Quand l'amour fait mal
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Le lycée… une sonnerie qui retentit et tout ces gens qui se pressent dans les couloirs pour rejoindre une classe, pour écouter un professeur diffuser un savoir étonnant. Je suis dispensé de maths et de chimie, je n'ai rien à apprendre à ce niveau, mon oral est au-dessus de la moyenne, mon écrit aussi, cependant ma culture générale est en deçà de tous les autres.
Rien d'étonnant à cela, lorsque l'on sait que mon amnésie m'a effacé tout les souvenirs que j'ai accumulé avant d'arriver chez les Trager. Et quand bien même ce passé m'obsède, je m'en détache de plus en plus. J'aime ma vie actuelle, j'aime Nicole et Josh, j'aime Lori et…
Un sourire glisse sur mes lèvres, Declan s'avance vers moi, visiblement, il va mieux, en tout cas, la blessure sur sa lèvre bien qu'encore rouge n'est quasi plus visible. Je suis un peu rassuré. Il parle avec un membre de son équipe de basket, j'ai encore oublié son nom, mais qu'importe, en fait, sans vouloir paraître malpoli, je n'ai un peu d'yeux que pour lui.
- Salut, Declan ! »
Un signe de la main, offrant mon plus beau sourire, ou ma plus belle tête de demeuré comme dirait Lori… à mon meilleur ami. J'attends une réponse, mais rien ne vient, Declan m'a juste passé devant, sans me regarder, sans se retourner, sans m'adresser un mot, pas même un court regard. Un froid immense, comme jamais il ne m'en a tendu. Je reste là, la main dans les airs, attendant un salut qui ne viendrait pas. Pourquoi ? Je n'en sais rien.
Normalement, il est le premier à me sauter dessus, à m'attraper par le cou pour me demander comment je vais, ou si j'ai encore corrigé le professeur de mathématiques en pleins cours à cause d'une erreur de retenue, cette fois-ci, il n'y a rien. Ça me fait étrangement mal, ça me fait curieusement… beaucoup de mal ! Je baisse la main. Peut-être ne m'a-t-il pas entendu ? Ça doit être ça ! Après tout Declan est mon ami, il ne peut pas me faire la tête sans raison valable, n'est-ce pas ?!
Je le regarde s'éloigner tout en discutant avec l'autre garçon et je rentre dans ma salle de cours. Aujourd'hui on va parler de l'Histoire des États-Unis. J'aime beaucoup cette matière, et étrangement, toutes ces dates rentrent en moi comme dans du beurre, gravées pour toujours.
- Interrogation surprise ! »
Les élèves protestent, pourquoi diable font-ils de telles choses ? L'école n'est-elle pas faite pour apprendre ? Il est certain qu'avec ma capacité de stockage… petit mot doux que Lori utilise pour nommer ce qui me sert de cerveau, les choses sont mémorisées dès leur entrée. Je n'ai pas à me pencher devant mes livres, des heures durant, à répéter rébarbativement des leçons étudiées la veille.
J'ai un don. Ou peut-être un fardeau, car de ma classe, je suis le premier et les regards antipathiques ont tôt fait de s'abattre sur moi lors de la remises des notes.
Je prends ma feuille, puis mon crayon, je me penche sur le libellé du prof en souriant et puis, je me mets à écrire, encore, encore… Je ne m'arrête plus, récitant les livres, les paroles du professeur, revivant dans mon crâne chaque mot, chaque intonation, chaque parenthèse effectuées lors du cours d'il y a deux semaines.
Un enfer miniature à l'intérieur de ma tête… tandis que tout se succède dans une folle frénésie. Et puis soudainement, le brouhaha s'estompe, depuis deux lignes je n'écris que son nom, Declan, répété comme une prière.
Ce dédain dont il a fait preuve tout à l'heure, à mon égard me contrarie, ce n'est pas dans ses habitudes, définitivement pas ! Est-ce que... Je lui fais encore du mal ? Ce mal que je ne comprends pas et dont il n'a pas voulu me préciser la provenance, ni la signification ?
Je suis cette fois loin de la guerre d'indépendance, loin de Roosevelt et de ses acolytes, incapable de me concentrer sur autre chose que Declan. J'abandonne, pour la toute première fois un contrôle auquel j'aurais dû avoir 100. Tout ceci m'inquiète, autant que l'histoire de Declan.
Que deviendrais-je si par malheur Declan ne m'adressait plus jamais la parole ? La question tourne dans ma tête en un cercle vicieux me rendant par là même, l'évidence qui me trou la chaire : Je n'ai que lui ! Lui et ma famille adoptive. Mon seul point d'encrage en dehors de ma vie, chez les Trager, c'est lui… Declan McDonough. Oh ce n'est pas que je ne parle à personne d'autre en dehors de Lori et Josh, mais je dois dire que dans l'école je suis toujours présenté comme le mec bizarre qu'on doit traiter avec indélicatesse. Ça devient lassant.
J'aimerais qu'on me traite comme tous les autres. J'aimerais qu'on arrête de me voir comme une anomalie de la race humaine, j'ai envie de reconnaissance, d'acceptation ; et le premier à m'avoir traité comme n'importe qui, c'était Declan. Il y a Amanda, aussi, cependant, ce n'est pas la même chose. Elle, c'est une fille, et vis-à-vis de ce qui s'est passé dans la piscine, il y a toujours une sorte de malaise entre nous.
Comment pourrai-je alors lui parler de mes doutes, de mes questions sans réponse ou de mon incompréhension globale de l'humanité ?
Mon regard se lève vers le professeur, ma feuille d'interrogation ne ressemble plus à rien, les mots disparaissent, c'est à ce moment précis que je me rends compte d'une chose effroyable, les Declan sont agencés de façon… à dessiner son visage. Comment ai-je pu faire une telle chose, sans le vouloir à l'avance, sans penser aux vecteurs, aux espacements et tous ces calibrages géométriques ?
- Terminé ! »
Le prof se lève, récupère les copies et semble se crisper face à la feuille que je lui tends. Un morceau de dissertation et un visage dessiné, c'est tout ce qu'il aura aujourd'hui. Ce sera sans doute ma toute première mauvaise note. Après tout, avec la palette de 100 qui orne mon bulletin scolaire, je peux me permettre d'avoir un simple 20. Ma moyenne générale ne flanchera pas pour autant.
Je sors de la salle, retrouvant Amanda au niveau de la cafétéria, on mange souvent ensemble, surtout en ce moment. Depuis qu'Hillary et Lori sont redevenues amies, ma sœur ne mange plus avec moi, mais avec sa bande d'amis. Je ne lui en veux pas. Nous passons déjà beaucoup de temps ensemble, pas besoin de pousser le vice à se retrouver aussi pendant les heures de cours. Josh passe devant nous, avec des amis de sa classe, ils parlent de filles et de baseball, comme d'habitude. J'ignore encore pourquoi les filles sont un sujet si important pour que les garçons de notre âge en parlent tous les jours, avec cette lueur incongrue au fond de leurs yeux...
Ma cuisse danse depuis tout à l'heure et je dois dire que je ne suis plus la conversation d'Amanda depuis au moins dix bonnes minutes. Je suis nerveux, je recherche discrètement sa présence, son arrivée, par la file de gauche, pour ne pas changer ses habitudes.
- Le voilà ! »
- Qui ça ? Kyle, tu m'écoutes ?! »
- Declan ! »
Elle fait la moue, ses coudes frappent la table, son menton se pose dans ses mains, et elle pousse un long soupire. Désolé, Amanda, promis j'écouterais, mais une fois qu'il sera assis avec nous, comme il le fait quasiment tous les jours ! Cette fois-ci, je l'appelle, ou plutôt je crie son nom, pour être sûr, bien sûr, qu'il m'ait vu cette fois-ci. Il est toujours suivi par son… je crois que l'on nomme ça, pivot, mais je peux me tromper. Concrètement, je n'ai pas saisi toutes les subtilités de ce sport. Son regard se pose sur moi, puis tombe sur Amanda. J'ai l'impression étrange qu'il hésite à lui enfoncer son couteau au travers de la gorge. Ce regard sombre et haineux ne lui ressemble pas. Ok, je sais qu'il a un problème avec elle, sinon, il ne m'aurait pas demandé de jeter tous ses dessins, mais... je n'imaginais pas qu'il puisse la regarder en réel de cette façon.
- Ok… on se barre… »
Et c'est ainsi que Declan continua sa route. Je suis resté là, à le regarder marcher, comme si de rien n'était, le sourire aux lèvres, tandis qu'il parlait toujours avec son ami. J'avais la triste impression de ne plus exister, de n'être plus qu'un nom. Kyle ? Ha oui, le chat perdu hébergé par les Trager !
Pourquoi me fait-il mal ? Amanda lève son regard vers moi, elle me parle, sa main serre mon avant-bras et j'ai tout à coup, l'impression d'être assailli par tout ce qu'il y a de plus négatif au monde. Ce qu'ils appellent la tristesse venait de faire une rencontre bouleversante avec mon cœur. Tout à coup, plus rien n'avait de goût, plus rien n'avait de sens, mes yeux m'ont piqué et de l'eau glissa sur mes joues... tout à coup, je pleurais. C'était quelque chose d'incontrôlé, quelque chose qui faisait tant souffrance, j'étais bien loin de me douter que ce fut aussi douloureux. Je me rends compte à quel point, par mon ignorance, j'ai été insensible à la douleur des autres. Ma main presse ma chemise, à l'endroit de mon cœur, il bat vite, trop vite, à croire qu'il aide la douleur à se répandre partout à travers mon corps.
Je repousse Amanda, ne sachant que faire et je me mets à courir en dehors du réfectoire qui m'oppresse, j'entends son rire, sa voix à quelques mètres de moi… Declan ne veut plus me parler, je n'étais vraiment pas prêt à une telle révélation ! Lori se précipite derrière moi, je ne sais pas si elle a vu la scène, mais sa voix tremble lorsqu'elle hurle mon nom au travers des couloirs.
Je suis dans ma baignoire, je n'ai rien mangé depuis mon retour du lycée, je suis resté là, prostré dans le noir, dans la solitude, seul, désespérément seul. De temps en temps, je tourne le regard vers la fenêtre l'espérant encore. Mais c'est peine perdue. Ça fait deux jours maintenant, je sais au fond de moi qu'il ne reviendra pas ici. Qu'il ne me demandera plus de passer la nuit à mes côtés, qu'il ne me sourira plus, qu'il ne ronflera plus, la nuit, en me berçant d'une présence réconfortante. J'ai froid et j'ai mal...
Nicole passe la porte de ma chambre, sa main me caresse mon épaule, je sais qu'elle s'inquiète pour moi, c'est une mère après tout -même si ce n'est pas la mienne-, mais si je me tourne vers elle, je sais que les larmes vont retrouver le chemin de mes yeux et que je vais à nouveau pleurer sans pouvoir m'arrêter. Elle soupire, laissant au près de moi une assiette que je ne toucherai pas. J'ai pas faim, mais mon estomac n'a rien voulu ingurgité depuis lundi…
Ma chambre se tapisse lentement de son visage de son regard doux, de son dédain qui me broie le cœur, je dessine depuis quatre heures, sans aucune pause, sans aucun répit. Je vide mon sac, pendant qu'il est encore temps, pendant que le peu de raison qui me reste, m'encourage à me soulager de lui. Les feuilles tombent en dehors de ma baignoire, les unes derrière les autres. Des lèvres, un visage, un corps, des yeux, chaque dessin est unique : c'est un morceau de lui, de sa vie, de ce que j'ai pu, de mes yeux, observer. La ride au coin de son sourcil gauche, le grain de beauté sur son omoplate droite… ce genre de détail, infime, mais présent, là, dans ma boite crânienne. Une sorte de pièce jointe, sauvegardée durant l'un de ses… 'Déshabillages'.
- Kyle ça ne peut plus durer, il faut qu'on parle… »
- Declan me déteste. »
- Que s'est-il passé ? »
- Je ne sais pas… »
C'était sans doute ça, le plus blessant dans l'histoire… J'ignorais la cause de son éloignement.
