Chapitre 12

Les paysages jouent généralement un rôle primordial dans la vie d'un être humain. Ce sont eux les principaux acteurs des moments de notre existence, qu'ils soient agréables ou douloureux. Adorables animateurs, ils assurent l'activité des enfants, petits ou grands. Aussi magnifiques soient-ils, ils n'avaient pas vraiment d'impact sur deux jeunes Japonais de la région de Kansaï. Au fin fond d'une forêt appartenant à l'une des plus grandes fortunes de la péninsule, deux adolescents fixaient la sublime végétation qui se présentait devant eux avec nonchalance. Évidemment, il est à noter que ces jeunes personnes n'avaient pas les mêmes raisons à cette apathie. La première sur son fauteuil n'esquissait ni mouvement, ni réel intérêt par rapport aux oiseaux sifflotant autour d'elle ou au couple de lapins qui concevait leur future portée. Le second aurait pu s'émerveiller en voyant les trésors que renfermait Mère Nature, mais il était trop occupé à réprimander son amant devant une carte posée sur le capot de la camionnette pour s'intéresser à ce qui se trouvait autour de lui.

- Je te l'avais dit qu'il fallait prendre à gauche au carrefour !

- Tu ne m'avais rien dit du tout !

- Tu parles ! Je me suis époumoné pour te dire que c'était à gauche qu'il fallait aller !

- Ah ? J'avais pas entendu.

- Tu te fiches de moi ?

- Non ! S'il te plaît, ne me frappe pas !

Pitoyable scène de ménage qui durait depuis plus d'une demi-heure. Les shinigamis avaient parcouru un bon bout de chemin avant de se perdre au milieu de grands êtres verdâtres pour le plus grand malheur du plus jeune.

- Je le savais qu'il y allait avoir un problème ! Évidemment, si tu confonds l'envers de l'endroit d'une carte, on va arriver à l'opposé !

- J'y peux rien si elle est mal fichu cette carte, moi ! Ils n'indiquent même pas le Nord !

- Dans ces cas-là, tu regardes dans quel sens sont écrits les mots, andouille !

- Ah, je me disais bien que certains signes n'existaient pas…

Leur querelle semblait interminable et ne cesserait que lorsque les deux protagonistes auraient trouvé le bon chemin. Bien entendu, il est difficile de retrouver quelque chose dans l'énervement et la discorde. Ce qui se trouve sous notre nez devient imperceptible et renforce la nervosité. Il suffit alors d'un simple élément de diversion pour raccommoder le tout. Ce fut ce qui se déroula dans le cas présent puisque au milieu des hurlements et des jérémiades, une douce mélodie électronique retentit, cessant ainsi toutes traces de sérénade.

Tsuzuki sortit de sa poche l'appareil électronique responsable de ce chahut. Né d'une union entre un téléphone portable et d'un talkie-walkie, l'engin imposant tintait de plus en plus belle. La sonnerie devenait plus forte et les jeunes gens à proximité étaient contraints de se boucher les oreilles. La joyeuse petite mélodie faisait un vacarme insupportable et se transforma en alarme. D'autant plus atroce, l'empathe eut comme réflexe de tomber à genoux tandis que son partenaire lâchait l'objet maléfique.

- Tsu, arrête cette chose !

- Je ne sais pas comment ça marche !

Un événement ne venant jamais seul, l'unique présence féminine, agacée par ce tintamarre, crut bien faire en entamant un duo avec l'alarme. Mêlant ses hurlements au tocsin, le tandem se transforma en une seule et même sirène. Les sons de leurs voix respectives créaient un boucan qui aurait transpercé les tympans d'un fragile mortel. Même les employés de la mort se demandaient s'ils n'étaient pas déjà assourdis par tout ce raffut. C'était comme si le diable lui-même avait composé une ballade pour deux voix. Un chant maléfique qui aurait déplumé les ailes des anges.

D'un geste inattendu et miraculeux, le plus vieux des shinigamis s'empara de l'objet machiavélique et appuya sur une touche au hasard. Priant pour que le vacarme cesse, les deux jeunes hommes se chargeaient de taire les deux chanteurs. Tsuzuki tentait tant bien que mal d'arrêter les hurlements de la machine tandis que son amant essaya de calmer ceux de l'être humain. Le silence ne revint que progressivement puisque si la machine s'était tue d'un seul coup, les gémissements d'Hannah allèrent decrescendo, laissant ainsi un quelque peu de suspense à la situation. La scène retomba dans une sorte de mutisme qui faisait soupirer d'aise les deux principaux acteurs. Souriant béatement, les shinigamis se regardèrent, riant de temps en temps en jouissant du bien-être que pouvait apporter ce retour au calme.

- Qu'est ce que ça fait du bien quand ça s'arrête !

- À qui le dis-tu ! Mais qu'est-ce que c'est que ce truc ?

- Je ne sais pas, c'est Bacchi qui m'a donné ça ce matin.

Deux paires d'yeux se dirigèrent vers l'appareil électronique qui ronronnait étrangement sur le sol. Au milieu d'une herbe verte, l'alarme chuchotait d'incompréhensibles paroles. Curieux, les employés de la Mort s'approchèrent de l'objet et le plus jeune osa s'en emparer sous le regard intrigué de son amant. Il ne fallut que quelques secondes pour que ce désir de connaissance s'estompe.

- Idiot ! Ça marche comme un téléphone ! On s'est assourdi pour un portable !

- Oh tu sais, moi et les nouvelles technologies… C'est pas de mon époque tout ça.

- Imbécile !

Hisoka avait quelques envies de meurtres vis-à-vis de son partenaire. Certes, cela n'aurait pas été très utile, mais aurait calmé les nerfs de l'empathe qui portait l'appareil à son oreille, articulant un « Allô ? » suffisamment fort pour que les supplications de son partenaire ne soient plus que de simples pensées. Les événements qui suivirent furent rapides voire précipités. Le jeune homme décolla d'un coup le combiné de son organe auditif en esquissant une grimace de dégoût puis le tendit à son propriétaire.

- C'est pour toi.

En voyant le rictus d'Hisoka, Tsuzuki ne put s'empêcher d'avaler sa salive en pensant à ce qu'il allait lui arriver lorsqu'il poserait le téléphone contre son oreille. Des frissons lui parcouraient le dos tandis que, fébrile, il s'empara de l'objet satanique. Il l'observa un temps l'appareil avant d'échanger un regard avec son partenaire qui lui faisait signe de disposer le téléphone à son oreille. Tandis que, tremblant de tout son être, il approchait l'engin maudit du lieu fragile, l'empathe portait son index à l'horizontale contre sa gorge et le déplaçait en avant et en arrière. Évidemment, ce geste eut pour effet d'amplifier l'angoisse du shinigami.

- Oui ?

- Espèce d'imbécile ! Qu'est ce que tou foutais ? À causa di toi, io loupe la céré… Cérè… Cérémomo…

- Cérémonie ? Mais vu l'heure, elle devrait être terminée, non ?

- Ah non, non, pas terminée du tout ! Ça commence ! On a perdu du tempo à causa di tutti les invités. Ma pauvre maîtresse est dans une colère mauve !

- Vous voulez dire : une colère noire ?

- Toi, ta gueule et laisse moi m'exprimer !

Il y eut quelques minutes de calme. Hisoka fixait son partenaire avec de grands yeux exorbités alors que son vis-à-vis haussait les sourcils à plusieurs reprises et laissait les commissures de ses lèvres suivre la loi de la gravité. L'agonie d'une fourmi aurait pu être entendue tant le silence était pesant.

- Eh l'idiot ? Tou est toujours avec moi ?

- Oui, je vous laissais l'opportunité de vous exprimer, c'est tout.

- Que quoi ? Je n'ai rien à dire, moi !

- Alors pourquoi vous nous avez cassés… Hum… Contactés ?

- Pour vous dire que nous aurons du retard.

L'empathe, qui avait branché le haut-parleur un peu avant, pinça fortement ses lèvres et écarquilla ses yeux émeraude. Le « quoi ? » qu'il prononça distinctement dénicha tous les pauvres oiseaux du voisinage. Les pauvres petits volatiles qui avaient trouvé un chez-soi confortablement furent sauvagement chassés de leurs nids. De plus, la bataille qui faisait rage entre les deux shinigamis pour le téléphone faisait fuir également d'autres petits animaux à poils ou à plumes. Le responsable premier du capharnaüm menaçait de tuer le chef cuisinier tandis que son complice craignait pour sa « vie », son honneur et au bon état de son corps. Hélas, son partenaire et amant parvint tout de même à s'emparer de l'objet convoité et ne se fit pas prier pour hurler :

« Ecoute-moi bien, rital de mes deux, parce que je ne vais pas redire deux fois ce que tu vas entendre ! On vient d'avoir les tympans percés à cause de ta saloperie de téléphone d'avant-guerre, on est perdu en pleine forêt avec une… Traumatisée… Enfin, ça, on s'en fout ! Et toi tu nous sors que tout ça, c'est pour dire que toi et tes bons à rien de patrons n'aurez votre Champagne que plus tard ? Par Enma, le monde va s'écrouler ! Refait un coup comme celui-ci et tu seras obligé de manger le repas de noce avec une paille ! »

Tsuzuki pensait que la bise s'était arrêtée de souffler car elle avait peur de l'empathe en colère. Lui-même ne savait s'il devait craindre Bacchi ou celui qui écrasait son doigt contre la touche « raccrocher ». Soupirant désespérément, l'aîné des shinigamis essaya de penser à autre chose. Il espérait qu'ainsi, son partenaire se calmerait tranquillement de son côté et ils pourraient reprendre la route jusqu'à l'église. Il observait ce qui restait de la faune désertée, la camionnette blanche qui semblait avoir subi quelques dégâts durant sa vie d'aventurière, une jeune fille en fauteuil roulant qui attendait patiemment d'aller à un mariage. Ce petit incident les aura retardés dans leur projet.

- Allez, arrête de râler, on a un mariage !

- Moi ? Je ne râle pas du tout, je suis parfaitement calme et détendu.

- Bien sûr.

Il fallut se disputer encore et encore, changer le pneu qui avait crevé, buter dans un arbre, renverser un oiseau suicidaire, lui faire du bouche-à-bec pour le ranimer et surtout : rouler et encore rouler pour enfin arriver au lieu désiré. Au milieu d'une clairière, la petite église se cachait sous s'immenses sapins, mais triomphait au-dessus de petits gravillons écrus grâce à trois petites marches de pierre. Ornée d'immondes gargouilles, la pierre noircie par le temps apportait un côté abandonné voire patibulaire. Il était curieux de savoir qu'une épave de la sorte puisse accueillir un mariage d'élites. Et pourtant, ce fut effectivement le cas.

- Normalement, dans ce genre d'églises, il y a un cimetière, non ?

- Vu la foule qui réside, ça ne m'étonne pas qu'il n'y en ait pas.

- Si tu le dis. On rentre comment ? Il n'y a pas de rampe pour handicapés.

- Bah, par la porte !

Ç'aurait pu être une réponse juste et logique si Tsuzuki ne songeait pas à la porte principale. Joignant le geste à la parole, il se dirigea vers le parvis situé à l'avant de l'église, accompagné d'une chaise roulante et d'une petite blonde indifférente à ce qui se déroulait devant elle. Cependant, son geste plein de bonne volonté fut intercepté par l'empathe qui avait, heureusement, conscience de la bévue de son aîné.

- Ça va pas, non? Déjà qu'on n'est pas invité à la cérémonie, tu veux, en plus, qu'on se fasse remarquer en empruntant la grande porte ?

- Oups ! Je n'y avais pas pensé.

- Triple andouille !

Néanmoins, même passer par les portes de bas-côtés n'était pas non plus acquis. Tout d'abord, le fauteuil d'Hannah était trop lourd pour gravir les trois petites marches. De plus, l'entrée était trop petite pour que cette même chaise puisse passer. La jeune fille devait donc se passer de son soutien pour pouvoir pénétrer dans l'enceinte de l'église. Contre son gré ou avec son consentement, Tsuzuki souleva l'ancienne servante afin de se débarrasser de leur handicap et de pouvoir assister au mariage. Hisoka, après avoir replié le fauteuil, s'introduisit à l'intérieur du bâtiment. Il aurait pu être vite suivi par le shinigami aux yeux améthyste, mais hélas, une marche plus haute que les autres l'empêcha d'accomplir cette tâche. Son pied buta dans le pavé de pierre et le pauvre employé de la mort s'étala de tout son être sur le parterre de l'église. Certes, il était entré, mais se trouvait à même le sol, écrasant une jeune fille sans défense.

Comme Hisoka l'avait envisagé, cette entrée plus que maladroite interpella toute l'assemblée, y compris les futurs époux et l'ecclésiastique. Ce dernier fit une remarque qui ne manqua pas de plonger la maigre foule dans une hilarité timide. Soupirant une énième fois, le plus jeune des shinigamis aida son aîné à se relever et à prendre place sur un banc du second rang à côté de Daiki Ogawa et derrière une petite vieille endormie. L'homme observa ses nouveaux voisins avec considération. Il fixa avec d'avantage d'attention la présence féminine et entama une conversation avec celui qui se trouvait à ses côtés.

- C'est Hannah ?

- Non, ma vieille tante ! On l'a ramenée de sa maison de retraite, elle rêvait d'assister à un mariage. Ça lui rappelle le sien, pendant la seconde guerre mondiale.

- Oh allez, moi je ne l'ai quasiment jamais vu sans son uniforme ! Inutile d'être aussi sarcastique !

- Dis donc, vous n'êtes pas protestants comme les Anglais ?

- Oui… Non… J'en sais rien. Du temps de ma grand-mère, on allait à la messe, mais c'est tout. Ce que tu vois n'a rien de religieux, c'est du préparé à la vite fait, bien fait : ma mère tout craché.

Des « chut » autour d'eux se firent entendre. Visiblement, leur conversation n'était pas au goût des autres personnes de l'assemblée. Cependant, lorsque le silence semblait revenir, un ignoble ronflement retentit dans toute l'église. La petite vieille avait plongé dans un profond sommeil et manifestait cet événement par une inspiration bruyante qui provoqua plusieurs éclats de rire.

- C'est qui cette femme ?

- Mæmi Daïbutsu alias Mamie Doudou : l'arrière grand-mère de Kazu. Elle est folle amoureuse de mon grand-père bien qu'ils aient trente ans de différence.

- Bizarre… Attend, elle a quel âge ?

- Elle vient de fêter ses cent quatre ans. Pas mal, quand même ?

La concernée se réveilla en sursaut pour émettre un petit éternuement discret et élégant. Si la vieille femme n'avait pas l'ombre de classe pendant son sommeil, sa coquetterie était belle et bien présente à son réveil. Soucieuse, elle se tourna à droite à gauche avant de jeter son dévolu sur ses voisins de derrière.

- Et bien, à plus de cent ans, j'attire encore les foudres : on parle encore de moi et je suis sûre que c'est toi, mon coquin !

Elle aurait pu se retourner vers ceux qui parlaient dans son dos, c'est-à-dire l'empathe et l'aîné de la famille Ogawa, mais non. Elle préférait penser qu'il s'agissait de l'aîné des shinigamis à qui elle envoya quelques baisers par colis express. Inutile de préciser que le pauvre destinataire ne savait pas ce qu'il lui arrivait. Lorsque d'un seul coup, une centenaire vous fais du rentre-dedans, on peut se permettre de rester perplexe. Toutefois, sa nouvelle amie préférait retomber dans sa torpeur, quitte à reprendre ses horribles ronflements qui la privaient de tout chic.

La cérémonie était plutôt classique. Mis à part les ronflements de celle sui se faisait appeler « Mamie Doudou », rien de distinguait cette célébration d'une autre. Quelquefois, l'émotion des mariés coupe le souffle, les paroles d'un religieux peuvent avoir un impact sur la réflexion d'autrui, la foi peut changer le regard de certains ou quelques petits incidents comme une chaise qui s'écroule, un petit enfant qui ne peut plus retenir et fait dans ses sous-vêtements ou un couple d'amis qui fait un scandale à cause d'une scène de ménage. Or, presque rien de tout cela n'arriva : les mariés restaient stoïques, l'ecclésiastique récitait d'une voix morne ce qu'un autre avait déjà préparé, personne n'avait l'air de savoir ce qu'il faisait dans un lieu de culte, les bancs étaient tous solides et l'âge minimal des personnes dans l'assemblée était de seize ans. Le seul coup de théâtre qui aurait pu avoir lieu pouvait être un scandale monumental puisque Kazu avait remarqué son ancienne amante et semblait perturbée.

Chaque moment-phare était une occasion pour la mariée d'exprimer son désarroi. Lorsqu'elle dû déclarer ses vœux à son futur époux, son esprit jouait les abonnés absents et cela se sentait dans le son de sa voix. Son regard se portait vers celle pour qui son cœur avait flanché. Leur relation avait commencé sur un coup de tête. L'une avait du désir pour l'autre et la seconde voulait juste s'amuser. L'envie de sexe s'était transformée en sentiments profonds qui auraient pu aboutir à une histoire d'amour digne d'un conte de fée si les cruels obligations et événements en avaient décidé autrement. Une idylle qui s'achève, d'autres vies qui commencent. Les amours de jeunesse sont les plus beaux et, hélas, les plus douloureux lorsqu'ils se terminent. Mais ceux qui font mal là où le cœur est déjà meurtri sont ceux qui sont forcés, ceux qui arrachent les gens heureux pour les entraîner dans une autre vie. Ils ne seront peut-être pas heureux, ils en mourront peut-être, mais il en est ainsi et pas autrement.

Dans un mariage, ce qui intéresse petits et grands reste ce jeu de question-réponse entre l'homme d'église et les mariés. Le religieux fait une demande fatidique qui nécessite une réplique courte et spontanée. Le souffle court, l'assemblée attend avec impatience le « oui » prononcé par les futurs époux qui les fera entrer dans le monde des gens mariés. Un univers à la fois contraignant et protecteur qui fait le bonheur de beaucoup, mais pas de tous.

En l'occurrence, avant que le prêtre n'ait interrogé les deux amoureux, les ronflements qui constituaient un bruit de fond, devinrent plus forts et irréguliers, ressemblant ainsi aux grognements d'un porcin. Mamie Doudou se réveilla en sursaut à nouveau, elle regarda ceux et celles qui l'entouraient.

- Mais ? Où est mon Fumimi ? Il ne vient même pas au mariage de son petit-fils ?

- Il est en maison de repos, je t'expliquerai après, Mamie Doudou.

- Si j'avais su, je l'aurais rejoint, là-bas. J'irai après avec ta voiture, mon Kiki.

Quelqu'un d'autre n'aurait probablement pas apprécié d'être appelé de la sorte, mais Daiki semblait attendri pas cette vieille libertine. Il riait de bon cœur tandis que son voisin lui lançait de drôles de regards. L'empathe était stupéfait que « Kiki » ait accepté de recevoir aussi facilement un surnom aussi dégradant. Il était même surpris de voir un caractère changer aussi facilement à cause de boissons alcoolisées. Néanmoins, sa stupéfaction n'était pas au goût des autres membres de la cérémonie qui, une fois de plus, réclamait le silence pour entendre et immortaliser le moment tant attendue.

- Ginji, acceptez-vous de prendre Kazu, ici présente pour épouse, de l'aimer, de la chérir et de lui rester fidèle jusqu'à ce que la mort vous sépare ?

- Oui, je le veux.

Des soupirs de bien-être retentirent dans la salle. Mis à part trois retardataires, l'assemblée était émue par cette courte réponse, symbole de la promesse de l'amour éternel. Parmi les indifférents, deux jeunes hommes se contentaient d'observer la mine dépitée de la mariée. Celle-ci, effrayée par ce qui allait lui arriver ensuite, alternait la direction dans laquelle elle portait son regard : l'homme d'église, son fiancé et Hannah.

- Kazu, acceptez-vous de prendre Ginji, ici présent pour époux, de l'aimer, de le chérir et de lui rester fidèle jusqu'à ce que la mort vous sépare ?

Le souffle court, tout le monde attendait la réponse de la rouquine. Seulement, ses yeux ne pouvaient se détacher de celle qu'elle aimait. Ce n'était, bien sûr, pas le cas de l'ancienne servante qui jetait son dévolu sur la rambarde de bois devant elle. Toutefois, la mariée ne pouvait cesser de regarder son amante et laisser couler quelques larmes, quitte à ce que les gouttes salées deviennent couleurs charbon à cause des cent fards qui la paraissaient.

- Kazu, voulez-vous ?

- O… N… Ou… Non ! Non, je suis désolée, je ne peux pas !

La foule, à bout de souffle, suffoqua. Outrée par cette réponse jugée prévisible par les shinigamis, l'assemblée poussait des exclamations scandalisées. La réaction la plus poussée fut tout de même celle de l'organisatrice du mariage qui s'avançait vers l'autel, poings serrés. La gifle qu'elle asséna à la jeune femme fut bruyante, violente et surprenante. Les sanglots de la victime redoublèrent tandis que l'agresseur reçut le même châtiment de la part de sa progéniture. Ginji ne voulait pas rester impassible face à ce qui se présentait devant lui. Si son ancienne fiancée devait être giflée, sa mère n'avait aucune raison de ne pas y passer.

- Fout-lui la paix, Maman ! Elle a fait son choix… J'espère que c'est le bon.

La rousse était anéantie de voir celui à qui elle était promise si furieux. S'il essayait de rester calme, sa colère était facilement perceptible au son de sa voix et au regard qu'il portait à son ex-fiancée. Celle-ci était apeurée, plus qu'elle ne l'était avant de prononcer ses paroles fatidiques qui transformaient son mariage morne en cérémonie apocalyptique. Elle craignait particulièrement son ancienne belle-mère, le prêtre qui la regardait d'un œil assassin pour avoir gâché sa célébration, la foule qui, tout en restant assise à sa place, se rapprochait de l'autel, du plafond qui s'abaissait pour l'écraser comme une vulgaire fourmi… Kazu sentait qu'elle ne pouvait rester ainsi, comme une pauvre brebis immaculée prête à être dévorée par une meute de loups affamés. Elle ne trouva aucune autre solution sinon de courir jusqu'à la grande porte de l'église et de s'enfuir à travers la forêt. Il lui semblait que ses pas s'enfonçaient dans le sol, que sa course était lente, trop lente... Cependant, elle se trompait : sa disparition ne dura que quelques instants et laissait l'assemblée dans un état d'appréhension qui fut vite estompé par l'organisatrice du mariage.

- Mais rattrapez –la, imbéciles ! Vous voulez qu'elle gâche tout ?

Ayant remarqué la présence des shinigamis, Kyoko vociférait pour qu'ils ramènent la belle mariée. Ni une, ni deux, les deux amants s'élancèrent à la poursuite de la rousse : non parce que leur éphémère employeuse leur avait demandé, mais parce que les terres qui avoisinaient la demeure des Burns étaient dangereuses et même mortelles.

Il était évident que Kazu n'ait pas emprunté la route principale, mais un chemin parmi les arbres et les buissons sinon, elle aurait été encore visible. Néanmoins, la grande question était : par où était-elle partie ? Les deux jeunes hommes n'avaient pas le temps de débattre sur quelle direction prendre puisque chaque seconde pouvait compter. Tous deux prirent une direction au hasard, espérant qu'elle soit la bonne. Ils couraient à perdre haleine, mais se fichaient s'ils étaient fatigués ou non : ils devaient retrouver Kazu à n'importe quel prix. Les ronces pouvaient griffer, les orties pouvaient brûler, les branches pouvaient fouetter, rien n'arrêtait les deux employés de la mort.

Soudain, quelque chose interrompit les shinigamis. Un morceau de tissu coincé au milieu des ronces siégeait sous les yeux des deux protagonistes dont l'un s'empressa de s'en emparer. Ornée de dentelles, la petite étoffe était recouverte de poussière et d'épines au point que sa parure était invisible et que le doigt de celui qui la détenait se macula d'un liquide rougeâtre.

- Regarde, elle est passée par là !

Cependant, Hisoka n'en était pas si sûr. Ce fut peut-être stupide de penser cela, mais le morceau de tissu le laissait perplexe. Il avait aidé la mariée à s'habiller et ne se souvenait pas d'avoir vu ce type de dentelle.

- Tsu, j'ai bien peur que ce ne soit pas à Kazu. De plus, si elle était bel et bien passée par là, on l'aurait vue. Je pense que l'on court plus vite qu'une jeune fille en robe de mariée, surtout dans ce genre de terrain.

- Alors, à qui ça appartient ?

En guise de réponse, un vent violent frappa la forêt et ses habitants. Changeant de direction à plusieurs reprises, la rafale semblait tourner autour des shinigamis. Le ciel, qui quelques secondes auparavant était d'un bleu parfait, s'assombrit pour laisser place à d'horribles nuages noirs orageux. Aucune goutte ne s'abattit sur le sol, mais la luminosité baissait et il devenait difficile de voir correctement. Le vent cessa enfin et les employés de la mort purent reprendre leurs esprits quelques peu ébranlés par la tempête. Un bruit inhabituel survint : celui des sabots d'un cheval au galop. L'animal semblait savoir où il allait ce qui voulait dire que quelqu'un menait l'équidé, quelqu'un montait le cheval, quelqu'un qui rôdait dans la forêt et qui cherchait quelque chose de précis. Les bruits s'estompèrent, mais l'inquiétude était toujours présente.

Ils devaient trouver Kazu coûte que coûte.