Quand l'amour fait mal
6
Je regarde le tableau, absorbé par mes pensées, le professeur de biologie requière apparemment toute mon attention.
- Kyle Trager ! Veuillez revenir avec nous ! Bien, commençons la leçon d'aujourd'hui. »
Désolé, je n'arrive pas à me concentrer aujourd'hui, je ne pense qu'à Declan… J'examine rapidement les deux schémas en diapositive. Le corps humain et la sexualité. Peut-être que ça sera plus pertinent que les explications hésitantes de Stephen qui ont fini plus par m'embrouiller que me faire réellement comprendre à quoi servait la reproduction si deux hommes ne pouvaient pas se reproduire ! Comme tout ceci est compliqué ! Je mâchouille mon stylo, un sourire benêt aux lèvres. C'est comme ça depuis ce matin. Un rien me fait penser à Declan, et ce rien me fait sourire comme pas possible.
La fille à ma droite me fait des clins d'œil… Mais sérieusement, même si mon regard se dirige vers elle, je reste dans le vague. Ce n'est pas elle que je regarde. Alors ses appels resteront sans réponse. Sans aucune réponse ! Ça j'ai appris ça avec Josh et son manuel du dragueur débutant 100% sans râteaux. Je me demande pourquoi les humains se donnent des râteaux pour signifier qu'ils arrêtent de se parler. Peut-être devrais-je en acheter un pour cette fille ? Enfin… où en étais-je ? Ha oui, les codes. D'abord le clin d'œil, ensuite le mot doux et enfin la conclusion. Conclure quoi ? Ça… je l'ignore encore…
- Mr Trager !!! Vous voulez bien répondre à ma question au lieu de draguer Melle Perry ? »
Draguer ? Mais elle n'est pas au fond de l'eau… Ma pensée est aussi prompte que ma parole, puisque je viens de le penser tout haut. Le prof prend ça pour une effronterie et me voilà dehors. Bon… tant pis je serais pas en retard à mon rendez-vous… au moins.
Je marche dans le couloir, me dirigeant vers le côté lycée, je passe devant un groupe de filles qui ricanent de choses et d'autres, et je la vois sortir de la bibliothèque, avec une amie. Elle me fait signe de la main puis accoure vers moi en des petits pas de souris. Amanda est magnifique aujourd'hui…
- Kyle ? Tu veux venir prendre un verre avec nous ?! »
Quand bien même, elle me le demande avec son beau sourire, je lui fais un signe négatif de la tête. Je laisse Amanda se tenir désormais devant un couloir vide, son amie murmure avec amusement des mots qui dépassent de loin mes soucis, moi j'ai quelqu'un à voir. Qu'importe les mots qu'elle utilise pour me dénommer, tant qu'entre moi et Declan tout va bien, je m'en fiche… ça ne me touchera jamais. Un large sourire sur les lèvres, je me dirige vers les vestiaires de l'équipe de basket, Declan devrait avoir fini son entraînement. Je pousse la porte, l'un de ses coéquipiers me passe devant sans un bonjour. Je n'ai pas bien compris pourquoi ceux qui nous entourent, nous regardent maintenant avec dédain, depuis que Lori a vendu le morceau. Je ne m'en formalise pas, à vrai dire je m'en fiche. Et lui aussi apparemment… à moins qu'il ne me le cache. Sa main passe dans sa chevelure encore humide, j'aime bien le regarder quand il se sèche. Je ne saurais dire pourquoi. Peut-être que j'apprécie les courbes que forment son corps nu lorsqu'il vaque à ses occupations…
Je m'adosse contre le mur d'entrée regardant son corps se mouvoir, et sa chevelure goutter le long de ses épaules. Tient, j'ai la gorge sèche ?!
- Ne me dit pas que tu t'es fait virer de ton cours ?! »
- J'ai rien fait pour… »
Declan fait un sourire en coin, se tournant vers moi tout à coup. Il secoue sa chevelure, puis il jette négligemment sa serviette sur le banc à ses côtés.
- Fait gaffe. J'ai pas envie de passer pour le mauvais garçon qui dévergonde le trop gentil petit fils à maman. Stephen est déjà pas chaud par rapport à nous, alors si jamais tu commences à faire ton rebelle… »
Je le sais, Stephen n'a pas l'air d'apprécier que je sois avec Declan. Je ne sais pourquoi. Si c'est à cause de son passé de délinquant, de ce qu'il m'a fait ou bien… d'autre chose. Il ne me serait pas venu à l'idée que Stephen soit… ce qu'on appellerait normalement homophobe. Et de toutes les manières je ne voyais pas en quoi être amoureux d'un homme changeait le court du monde !
Il enfile ses habits, regardant nerveusement l'heure, je me demande quelle importance a cette montre, est-ce qu'il a un rendez-vous ?
- Il faut qu'on se dépêche ! »
Je viens de comprendre, son regard est flamboyant, on entame la phase cambriolage, et vu que je suis plutôt agile, il va avoir besoin de mon collaboration. Car vu ce qu'il s'est passé hier… on a tout intérêt de le faire…
----------------------------------------------------------
- Il va me tuer… Il… il va TE tuer. »
Pourquoi ? Cet homme, je ne lui ai rien fait. Pourquoi toute cette haine envers son propre fils ? Il ne vient à aucun de ses matchs, et à chaque fois que Declan parle de lui, il dépeint un homme sans sentiment qui lui fait vivre un enfer quotidien. J'imaginais encore, il y a quelques temps, tous les parents comme les Trager. Mais... je me trompais. Je m'étais toujours trompé. Declan avait pris soin de moi, c'était à moi de lui montrer que je pouvais aussi prendre soin de lui. Cet homme ne me ferait jamais de mal, je le lui promets.
Ma famille sait maintenant, elle nous a vu et qu'importe leur jugement, sur lui, ou sur nous, personne, non personne ne m'empêchera d'être au près de lui quand je le déciderais.
Stephen est le premier à intervenir, et ce n'est sûrement pas avec des propos que j'aurais voulu entendre. Porter plainte ? Mineur ? Où y avait-il une mine ici ? Où était le mineur dont il parlait ? Pourquoi les adultes parlaient toujours en des termes que je ne comprenais pas ! Enfin… Josh et Lori aussi, avaient des expressions… disons… obscures !
Je me retourne vers ce père, je ne sais pas pourquoi mais je sens mes nerfs se tendre, mon regard se fait dur, comme mon corps. Les os de mes phalanges craquent quand je referme le poing. Tous ceux qui se dresseront entre Declan et moi…
Je ne sais pas ce qu'il m'arrive, tout à coup j'ai des flashs sanglants, des envies étranges, comme lui briser les vertèbres… Mon… père adoptif. Il y a un bruit de verre brisé, Nicole se dépêche d'intervenir, me calmant par la même occasion. Elle propose plutôt d'en discuter paisiblement, et c'est ainsi que je me retrouve assis dans la cuisine, une tasse de café fumant dans les mains, Declan à mes côtes ; Nicole et Stephen de l'autre côté de la table.
Qu'ont-ils à dire ? Hein ? Pourquoi devrais-je écouter ce qu'ils ont à dire ?! Ma vie n'appartient qu'à moi ! A moi ! Et les choix que je fais sont miens !
- Je pense… qu'il est utile de te prévenir qu'en tant que tuteurs légaux de Kyle nous avons le droit de porter plainte pour ce qui s'est passé hier. Mais puisque Kyle a fait le choix de ne pas t'en vouloir. Je… vais respecter son choix. Mais au moindre dérapage, quel qu'il soit ; Declan, tu auras à faire à nous ! Car même si Kyle n'est pas notre fils biologique, tant qu'il vivra sous notre toit, je le considèrerais comme un membre de la famille. Et puisque je n'hésiterais pas à faire ce qu'il faut pour défendre Josh et Lori, j'en ferais de même pour Kyle, qu'il soit ou non d'accord à l'avenir. Il va te falloir mériter la place que tu demandes au sein de notre famille. »
Nicole est douce, ses paroles sont sincères, même si au fond, je sais qu'elle n'approuve pas mon choix de tout pardonner comme ça, en bloc. Mais c'est ainsi… Je ne reviendrais pas sur cette décision. Stephen reste silencieux, mais son regard qui sonde Declan veut tout dire. A la première erreur, il lui tombera dessus qu'il soit oui ou non fautif. Et ça sera à moi de faire en sorte que tout se passe bien, car s'il devait interdire Declan dans cette maison, je n'aurais plus qu'une seule solution. Partir ! Partir avec celui que j'aime, j'ignorais encore où, mais qu'importe. Je ne peux m'empêcher de le serrer contre moi, comme pour le protéger du regard de mon 'père' et envoyer à cet homme tout ce que je pense de lui dans un regard.
- On fera en sorte que vous n'ayez rien à nous reprocher. Cela dit… je ne comprends pas ce qu'ont à faire d'autre gens dans ma vie, dans mes choix. Il y a des choses qui n'appartiennent qu'à nous. Ce que je ressens pour lui, je ne comprends pas pourquoi vous auriez votre mot à dire. Mais je vais respecter votre accord. »
Le débat est clos, tout du moins je le clos en tirant Declan par sa manche et le menant à la chambre. Il en a assez vu pour aujourd'hui, laissons la colère de Lori retomber ainsi que celle de Stephen. Je fais un large sourire à celui qui se tient derrière moi.
- Ça va aller ? »
- T'en fais pas… je comprends leur réticence, tu sais. Et puis, je dois dire que je ne comprends pas pourquoi tu me pardonnes une telle chose. C'est pas comme si... j'avais pas prémédité mon acte. Kyle… Ça fait longtemps que j'y pense : à ton corps, sans oser m'en approcher, sans oser le toucher, tout du moins pas comme ça. L'alcool n'excuse rien si ce n'est la preuve que de ma bassesse et de mon reniement. »
Qu'importe ça… qu'importe les détails, je sais que la douleur ressentie, nous la partageons, nous partageons même plus que ça. Je le soulève de terre, avec un sourire accroché aux lèvres, ses yeux se posent à mon regard transparaissant la surprise qu'il est en train de vivre, son sourcil droit se courbe, mais je ne le lâcherai que dans ma baignoire. L'un contre l'autre, l'un en face de l'autre, yeux dans les yeux, mes mains contre son dos, les siennes dans mes cheveux, on se sourit, on s'embrasse, on vit l'un en face de l'autre. Je veux… Je veux… que l'on reste ensemble… comme ça… autant de temps que possible.
Je touche son visage comme si je voulais l'apprendre, pourtant je le connais déjà, je le dessine même sans l'avoir sous les doigts, sous les yeux… Je l'embrasse, encore… encore, j'ignore pourquoi, pourquoi j'aime sentir ses lèvres contre les miennes. Est-ce que c'est ça l'amour ? Si c'est ça, je veux que ça ne s'arrête jamais. Declan m'attire contre lui, ses mains soulèvent mon bassin et je referme mes jambes contre son corps. Je suis maintenant assis sur ses cuisses, je n'ai jamais été aussi intimement proche de quelqu'un par ma propre envie…
- J'aimerais t'offrir quelque chose. »
- Quoi ? »
Declan cherche dans sa poche arrière de jeans, il en sort quelque chose, on croirait… une sorte de bijou.
- C'est mon porte bonheur. Ça appartenait à ma mère. J'aimerais que tu le gardes toujours sur toi. »
C'est une chaîne elle est argentée, quelque chose pend au bout celle-ci. C'est une sorte de cristal aux reflets irisés. J'ai cru voir ce genre de chose dans une émission de paranormal. Est-ce, ce qu'ils appellent un pendule ?
- C'est du cristal irisé, il me semble que ça vient de France. »
Son regard est légèrement triste et mélancolique, Declan a l'air de beaucoup souffrir, il a l'air de… d'y tenir ! Pourquoi me le donner alors ? Je ne comprends pas. Je regarde le bijou osciller entre ses doigts puis un sourire naît enfin sur ses lèvres tandis qu'il me le met dans la main.
- Prends-en soin. »
Dois-je lui offrir quelque chose, moi aussi ? Je n'en sais rien. Je ne sais pas pourquoi il m'offre ceci, ce n'est ni mon anniversaire, ni un jour de fête, nan ?
- C'est un cadeau… de… enfin, tu sais ? »
Non, je ne sais pas. Il a compris que je ne comprenais pas son geste, mais ses explications ne sont pas clairs, je dois dire. Après un court soupire, il me tend un sourire crispé, voudrait-il que je comprenne sans qu'il me le dise ?
- Quand… quelqu'un… compte, on le lui dit. Mais comme je suis incapable d'être ce genre de personne, je te le prouve. Dis-toi que ça à presque la même valeur qu'une bague… un truc du genre ! »
Une bague ? Ça je sais ce que ça signifie, car Lori n'arrêtait pas d'attendre que Declan lui en offre une. Alors… ça veut dire qu'il m'aime plus qu'il ne l'a aimé, elle ? C'est étrange… Enfin je ne m'en plains pas, au contraire, je referme les doigts sur ce bijou, le sourire aux lèvres. Lui, il regarde ailleurs, embarrassé. Je commence à me rendre compte de l'étendu des sentiments humains. Je me rends compte jusqu'à quel point on peut aimer.
- Merci… j'en prendrais soin. »
Je lui fais un sourire, un autre. Je l'aurais bien… j'en sais rien, serré contre moi ? Je l'aurais bien embrassé… Mais la sonnette m'a coupé dans mon élan. J'entends Nicole qui ouvre la porte et je discerne une voix implacable prendre la parole. Le corps de Declan se tend soudainement, il sort de ma baignoire comme si il venait de se faire mordre par elle.
- Qu'as-tu ? »
- C'est… c'est la voix de mon père. Il a dû me suivre… »
- Et ? »
- Ça va très mal se passer, Kyle. Il m'a posé des questions, je crois… qu'il a compris. »
- Quoi ? »
- Que… que je peux plus cacher mon attirance pour les mecs, et ça… il va jamais me le pardonner ! Je suis dans la merde, Kyle, il va me tuer ! »
Pourquoi ? Pourquoi allait-il tuer son fils parce qu'il était amoureux. Je l'ignorais… Tout ce que je sais c'est que Nicole parlait avec quelqu'un et que quatre hommes ont fait subitement irruption dans ma chambre. Mon regard est monté sur les trois hommes habillés étrangement. J'ai cru comprendre qu'ils s'occupaient de meurtres, des choses comme ça, comme quand on trouvait un garçon tout nu dans la rue sans aucun souvenir. La police... Au milieu, ce regard que je n'oublierai jamais, se pose sur moi puis sur son fils. Declan baisse les yeux tandis que son père lui demande de venir le rejoindre. Il obéit... le dos courbé.
- C'est ce jeune homme, il a cambriolé ma maison. Je l'ai vu, il sautait par la fenêtre de la chambre de mon fils ! »
Declan ouvre de grands yeux, il s'apprête à parler, mais le regard de son père le fait taire. Un des policiers regarde Declan puis moi avant de s'approcher du père pour lui poser une question à voix basse.
- Devons-nous croire que votre fils l'a aidé ? »
- Il ne ferait pas une telle chose, n'est-ce pas ? Je suis persuadé que ce jeune blanc-bec l'a soudoyé pour avoir accès à la maison. »
Un policier me tire par le bras, je ne comprends pas de quoi on m'accuse, mais le flic tire sur la chaîne que je tiens dans ma main. Je suis trop surpris pour dire ou faire quoi que se soit, on m'a dit que la police signifiait la protection et l'assistance, alors j'ai réfréné mon accès de colère en me disant qu'ils me le rendraient. La chaine est présentée à Nicole et au père de Declan.
- A qui est-ce ? »
- Ma défunte femme... il l'a volé avec tout le reste. »
Le reste quel reste ? Je ne comprends pas ?! Nicole proteste pendant qu'ils me mettent les mains dans le dos, quelque chose de froid se ferme sur mes poignets. Je regarde Declan, surpris, mais il ne dit rien, il me dévisage les yeux embués de larmes. Je ne lui en veux pas, car je sais que s'il s'opposait à son père... il serait capable du pire.
Sous les yeux de ma famille, je suis menotté et traîné vers une voiture qui clignote de rouge et de bleu. Je n'ai pas peur, je n'ai rien à me reprocher. Je n'ai rien volé. Ce pendentif, c'était un cadeau. Le tout premier. Celui qui est innocent n'a rien à craindre de la police, non ? Cependant, tandis que je cheminais vers le commissariat, serein, j'ignorais que les policiers allaient mettre à sac la maison entière des Trager dans les quelques minutes qui suivraient ma garde à vue. Je ne savais pas que tout irait aussi loin... Que son père serait capable de tout pour me rayer de la vie de son fils...
