Chapitre 11
Un jour de mariage est un événement d'ordinaire important et jovial. Deux familles s'unissent pour le meilleur et pour le pire par le biais de jeunes crédules pensant qu'ils vivront un amour placide et éternel. La mariée est souriante, émue et resplendit par sa beauté et son élégance. Le mari est charmant et subjugué par la délicatesse de celle qu'il voit progresser dans l'allée centrale au bras de son brave père. Cependant, cet événement devenait un paradoxe pour l'une des familles les plus importantes du Japon. L'éclat de la mariée restait analogique, même si son sourire n'était pas présent. Devant son miroir, Kazu caressait le tissu opalin qui recouvrait le haut de son corps tandis qu'un jeune domestique ajustait les dernières perles de nacre dans ses cheveux flamboyants. La jeune femme descendit ses mains tremblantes et agrippa son jupon de dentelle. Des larmes vinrent maculer le tissu tandis que du poing, elle frappait le miroir et sa jumelle de verre.
- C'est inutile, je suis horrible !
Hisoka leva les yeux au ciel : il était évident que si elle avait les yeux et le nez rougis, la perpétuelle émission de reniflements tonitruants et le maquillage dégoulinant le long de son visage, elle n'aurait rien d'une beauté divine. Toutefois, il comprenait les raisons de cet accablement. Il n'aurait jamais souhaité avoir une belle-mère tyrannique et mégalomane ou de mariage arrangé. L'empathe savait qu'il y aurait été soumis s'il avait été encore vivant. Même si son père ne le considérait pas comme héritier de sa famille, il aurait été contraint d'épouser une jeune fille issue d'une vieille famille qu'il aurait sûrement aimée au point de départ, mais il aurait compris que cette affection n'aurait été qu'un complexe dû au manque de tendresse parentale. Le jeune homme avait compris qu'il éprouvait ce genre d'émotion pour celle qu'il avait rencontrée sur un paquebot de luxe. Même si elle portait le nom d'une prostituée d'Alexandre Dumas, sa grâce avait réveillé des sentiments enfouis depuis trop longtemps. Cependant, après la mort de cette dernière, Hisoka avait compris que cet attachement n'avait rien d'amoureux ou de passionnel. Il s'agissait d'un amour plutôt fraternel ou maternel : une dévotion propre à celle que l'on accorde à une sœur ou à une mère aimante. L'empathe avait réalisé que sa relation avec son partenaire était plus poussée et plus intense quoique timide. Il n'y avait pas qu'un simple désir de protection, mais aussi de garder l'autre auprès de soi à n'importe quel prix.
Tirant le jeune homme de sa rêverie, la rouquine sécha ses larmes minutieusement de sorte que son maquillage reste parfait. Sans détourner les yeux de son reflet, Kazu se redressa sur son dossier de velours et ajusta ses gants ses gants de satin. Son regard vint se poser sur celui de l'empathe à travers le miroir.
- Tu sais ce que j'avais toujours rêvé de faire pour mon mariage avec Ginji? Je voulais déchirer la robe au dernier moment et venir devant l'autel avec un décolleté à en choquer une assemblée et le jupon arrivant au ras des fesses. Juste pour que Kyoko voie à quel point je la hais… Tu vois le bracelet que j'ai au poignet gauche ? C'est un soi-disant bijou appartenant à la famille Burns. Je pensais qu'il aurait été parfait pour Hannah ou pour le cheval de mon cousin. Imagine la tête de Kyoko ! Mais à quoi ça sert maintenant ? Je n'arrive plus à détester, aimer, je me sens vide…
« Vide » était un mot beaucoup trop intense et ne convenait pas avec la situation. Une personne « vide » n'est pas en mesure de parler, de penser ou de reconnaître les personnes qui lui étaient chères parmi d'autres. Kazu était capable de converser, de se remémorer ses projets d'antan et de se souvenir de celles qu'elle aimait et qu'elle méprisait. L'empathe avait compris par expérience que ces deux sortes d'attitudes étaient totalement opposées. L'une était propre à des états dépressifs et l'autre à des personnes ayant eu de gros traumatismes psychologiques comme Tsuzuki lorsqu'il était encore vivant.
- Tu sais, j'ai pourtant l'habitude d'être seule : ma mère est décédée quand j'avais cinq ans et mon père s'est remarié avec une pute… Oh pardon ! Une danseuse professionnelle ! C'est vrai que maintenant, tout n'est qu'euphémisme et adoucissement.
- Ça veut dire que j'ai le droit de te donner un qualificatif véridique sans l'ombre d'atténuation ?
- Sale môme !
- Tu vois que tu n'es pas « vide » comme tu dis !
La mariée essaya d'esquisser un maigre sourire, mais tout ce qu'elle put amorcer fut une pitoyable grimace qui la replongea dans sa mélancolie. D'un geste de la main, elle ordonna le départ du shinigami. Celui-ci ne tarda pas à quitter la jeune femme, ne voyant pas les marques noires qui apparaissaient sur son visage.
Depuis cinq heures du matin, Tsuzuki déchargeait de lourdes tables en compagnie d'un certain chef qui avait eu le malheur d'oublier le plan dans lequel il avait fait figurer la disposition des invités pour le banquet. Ainsi, les meubles étaient déplacés selon l'évolution de la mémoire de Bacchi : tantôt à droite, tantôt à gauche. Il était inutile de fouiller le manoir pour retrouver ce document sachant que l'Italien allait se remémorer le contenu dans la minute. Cependant, il était à noter que cela faisait quatre heures qu'ils substituaient les tables, sans succès. Le pauvre employé de la mort n'osait redresser son dos courbé de peur que de milliers de poignards le transperce de tout son être. C'aurait été un comble pour un shinigami de souffrir à en crever alors qu'il était déjà mort. Il valait mieux passer pour un tocard que pour un martyr quoique éphémère.
Peu avant le départ des organisateurs du mariage, Tsuzuki avait déserté l'autorité pour s'accorder un moment de répit bien mérité. Toutefois, il était impératif qu'il trouve un endroit où personne n'aurait l'idée saugrenue de le déranger. La superficie du manoir était suffisamment importante pour abriter un havre de paix et de quiétude. Néanmoins, beaucoup de pièces étaient munies de portraits lugubres et même ectoplasmiques pour la plupart. Le jeune homme aux yeux améthyste ne désirait pas dormir en compagnie de l'oncle Van Dracula devant une armée décimée ou encore l'aïeule Mac Bathory dans son bain de sang. De plus, son sens de l'orientation flanchait encore lorsqu'il s'agissait de retrouver le taudis qui lui servait de chambre. Par ce caprice du destin, il fut dans l'obligation de chercher en un autre lieu. Hélas, dormir dans un local à outils ou dans une serre n'est jamais de tout luxe. Aucun bâtiment périphérique ne bénéficiait d'emplacements pour s'assoupir. Toutefois, les rayons du soleil apportaient une sensation de prospérité : caressant le visage du shinigami de ses doigts chaleureux, l'astre de lumière incitait le jeune homme à s'endormir au pied d'un arbre. Une impression de déjà-vu le submergea tandis qu'il se laissa glisser contre l'écorce du végétal. Morphée, à ses cotés, ne tarda pas à l'étreindre afin que le jeune homme puisse quitter le réel et un mariage qui en faisait soupirer plus d'un.
Pourtant, Tsuzuki ne dénicha aucun poney ni violon ni chanteuse d'opéra. Ils devaient déjà être en train de crever dans une boucherie ou dans un bûcher. Les protagonistes de ce songe ne ressemblaient en rien aux joyeux petits lutins des contes des frères Grimm. L'un était un petit garçon brun, dos au spectateur, tentant de ne pas pleurer à chaudes larmes tandis que ses genoux reposaient douloureusement sur une règle de bois. Face à lui siégeait un vieil homme rude et draconien presque aussi sombre et froid que sa robe noire de prêtre. Tenant dans une main une croix de bois et dans une autre un fouet à la mode des pharaons égyptiens, l'homme toisait le pauvre lardon de manière à ce que l'enfant n'ait l'idée déraisonnable de le défier du regard. Témoin de ce pathétique tableau, Tsuzuki tenta d'esquisser un pas, mais ses jambes sembler peser plus lourd que tous les fardeaux existants. Il était ainsi contraint de contempler ce drame et de serrer les dents tandis que le vétéran prenait un malin plaisir à dévoiler l'intégralité de sa dentition.
- Alors, tu pensais sérieusement pouvoir nous quitter ?
- Mais… Ma sœur… Ma sœur m'a dit qu'elle me sortirait d'ici… Elle m'a dit qu'elle m'aimait…
- Qu'elle t'aimait ? Oh voyons, ne dis pas de telles sottises ! Qui pourrait t'aimer ? Ta sœur est folle : folle à lier. Mais ne t'inquiète pas pour elle : nous nous occuperons d'elle comme nous nous occupons très bien de toi.
- Mais…
- Il suffit, Asato !
Le coup partit aussi rapidement que l'éclair. Par la violence de la gifle qu'il reçut, l'enfant tourna la tête contre son gré vers la gauche et Tsuzuki put voir une pupille violacée qui intensifia sa réminiscence provoquée par un nom : « Asato ». Le sien. Il se souvenait de cette pièce, de cet homme qui dirigeait l'internat dans lequel il vivait et de ce jour fatidique.
- Tu sais très bien qu'un monstre tel que toi ne peut ressentir d'émotions alors cesse tes jérémiades sur le champ !
Le petit Asato tenta de sécher ses pleurs, puis brava le regard draconien de l'ecclésiastique atrabilaire. Ce signe de bravoure lui valut une autre gifle sur la joue droite. S'étant mordu la joue pendant l'impact, l'enfant fut contraint de cracher le liquide rougeâtre que sa blessure avait engendré. Toutefois, quelque chose le tracassait davantage, quelque chose qui comptait beaucoup plus que sa propre vie, quelque chose ou du moins quelqu'un.
- Où est Ruka ?
- Ne t'inquiète pas pour elle ! Elle est très bien là où elle est, sans toi et sans ta misérable face de démon !
- Je voudrais la voir… S'il vous plaît !
- C'est impossible. Elle refuse ne serait-ce que de penser à toi. Qui voudrait voir un monstre aussi démoniaque ? Je ne suis pas de ces miséreux qui exposent des créatures aux yeux du public. Je ne leur donnerai pas cet honneur ! Il vaut mieux vous corriger, vous rappeler ce que vous êtes, vous préparer à votre avenir… Tiens à ce propos : Asato, où vas-tu finir ?
Le regard menaçant, l'homme s'approcha du jeune garçon tel le chasseur s'avançant vers sa proie. Il balança un livre imposant sur les genoux endoloris du pauvre enfant qui s'efforça de ne pas gémir de douleur en sentant la règle de bois s'enfoncer dans sa peau parsemée de bleus. Ses pleurs reprirent de plus belle et devinrent presque incontrôlables et interminables.
- Asato, répond-moi ! Où vas-tu finir ?
- En… En enfer…
- Mais encore ?
- Je serai enfermé dans un tombeau enflammé…
- Ou alors ?
- Ou alors… Je serai condamné à marcher à l'envers pour l'éternité… Qui sait ce que l'avenir me réserve…
- Bien, très bien.
D'un geste frôlant le sadisme, l'homme frotta sa grande main calleuse sur le sommet du crâne du petit chérubin avant de le frapper une nouvelle fois. Satisfait de son œuvre, il se retourna vers une porte sortie de la pénombre comme si un projecteur l'avait éclairée en un simple « clic ». C'était sans compter une montée d'adrénaline mêlée à du masochisme qui s'emparait de la malheureuse victime.
- Pourquoi je ne peux pas voir Ruka une dernière fois ?
Tsuzuki fut alors témoin de ce qui n'appartenait pas à ses souvenirs : il vit le sourire malsain du vieillard s'amplifier tandis que l'enfant attendait, le dos tourné, une réponse concrète.
- Ta sœur est partie. Elle a quitté le pays pour aller loin. Très loin.
Un rire pervers retentissait dans la pièce faisant trembler les murs, les lieux et même tout ce monde chimérique. Atteignant des décibels vertigineux, cette hilarité devenait hystérique, résonnait dans les oreilles du shinigami alors que le petit Asato semblait sourd ou impassible. Tsuzuki venait de comprendre ce qu'il n'avait pas appréhendé il y a des décennies. De ses yeux améthyste, il avait assimilé une vérité enfouie depuis trop longtemps. Il voulait hurler à son autre ce dogme dissimulé aux yeux de l'Innocence, mais l'obscurité dévora la scène avec appétit. Les personnages, le décor, les accessoires… Tout disparu en un éclair : ce fut le noir.
Comme n'importe quel spectacle, les lumières de la salle ramenèrent le public à la réalité. Le réel n'avait pas de crucifix, de règle de bois ou de fouet. Il n'y avait plus d'enfant en pleurs ou de prêtre sadique. Le monde des vivants était vert, apaisant et chaleureux. Les rayons du soleil passaient à travers un barrage de feuilles verdoyantes pour le plus grand bonheur de petits êtres de plumes qui célébraient cette allégresse par le biais de chants mélodieux et harmonieux. Tsuzuki se délectait de ce retour brutal, mais n'oubliait pas ce qu'il avait vu dans son rêve : des sentiments oubliés, des souvenirs enfouis, la peur envers un homme… Le contraste entre cette réminiscence et ce paysage gracieux était tel que le shinigami sursauta violemment au point de finir en position assise. En écho, une autre convulsion résonna dans le panorama. Hisoka ne s'attendait pas à un réveil de la sorte. Ayant guetté son partenaire pour le ranimer en temps voulu, l'empathe tressaillit par l'émission brutale de sentiments. Cependant Tsuzuki ne remarqua sa présence qu'après avoir sentit une douleur intense sur le sommet de son crâne.
- Aïe ! Ça va pas non ? Ça fait mal !
- Je pourrais te dire la même chose : « Ça va pas non ? Me faire une frousse pareille ! »
- Ouais bah ça, j'y peux rien. J'ai fait un…
Il ne put poursuivre sa phrase du fait qu'un flash de souvenirs s'empara de son être. Une image, un son, une parole, tout lui revenait à l'esprit. Il devait établir la vérité de sa propre bouche.
- T'as fait un… ?
- Ils l'ont tué.
- Qui ?
- À l'internat, ils l'ont tué.
- Qui a tué qui ? Tsuzuki, je n'y comprend strictement rien !
- Quand je pense que je croyais qu'elle s'était suicidée à cause de moi… J'ai été si stupide !
Malgré toutes les interrogations de son partenaire, le shinigami aux yeux améthyste n'émit aucune réponse précise. Se contentant de hocher la tête machinalement, il fit comprendre à son compagnon que toute autre question n'aboutirait à aucune explication. Résigné, l'empathe aida son partenaire à se relever, désirant retourner à l'intérieur de la demeure. Malheureusement, la torpeur de son aîné ne coopéra pas avec sa volonté : Tsuzuki était inapte à esquisser le moindre geste, le moindre mouvement ou le moindre déplacement. Il était trop absorbé par sa fantasmagorie spirituelle pour pratiquer les activités des êtres vivants. Mais cette léthargie n'était pas au goût de l'empathe. Sa nervosité s'accrut au point que son corps fut parcouru de spasmes ses orteils, ses jambes, ses épaules et même ses cheveux se crispaient. Seule une vive évacuation bruyante de vapeur manquait pour que l'empathe soit comparable à une cocotte-minute. Un ustensile de cuisine qui avait l'habitude « d'exploser » lorsqu'il restait sous pression. En l'occurrence, la cocotte humaine resta peu de temps sous pression puisqu'un coup partit en direction du crâne du songeur. Sur un ring, un arbitre aurait tinté une sonnette et aurait hurlé K.O. annonçant la victoire d'un combattant sur un autre, mais il n'en fut rien. Et puis, qu'importe la victoire et les récompense lorsque son compagnon est cloué à un arbre, chantant des chansons paillardes parce que le coup qu'il a pris le fait divaguer. La pression redescend toujours.
- Tsuzuki, je suis désolé ! Je te le jure, je ne voulais pas te frapper aussi fort ! Tsuzuki, répond moi !
- Les oiseaux croassent, les abeilles coassent, les grenouilles font bzz bzz et les girafes sont muettes… Ouhouhouh, qu'il fait bon vivre !
- Tsuzuki réveille-toi ! J'ai fait ça pour te ramener à la réalité, pas pour que tu partes dans un délire !
- Ah que le monde est petit ! Mes amis sont ici et le vin aussi…
- Tsu…
Il aurait fallu un miracle pour que le shinigami retrouve le Nord, mais l'empathe n'y croyant pas décida de ne pas attendre une lumière céleste ou une foudre divine et s'empara de la bouche de son partenaire. Celui-ci finirait bien par reprendre ses esprits à cause de l'impact de lèvres sucrées contre les siennes, des caresses contre sa joue ou dans ses cheveux contrastant avec la violence du coup qu'il avait pris ou alors à cause du manque d'air. La troisième possibilité fut cependant vite éliminée. En effet, lorsque Tsuzuki écarquilla ses yeux, abasourdi, signifiant qu'il avait retrouvé la notion du temps et de l'espace, il se laissa entraîner dans cette danse charnelle, fougueuse allant même chercher dans l'exubérance. Quelqu'un ayant des problèmes de respiration aurait cherché à fuir ce danger débridé, mais il n'en fut rien. L'aîné des shinigami était trop occupé à attirer son partenaire plus près de son corps plutôt que de se demander si ces poumons fonctionnaient normalement.
On oublie souvent que la vie d'un animal sauvage peut être riche en rebondissements. En effet, un pauvre petit lapin inoffensif peut avoir des problèmes cardiaques à de nombreuses reprises : lorsqu'il sent un danger quelconque, un prédateur à proximité, pendant ses ébats amoureux ou alors quand il est spectateur de cabrioles humaines. La bête qui avait décidé de siéger dans le jardin des Burns regretta d'avoir choisi cet espace pour sa quiétude. Gambadant tranquillement entre les arbustes et les buissons, le petit mammifère fut victime d'une pluie de vêtements. L'avalanche fut fracassante : chaussures, chaussettes, pantalons, vestons… Tout pouvait titiller la Parque de l'être de douceur, surtout lorsque le pauvre animal se retrouva pris au piège, coincé dans une chemise.
Cependant, les responsables de ce capharnaüm n'avaient que faire de la vie d'un pitoyable petit lapin. Non par cruauté, mais parce que chacun avait quelque chose de beaucoup plus intéressant en face de lui. Si les raisons de cette fougue si soudaine étaient inconnues, les deux shinigamis ne pensaient qu'à l'instant présent et oubliaient ce qui se trouvait autour d'eux, y comprit les lapins. Leurs cris de douleur et de plaisir résonnaient dans les environs, profanant le silence qui régnait et chassant ainsi des nichés d'oiseaux. Tremblant, suant, hurlant, haletant… Un spectateur candide aurait pu songer à un combat, un combat certes, mais savoureux.
Bien que la bise matinale bravait les températures printanières, les deux amants ne ressentirent nullement le besoin de se couvrir. Même s'il fallait conserver le peu de pudeur qu'il restait, une couverture ou un autre vêtement n'aurait été d'aucune utilité dans le réchauffement corporel. De plus, la fatigue ne permettait le moindre mouvement, même pour attraper quelque chose. Mais il fallait mettre son intimité à l'abri des regards d'éventuels voyeurs. Sans un mot, les shinigamis partirent à la recherche des vêtements éparpillés au milieu de la nature verdoyante pour regagner un manoir désert. Le chef cuisinier avait dû quitter le domicile pour aller à la cérémonie. Seuls au monde, les deux compères s'installèrent au pied d'une baie vitrée attendant la venue d'extravagants invités vêtus de rouge, de vert ou de bleu, de plumes, de chapeau ou de divers froufrous et buvant leur champagne dans des escarpins. Ayant deux heures devant eux, ils valait mieux tuer le Temps avant que ce ne soit lui qui sen charge.
- Tsu, t'avais fais un cauchemar quand tu dormais tout à l'heure ?
- Non… Non, pas du tout… Enfin… Si… Mais ne t'inquiète pas, je…
- Bah si, andouille, je m'inquiète ! C'est la deuxième fois que tu nous fais le coup depuis le début de la mission et la première, tu as failli te noyer !
- C'est vrai…
- Évidemment que c'est vrai ! Je ne vais pas m'inquiéter pour des foutaises, surtout pour un idiot tel que toi !
- Chassez le naturel et il revient au galop. Il m'avait manqué cet Hisoka.
Comme Tsuzuki l'avait prévu, la seule réponse qu'il obtint fut un « pff » relativement bruyant marquant l'irritation de l'empathe. Agacé par les événements, le jeune homme n'hésitait pas à se comporter comme à ces débuts en tant que shinigami quitte à être exécrable envers son partenaire et amant. Heureusement que celui-ci faisait preuve de compréhension vis-à-vis du caractère de son compagnon et que la nature de leur relation favorisait un retour au calme. Quelques baisers suffirent pour que la paix survienne de nouveau. Le soupir d'exaspération mit peu de temps à se transformer en éclats de rire candide et cristallin. Mais un appel de phares d'une camionnette ramena les deux joueurs à la réalité. Sa conduite, trop familière pour provenir d'un propriétaire ou d'un invité, suscita l'intérêt des employés de la mort qui s'étaient relevés pour mieux voir l'identité de l'automobiliste. À vive allure, le véhicule s'approcha de l'endroit où siégeaient les seuls habitants pour venir s'arrêter à quelques mètres de la baie vitrée. D'où ils étaient, les deux jeunes hommes n'eurent aucun mal à reconnaître le chauffeur.
- Robert ? Ça par exemple ! Qu'est ce que vous faites ici ? Vous êtes censé ne plus travailler ici, normalement.
- Je sais. Je ne viens pas pour travailler, mais pour amener quelqu'un au mariage. Je ne suis pas trop en retard au moins ?
- Si la cérémonie doit avoir commencé. Mais si vous vous dépêchez, vous serez à l'heure.
- Malheureusement, je ne peux pas l'emmener directement à l'église. Vous comprenez, avec Kyoko dans les parages…
Il ne fallait pas d'autres arguments pour que l'ancien majordome se fasse comprendre. La simple prononciation du nom de la propriétaire des lieux faisait frémir d'effroi les deux protagonistes.
- Vous voulez bien l'emmener ? Vous savez, vous vous faites tout petits : vous entrez par la porte sur le côté et vous vous installez à la première place que vous trouvez ou vous restez debout.
- Moi, ça ne me dérange pas. Nous le ferons, Monsieur Robert.
« Encore une promesse prise à la légère » pensait Hisoka. D'une part, il ne voyait aucun inconvénient à accompagner quelqu'un à un mariage, mais d'un autre côté, son intuition lui soufflait que se rendre à la cérémonie était une mauvaise idée.
Robert s'inclina à plusieurs reprises en signe de remerciement puis partit en direction de l'arrière de sa camionnette. Il ne mit que quelques secondes pour descendre avec un fauteuil roulant occupé par une jeune fille blonde vêtue d'une petite robe légère. Le regard dans le vague, elle n'émit aucune réaction lorsque son père l'arrêta face à ses anciens collègues, encore moins quand l'homme s'accroupit face à elle.
- Hannah, tu vois, tu vas aller au mariage de Ginji et de Kazu, mais ce sont ces jeunes hommes qui vont t'y conduire. Papa va venir te chercher après et on va retourner à l'hôpital. Tu es contente ?
Si le fait de fixer un gravillon au sein de millions et de hocher discrètement la tête signifiaient que l'ancienne servante était satisfaite, alors celle-ci était vraiment enchantée par cette disposition.
- Elle a eu une crise hier et les infirmières ont réussi à comprendre qu'elle voulait assister au mariage. Je n'ai pas pu lui refuser.
- Ne vous inquiétez pas, nous nous chargeons de tout ! Pas vrai Hisoka ?
- Je n'en suis pas si sûr…
- Allons, c'est la moindre des choses !
Hisoka aurait pu continuer à protester contre cette initiative, mais son aîné s'était déjà emparé du fauteuil roulant et poussait la jeune Anglaise jusqu'à la camionnette. L'empathe cherchait à l'arrêter et lui exprimer ce qu'il pensait de cette alternative, mais chaque fois qu'il pensait s'adresser à son partenaire, il se retrouvait face à un dos. Il fallut jouer le jeu et s'installer au côté du shinigami aux yeux améthyste pour qu'il puisse dire ce qu'il avait sur le cœur.
- Tsu, j'ai un mauvais pressentiment… Je te jure, je le sens mal cette histoire…
- Ecoute, on accompagne juste une demoiselle à un mariage ! Il ne faut pas en faire un drame !
- Si ! Mon intuition me dit qu'il vaut mieux…
- Désolé de te dire ça, mais que tu ne le veuilles ou non, on est de mariage.
L'empathe comprit qu'il n'y avait plus rien à redire, la conversation était close. Le véhicule démarra dans un sourd vrombissement et les trois compagnons quittèrent le domaine des Burns et l'ancien majordome qui soupirait de savoir qu'il n'avait plus de moyen de transport pour repartir.
