il était difficile de reconnaître Robert sans son uniforme de majordome et son menton constamment levé. Sa présence suscita quelques réactions diverses. Toutefois, celle de la propriétaire des lieux fut la plus remarquée :

- Oh Robert, vous êtes de retour ! Si vous saviez à quel point, je suis heureuse de vous revoir ! Vous êtes vraiment irremplaçable !

- Et bien, dans ce cas, je suis navré de vous apprendre que je vous quitte. Voici ma lettre de démission et…

- Attendez, attendez ! Vous êtes en train de me dire que vous renoncer à votre emploi ? Après tous vos bons et loyaux services ?

- Désolé Madame, mais je dois me consacrer entièrement à ma fille. C'est la raison pour laquelle je dois partir…

- Justement votre fille ! Elle n'a jamais quitté ce toit, vous imaginez : l'emmener dans un lycée ? C'est amener l'agneau dans une meute de loup, il la mangeront toute crue !

- Sauf qu'elle ne sera jamais en mesure de fréquenter un établissement scolaire.

Kyoko ne dissimula pas son outrance. Elle commençait à penser qu'elle allait perdre son plus fidèle serviteur. Son chevalier servant la quittait pour une autre. Cela ne pouvait se passer ainsi, elle savait qu'elle devait agir. Ce fut certainement la raison pour laquelle, elle se jeta dans les bras de son vis-à-vis pour poser sauvagement ses lèvres sur celle de son ancien majordome. Celui-ci, choqué de cette impulsion licencieuse, ne put esquisser de mouvement hormis une course folle de ses yeux onyx. À ce spectacle impudique, deux spectateurs, qui avaient abandonné leurs tâches pour observer la scène, n'eurent d'autres choix que d'exprimer une grimace de dégoût. Répugnés de ce navet, ils ne tardèrent pas à émettre leurs critiques :

- Je rêve ou quoi ?

- Tu ne rêve pas, tu cauchemardes ! Et le pire c'est qu'elle ne ressent rien ça me donne envie de vomir !

- Comment peut-elle profiter des sentiments comme ça ?

- Je n'arrive pas à savoir ce qu'il éprouve, mais qui pourrait être assez fou pour l'aimer ?

- C'est moi ou il la prend par la taille ?

- Par Enma ! Qu'est ce qui lui prend ? Elle s'est parfumée avec un aphrodisiaque ou quoi ? Allez, enlève cette main et toi, arrête de lui lécher le visage ! Oh ! Oh ! Oh mon dieu ! Ils vont quand même pas le faire ici ?

- Faites qu'un miracle arrive, faites qu'un miracle arrive, faites qu'un miracle arrive, faites qu'un miracle arrive, faites qu'un…

Les employés funestes étaient vraiment heurtés et scandalisés par ce qu'il voyait. Tous deux se sentaient comme de chastes enfants venant de voir la chose la plus traumatisante de leur vie. Néanmoins, il était devenu difficile de faire comme s'il ne s'était rien passé et reprendre une vie normale. Ils ne pouvaient décrocher de ce tableau vivant. Les prières pathétiques de Tsuzuki se firent finalement entendre et prodigieusement, un autre personnage fit son apparition sur le plateau. Hidemi s'avança jusqu'au soi-disant couple et patienta jusqu'à ce que son épouse se rende compte de sa présence.

- Tiens Chéri, vous tombez bien : regardez qui est revenu !

- Tu sembles vraiment contente de le voir à ce que je vois !

- Évidemment mon Cher et justement, il compte rester auprès de nous !

- Je n'ai jamais dit cela Madame.

L'amant démasqué rassemblait le peu de dignité qu'il lui restait commençant par reboutonner sa chemise, remettre sa veste et son chapeau, puis s'efforçant de tenir tête à celle qui venait de le tâcher de rouge à lèvres.

- Même si je vois que mes sentiments que j'éprouve envers vous sont réciproques, je ne resterai pas dans ce manoir. Comme je viens de vous le dire, je dois me consacrer à ma fille.

- Vous-ne-pouvez-pas nous quitter ! C'est difficile à comprendre ça ?

- Madame, calmez-vous, je…

- Robert, allez-vous en, je m'occupe d'elle. Vous avez fait suffisamment de dégâts comme cela.

Sur les conseils d'un mari tentant de conserver toute l'ataraxie qu'il lui restait, l'ancien majordome salua avec courtoisie ses employeurs antérieurs puis quitta l'imposante demeure sans prendre la peine de fermer la porte derrière lui. Après tout, c'était le travail d'un majordome, il ne l'était plus. Depuis le vestibule, on vit la voiture noire s'éloigner dans un long vrombissement. Les cris de folie venant de la maîtresse de lieux s'estompèrent en voyant le véhicule devenir un petit point dans un nuage de fumée. Son mari hasarda à la recoiffer et à la rhabiller tandis qu'il jetait un regard noir au public. Il n'y eut pas de rideau ou de projecteurs s'éteignant, seulement ce coup d'œil à l'auditoire signifiant que la pièce se terminait. Les deux acteurs quittèrent la scène et partirent dans leurs loges sans attendre d'applaudissements. Mais qui pourrait acclamer un théâtre de fous ?


À suivre

Alors ce chapitre est du grand n'importe quoi concernant certains détails notamment les histoires de brèches crâniennes, les asiles à la demande… Mais bon, qui a dit qu'il fallait faire quelque chose de purement sensé ? :)